AU LETHE
La flûte du pasteur jette sa note égale , Et l'éternel écho mollement la redit.
Ah ! coule en vain pour moi , fleuve calme et funeste -, Laisse-moi sur tes bords un aspect d'ici-bas , Et l'amour et la gloire -, et que , parfum céleste , Ils embaument tes flots, mais ne s'y plongent pas.
Mon regard fatigué d'une trop douce image , Sous un ciel orageux aime un soleil voilé ^ Il aime , dans la nuit , quand un obscur nuage S'épaissit un moment sous le dôme étoile.
Le cœur prête souvent un charme à la souffrance ; Le printemps est plus doux après un long hiver.... Mais ne voir aujourd'hui que ce qu'on vit hier ? Mais n'avoir plus besoin d'écouter l'espérance?...
Lorsqu'en mon sein gonflé par un dernier soupir Le flambeau de la vie aura perdu sa flamme , Dans ton cours oublieux n'abîme point mon âme , Léthé, que sur tes flots surnage un souvenir.
(Mars 1837.)
Sans suugt'i chaque jour à irltii qui doit suiiic, ■J,!troi\S-DOUs uu présent qu'il faut seul *cooter : S'éteindre aaos peuser >{u'an >u cesser de vitre :
( Vst (>em être exister '<
Sous le ciel où Virgile a moissonné des roses , Au souffle du zéphyr , nacelle , emporte-moi ! Sur le sol d'Italie il est des fleurs écloses , Douce mer, courbe-toi !
Qu'un son tremblant encore obtenu de ma Ijtc G uide comme l'aimant le nocher attentif , Qu'il comprenne , s'il peut , ce luth et mon délire , Penché sur son esquif.
Pour lui rendre à son tour les chants de sa patrie , Ces chants qui sont une àme , un langage divin , Aplanis , douce mer , sous ma barque chérie , Ton limpide chemin.
Qu'en festons des rameaux couronnent ton rivage ^ Comme un enfant chéri pose-moi sur le bord : Mon cœur ressemble au ciel lorsqu'il est sans nuage , Il n'a pas un remord.
S'il est des pas du temps une empreinte laissée , Si d'un vieux souvenir seul on entend la voix , Je veux , en méditant , reculer ma pensée Vers les ans d'autrefois.
Ramène-moi plutôt sous mon toit solitaire , Cesse de m'entraîner vers un climat nouveau , Rends-moi le doux asile où la main d'une mère A placé mon berceau.
Amour ! si tu n'es point une trompeuse image , Si tu nous viens des cieux , environne mon cœur; S'il chancelle un instant , veille sur mon courage , Et parle de bonheur.
De ma bouche approchant la coupe de la gloire , Parfume son nectar pour qu'il semble plus doux ; Qu'importera la mort si ma longue mémoire Dompte le temps jaloux.
Amour ! Dieux, qu'ai-je dit ? Non , tu n'es sur la terre Qu'un songe des mortels jamais réalisé , Laissant bientôt flétri par ta vaine chimère Le cœur désabusé.
Laisse, laisse le mien ! De ton léger sourire Le charme décevant m'entraînerait vers toi, Sirène qui séduis, et dont la main déchire, Amour , ah ! laisse-moi !
Amitié , viens m'offrir le reflet de mon âme. Des ans, ton doux attrait , l'amour est l'ennemi j Heureux ! lorsque le cœur qu'un pur rayon enflamme Dort sur un sein ami.
D'un bien trop tôt perdu si le regret m'assiège , Que ton aile en riant l'écarté de mes jours, Et même quand l'hiver m'aura jeté sa neige , Reste, reste toujours.
Viens , tranquille amitié , t' emparer de ma vie ^ Parle encor du matin lorsque viendra le soir; Et prête en la berçant, à ma mélancolie , Le charme de l'espoir.
Près des bords ombragés d'une fraîche fontaine , Au printemps , conduis-moi pour respirer les fleurs. Que les fleurs s'effeuillant sous notre double haleine Confondent leurs odeurs.
Si j'interromps un mot , que ta bouche l'achève.... Si j'écoutais alors une vague frayeur, Si mon bras retombait, que le tien le soulève. L'appuyant sur ton cœur.
l3o INCERTITUDE.
Comprends un seul regard, interprète un silence : Si mon œil est mouillé que le tien ait des pleurs, Et jusqu'au jour suprême enchaîne l'existence De tes liens de fleurs.
Mêle ta douce plainte aux plaintes de Zéphyre, Harpe qui sous ma main n'as point encor de voix. Je prélude , il est temps que ta corde soupire Mollement sous mes doigts.
Mais, hélas ! s'éloignaut, et sans daigner attendre, Le monde n'osera se pencher vers tes chants -, Le vulgaire avilit ce qu'il ne peut comprendre : Silence à les accens.
Que ferait au bonheur ma gloire solitaire ? J'obtiendrais un souris.... qu'offrirait le dédain ^ Et, demandant quelqu'un qui m'aimât sur la terre, Je chercherais en \ain.
En vain , toujours en vain , funeste incertitude. Qu'avec toi dans mes vœux souvent je m'égarai ! Ote-moi le fardeau de mon inquiétude , Laisse-moi , j'attendrai !
Sans songer chaque jour à celui qui doit suivre, Livrons-nous au présent qu'il faut seul écouter, S'éteindre sans penser qu'on va cesser de vivre , C'est peut-être exister ?
(Avril 1827.)
LE SUBLIME
ODE
LE SUBLIME
ODE
Il chante , et ne craint pu le rire d'uo ZoU»". L'aigle échappe au Tenio que jette le reptile : Rien n'empoisonne l'air que Ton reipire aui cieui. EiASk Msacoict.
Le btrreau du génie est le berceau d'Alcide ;
Il s'éfeiUe assiégé de serpens odieiii:
Il s'élance , il triomphe , il prend un dieu pour g<iide
Et 1* destin soumis l'appelle au rang des dieui.
CuiRL8> NODISE.
Toi qui , l'enveloppant des ombres de la terre , N'as suivi qu'un sentier frayé par le vulgaire, Le temps jamais pour toi s'arrêta-t-il d'un pas? Laisses-tu dans le monde une immortelle trace ? Non! ta légère empreinte.... une haleine l'efface , Et rien ne reste oii tu passas.
LE SUBLIME
Dans les âges futurs toi qui vivrais , peut-être , Laisseras-tu la tombe enfermer tcMit ton être ? N'oseras-tu penser? Faut-il qu'un joug de fer, Appesanti sur toi, rétrécisse ton âme?
Vois cet éclair brillant , son invincible flamme , Libre , jaillit au sein de l'air.
En imprimant tes pas loin des routes tracées , Dans un immense espace égare tes pensées j Le laurier croît encore, et ton siècle t'attend. Combats contre l'oubli , que ta gloire le brave -, Un seul mot quelquefois rend l'avenir esclave , Mais un mot sublime et brûlant.
Invente! immortalise un moment d'existence j Effeuille les pavots que jette l'ignorance *, Des regards de ton âme embrasse l'univers. Vole au sommet sacré t'abreuver d'harmonie : Chacun de ces instans ravis à ton génie Est tout un âge que tu perds.
Quoi ! la vie est si courte , et de ses jours , qu'il pleure , L'homme au gouffre des ans n'ose arracher une heure î Son cœur d'un long espoir n'a-t-il donc plus besoin ? Ah ! condamne le temps à reployer ses ailes ; Que le burin , traçant les pages immortelles , Y grave pour toi : « Rien plus loin ! »
LE SUBLIME
Mais6 ne va pas , suivant un guide ((ui l'égaré , Pour un céleste essor prendre le vol d'Icare , Et laisser un vain nom retomber ici-bas. D'une lyre bardie obtiens un cbant sublime , Que d'Orphée, écoutant ce chant qui le ranime, L'ombre s'éveille sur tes pas.
D'un seul mot, t'ai-je dit, la rapide puissance Charme, captive, entraîne, et quelquefois dispense Aux amans de la gloire une immortalité. C'est l'éclair s'échappant du caillou qui s'enflamme; Enfin, c'est le sublime, ou c'est un son de l'àme Que le génie a répété.
En cédant à l'effort d'un magique délire, Le sublime jamais ne peignit un sourire : Il faut à ses crayons de plus maies beautés. Au bruit inspirateur de la voix des orages, Pour le poète ému par ses accords sauvages, L'effroi même a des voluptés.
Il s'élève plus près de la haute demeure , Aux accens de son luth qu'un vent du ciel effleure Il aime à reculer vers les siècles lointains. La rose pâlirait en couronnant sa tète, La flûte du berger sous ses doigts est muette, Mais la harpe a des sons divins.
l56 LE SUBLIME.
Il chante, et ne craint pas le rire d'un Zoïle. , L'aigle échappe au venin que jette le reptile : Rien n'empoisonne l'air que l'on respire aux cieux. De sa lyre, en mourant, un soupir le console, Et ce chant du trépas comme une âme s'envole Au séjour que cherchaient ses yeux.
Ainsi la mort obtient sous sa main égarée Des sons nobles et purs d'une harpe sacrée : De l'oiseau de Léda l'harmonie est l'adieu , Et le voile mortel qui recouvrait Alcide Se consume , brûlé par la flamme rapide , Quand du bûcher s'élance un dieu.
Dédaignant la faveur, cette idole éphémère Pour laquelle un moment fume un encens vulgaire. Il prélude loin d'elle à ses libres accens; !l dégage ses mains des chaînes de la terre : Autrefois le malheur, en pesant sur Homère , Etouffa-t-il ses nobles chants ?
Mais par mille pinceaux la nature est tracée. Ah ! les temps sont à Dieu , le monde à la pensée .' Quand les yeux de Milton n'avaient plus de regards Au fond du souvenir moissonnant des images, Il pensait, il chantait, en éclairant les âges D'un ravon de l'astre des arts.
LE SUBLIME. IO7
Rends au luth détendu sa musique céleste : De ta courte journée une heure au moins te reste ; Une heure! c'est assez pour vaincre Tavenir: C'est au brillant séjour que ton hymne s'élance : Le poète au tombeau retrouve l'existence ^ Qui laisse un nom peut-il mourir?
Vous qui deviez parer le chantre de Clorindc , Lauriers aoniens , douces palmes du Pinde , L'amant de Léonor n'a donc pu vous cueillir ! Le Tasse à ses destins un jour trop tôt succombe -, Mais vos nobles rameaux , déposés sur sa tombe , Fleurissent pour son souvenir.
L'oubli , c'est le néant; la gloire est l'autre vie-, L'éternité sans borne appartient au génie : Le monde est un écho des purs accens des cieux. Sur la mer du passé le poète surnage; Chaque flot qui se brise et le pousse au rivage Exhale un son mélodieux.
Ennemi des tyrans , du crime qui s'élève , Il combat , il triomphe , et sa lyre est son glaive. Libre comme la voix qu'empruntent les remords , Cette lyre sans cesse auprès du cœur résonne , Et l'homme, sous le chaume , ou sous le dais du trône, Entend ses suprêmes accords.
l38 LE SUBLIME.
Sublime , chant sacré , note pure et magique ] Son divin , que jadis rendait la harpe antique ; Accent toujours nouveau compris de l'univers! Viens t'exhaler encor d'une céleste lyre : Le poète t'attend , viens , pendant qu'il délire , Immortaliser ses concerts.
Qu'il n'existe que lui qu'on oppose à lui-même. Qu'il se dise , écoutant sonner l'heure suprême : « Ma mémoire est ma vie , et je ne mourrai pas ! « Mon souffle loin de moi chassa l'humble poussière j « J'ai vécu pour chanter, et je laisse à la terre « La place où j'ai marqué mes pas. »
(Avril 1827.)
L'ILLUSIOiN.
ODE