LE JEUNE CHASSEUR
Quelques mois après la visite d'Arnica au laboratoire des âmes , la jeune baronne devint mère de la plus jolie petite fille du monde. Mais il était écrit que la belle châtelaine ne verrait pas ëclore son tendre et frais bouton. Lénida n'avait que deux ans , lorsque le noble baron son père fut tué dans un combat sing-ulier. La nouvelle de cette mort causa tant de douleur à la fidèle veuve y
que bientôt la pauvre clame s'en alla de vie à trépas.
La fée , après avoir assisté aux liinérailles de la baronne et répandu f[uelc[ues larmes sur le triste sort de sa protégée , alla prendre dans son berceau l'orpheline endormie ; elle l'enveloppa dans son écharpe d'or et d'azur, et la transporta dans son palais, où elle la confia aux soins des sylphes et des fées d'un rang inférieur au sien, qui remplissaient auprès d'elle l'office de serviteurs.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur la manière dont Lénida fut élevée. Nous nous bornerons à dire que dans cette éducation , bien qu'elle fût surveillée par une fée, la magie fut oubliée pour laisser tout faire à la nature, qui fit sans beaucoup de peine, de la jolie enfant , une charmante et gracieuse jeune fille.
Le temps, qui s'écoulait pour Lénida comme un ruisseau paisible qui passe entre deux rives de fleurs, avait chargé son front du léger poids de seize années. Déjà de
jeunes chevaliers, de riches seigneurs, des princes même, avaient demandé sa main : mais on la leur avait très poliment refusée; car la jeune fdle, dans sa joyeuse insouciance , ne soupçonnait pas encore que l'on pût aimer autrement qu'elle n'aimait Amica, les femmes qui la servaient, sa harpe, ses pinceaux , ses oiseaux et ses fleurs.
Un jour, un des domestiques de la fée entra dans un cabinet où elle dessinait avec Lénida, et dit à sa maîtresse , qu'en rentrant au palais il avait rencontré un jeune chasseur blessé , dont la vie paraissait en danger si de prompts secours...
« Et qu'avais-tu besoin, interrompit vivement Amica, de perdre du temps à prendre mes ordres? Qu'on transporte au plus tôt cet étranger dans le salon qui est à côté de ce cabinet — Eh bien, Lénida, ou allezvous donc ?
— Moi!... ma bonne amie, je ne sais pas.
— Restez ici , et tandis que je ferai donner au blessé tous les soins nécessaires , achevez
de poindre la branche de myrte que vous avez commencée ce matin... Est-ce que vous ne m'entendez pas?
— Pardon, ma bonne amie, réponditelle toute préoccupée Pardon.
La fée se rendit au salon, où Phédor (c'est le nom du chasseur) ne tarda pas à être amené. On Tétendit sur un sopha. La charitable fée visita elle-même les blessures du jeune homme; elle les trouva profondes, mais non mortelles. Lorsque le sang qui s'en échappait encore avec abondance se fut arrêté, Amica fit laveries plaies avec une certaine eau merveilleuse, qu'elle \^ersa d'un flacon d'émerande dans une petite coupe de rubis. Quand on eut achevé de poser l'appareil , Phédor , qui tant que son sang avait coulé n'avait point perdu connaissance, voulut se soulever;,... mais ses lèvres devinrent livides, ses yeux se fermèrent, sa tête retomba sans mouvement sur l'oreiller du sopha : il s'évanouit. En même temps un
cri aigu, déchirant, se fit entendre du côté du cabinet : la fée s'élança hors du salon.
« Lénida , s ecria-t-elle, en relevant la jeune fille étendue, froide et immobile, sur le parquet; Lénida !... » Elle ouvrit les yeux.
• Où suis-je... Ah!... il est mort, n'estce pas?
— Mort? Qui donc?
— L'étranger l
— Non.
— Il vit!... Vous ne me trompez pas au moins... c'est bien vrai?
— Sans doute.
— Mais, il n'en mourra pas!... Vous ne dites rienl... Mon Dieu, ma bonne amiel parlez doncl... Tivra-t-il?... Croyez-vous qu'il vive ?
— Je Tespère.
— Ahl Dieu soit loué!
— Comment vous trouvez -vous maintenant?
— Mieux , beaucoup mieux . . . presque tout-è-fait bien!
Arnica jeta alors un regard sur le tableau posé sur le chevalet : il n'y avait pas même une feuille de myrte d'ajoutée ; la palette n'avait point été chargée de couleurs , ni les pinceaux ôtés de leur boîte.
— Lénida , poursuivit -elle , est-ce que vous ne vous étiez pas encore mise à votre ouvrage P Au cri que vous avez jeté , votre évanouissement me parait avoir été l'effet d'une crise subite; et vous auriez dû, ^ce me semble. . .
— Ne me grondez pas , ma bonne amie. .. c'est que...
— Quoi?
— Vous me pardonnerez?
— Pas de condition à votre franchise , Lénida.
— Eh bien!... à peine avez-vous été sortie... (je ne comprends pas comment cela est arrivé ) , je ne me suis plus rappelé ce que vous m'aviez dit de faire. Je me suis mise à penser, malgré moi, à ce pauvre blessé que j'aurais bien voulu aider à se-
courir. Mais vous m'aviez ordonné de rester ici... Enfin, comme je pensais toujours à lui, et cela toujours malgré moi, je me suis aperçue qu'il y avait dans la boiserie une petite fente au travers de laquelle on pouvait voir dans le salon. Je me suis approchée , j'ai regardé, et lorsque j'ai vu ses yeux se fermer, ses lèvres pâlir, sa tête retomber... j'ai senti un froid de glace qui me saisissait au cœur..o je me suis reculée, tous les objets m'ont paru tourbillonner devant moi;....
et puis... je n'ai plus rien vu, plus rien senti!... »
Et la jeune fille, toute confuse et tremblante , se jeta au cou de la fée en répétant :
« Pardonnez-moi , ma bonne amie.
— Ce n'est qu'en faveur du sentiment d'humanité qui vous a fait oublier l'obéissance que vous devez à mes ordres , que je veux bien excuser la double faute que vous avez commise; j'espère qu'une autre fois vous aurez plus de mémoire et moins de curiosité. Cependant pourriez-vous me mon
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lier par quel endroit vous avez regardé dans le salon ?
— Par ici , ma bonne amie, par ici 1 Et ne se bornant pas à l'indication d'un geste , elle approcha ses beaux yeux de la boiserie , laissant passer encore au travers de la petite fente un long et avide regard.
— «Ah! continua-t-elle doucement émue et regardant toujours, il parait mieux, il dort; ses lèvres sont animées; ses joues, pâles encore, ne sont plus livides.... Pauvre jeune homme! s'il était mort, c'eût été bien dommage !
— Otez-vous de là , enfant. Descendez au jardin, allez cueillir sur la petite colline un bouquet des mêmes fleurs sauvages dont j'ai fait composer , l'autre jour , un breuvage pour cette pauvre vieille femme que vous avez soignée.
— J'y vais, j'y vais, répondit-elle impatiente d'obéir. » Et , déposant au plus vite un rapide baiser sur la main d'Amica, elle s'élança légère et bondissante, comme un
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faon des montagnes qui court après sa mère.
Vous pensez bien que la fée ne fut pas assez simple pour attribuer uniquement à la pitié Tévanouissement de sa pupille. Mais, loin d'en éprouver du mécontentement, elle s*applaudit au contraire de l'émotion que la vue de l'étranger venait de produire dans l'ame de Lénida. Depuis long-temps, Phédor, sans qu'il s'en doutât, était connu d'Amica. C'était elle qui l'avait égaré à la chasse et l'avait fait blesser h dessein par un sanglier qu'il poursuivait. Elle l'attendait, quand on le lui annonça comme nous l'avous vu. Peut-être était-ce aussi la baguette d'Amica qui avait séparé les planches de la cloison pour frayer un passage aux regards de la curieuse... c'est possible. Enfin, quoi qu'il en soit, tout s'était arrangé selon ses projets.
Phédor et Lénida se virent, et la pitié d(? Tune, la reconnaissance de l'autre éveillèrent à la fois dans ces deux jeunes cœurs un sen-
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timcnt jusqu'alors endormi. Ils s'aimèrent donc, non point de cet amour exalté , frénétique, véritable fléau qui dévaste l'âme et n'y établit son trône que sur les ruines des affections qui l'ont précédé; mais ils s'aimèrent de cet amour ingénu et paisible, qui glisse dans le cœur et s'y assied sans bruit , qui n'anéantit aucune des facultés de l'esprit, ne jette aucun voile sur la clarté de la raison, et qui, passion toute balsamique, répandant ses parfums sur les senlimens qui l'entourent , corrige Fâcreté des uns , ajoute à la douceur des autres.
Le retour de la santé de Phédor fut le signal de son départ du palais. En s'éloignant d'un séjour aussi cber à son cœur , il demanda la permission d'y revenir; il l'obtint et en profila ; mais , quelque fréquentes que fussent les visites du beau chasseur, ie temps , au gré de certaine personne , les amenait toujours avec trop de lenteur , tandis que le passé les emportait avec trop de vitesse.
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Plusieurs mois s'écoulèrent, aucun nuage ne paraissait à l'horizon de ce tranquille amour; cependant un orage se formait au loin. La fée, qui avait résolu d'unir les deux amans, n'avait encore parlé de mariage qu'avec Pliédor. Elle se disposait à sonder à cet égard les dispositions de sa pupille, lorsqu'elle crut remarquer du changement dans la manière dont elle accueillait le jeune homme. Ce n'était plus avec la même impatience qu'elle l'attendait , avec la même joie qu'elle le revoyait. Elle ne se plaignait plus de la paresse du temps, de la diligence du passé; et comme une semblable résignation n'est pas toujours un bon signe en amour , la fée s'alarma d'autant plus qu'elle ignorait la cause d'un pareil changement.
Un mois s'écoula encore. Lénida n'était plus cette joyeuse et simple jeune fille , qui naguère ne savait qu'être heureuse et gaie de son bonheur. Ses joues avaient perdu leurs couleurs veloutées; ses yeux, leur vivacité séduisante. Souvent de longs soupirs entre-
coupaient sa voix. Rêveuse , inattentive et lente à répondre, elle ne paraissait pas en-^ tendre ce qu'on lui disait....
Qu avait-elle donc, la pauvre Lénida?