‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 20 sur 45 · UNE CHIMERE · texte numérisé non relu

UNE CHIMERE

Un jour , Arnica , qui se demandait aussi ce qu'avait sa pupille , la trouva endormie dans un petit bosquet au bout du jardin. Le sommeil était venu la prendre au milieu d'une lecture , car elle tenait à la main un livre ouvert. La fée le lui ôta doucement, et regardant le titre :

« Ah ! grand Dieu! s'écria-t-elle , le Traité de la Sympathie ! nous sommes perdus. Mal-

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heureux Phédor, ce maudit livre est plus funeste à la cause de ton amour que ne pourrait l'être le plus dangereux rival. Yoilà donc le mot de 1 énigme : le Traité de la Sympathie ! Je ne m'étonne plus maintenant du changement de Lénida. Celte lecture a été pour elle comme le serpent sous des fleurs; le venin du reptile s'est mêlé au parfum des roses. Mais comment cet ouvrage insensé se trouve-t-il entre ses mains ! »

La fée quitta Lénida qui dormait toujours, et courut s'enfermer dans son cabinet, pour rêver aux moyens de guérir l'esprit de sa pupille, ou du moins d'arrêter les progrès du mal , s'il n'était déjà plus temps d'en arracher le germe.

Cependant Lénida s'était réveillée; son premier mouvement avait été d'étendre la main pour prendre son livre. Ne le trouvant pas , elle le chercha dans le bosquet , elle le chercha dans tous les endroits du jardin qu'elle avait parcourus ce jour-là. Elle rentra aiô palais , inquiète , attristée, et ne pou-

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van t comprendre comment elle l'avait perdu. Elle le cherchait encore , lorsqu'on vint l'avertir que la fée la demandait.

La première chose qu'elle vit en entrant dans le cabinet d'Amica fut le Traité de la Sympathie que lisait la fée. Elle rougit, baissa les yeux , et d'une voix timide :

« Que me voulez-vous, ma bonne amie?

demanda-t-elle en balbutiant.

— Lénida , répondit la fée d'un ton paisible mais sévère , pourriez-vous me dire qui vous a donné ce livre ?

— Personne... je l'ai trouvé dans le pavillon chinois.

— Et vous l'avez lu?

— Je l'ai ouvert machinalement; j'ai lu d'abord sans rien comprendre, et puis...

— Yous avez compris?

— Parfaitement.

— Vous l'avez lu beaucoup de fois ?

— Mais oui. .. tous les jours.

— Pourquoi ne me l'avez-vous pas montré , ne m'en avez-vous jamais parlé?

— Je n'en sais rien.

— Et que pensez-vous de cet ouvrage?

vous l'avez assez médilé pour en pouvoir porter un jugement. Voyons !

— Ah ! ma bonne amie , je n'ai jamais rien lu qui m'ait paru aussi bien écrit ! C'est admirable! Quel style enchanteur! Quelle vérité dans les images! Quel charme dans la moindre pensée! Quelle harmonie dans le choix des mots ! On dirait que chaque ligne a été tracée par une plume de feu , sous la dictée d'un ange! C'est un ouvrage divin! C'est l'essence du sublime !

— Ainsi , d'après vous , c'est un chefd'œuvre; mais comme je ne me soucie nullement que vous lisiez davantage de semblables merveilles... tenez! »

Et en même temps , la fée jeta sur un réchaud où brûlaient des parfums d'Arabie, le précieux livre , dont la flamme eut bientôt dévoré jusqu'au dernier vestige, avant que Lénida, stupéfaite, eût fait un mouvement

pour le dérober au feu , qui métamorphosa le chef-d'œuvre en fumée.

— Maintenant , poursuivit Arnica , toujours avec le même calme , asseyez-vous , et recueillez-vous bien , pour m'écouter et me répondre... Je veux vous marier, Lénida.

— Me marier ! ô ciel I ma bonne amie ! y pensez-vous ?

— Très sérieusement.

— Me marier 1 je suis si jeune! Et puis, ajouta-t-elle avec des caresses dans la voix, je vous aime tant ! pourquoi vouloir que je partage mes affections ? mon cœur se trouve si bien de vous les donner toutes !

— Yous n'aimez que moi, Lénida?

— Ah! du moins , ma bonne amie, vous êtes ce que j'aime le mieux ! Et s'il me fallait aimer un mari...

— Vous ne cesseriez pas de m'aimer; car votre cœur, pour donner à tous deux, ne puiserait pas à même source d'affections. Je vous le répète, je veux vous marier; mais, comme dans une chose aussi importante à

votre destinée , je ne veux pas vous faire une loi de robéissance , je vous laisse entière liberté pour le refus ou l'acceptation.

— Et ce mari , c'est ?

— Devinez.

— Attendez Phédor peut-être?

— Lui-même. Eh bien?

— Eh bien, ma bonne amie, je ne crois pas que Phédor me convienne.

— Connaissez-vous quelqu'un qui vous convienne mieux que lui ?

— Oh! non ! Si j'étais contrainte à choisir un mari, ce serait Phédor à qui je donnerais la préférence ; mais puisque vous me laissez libre je ne veux pas l'épouser.

— Cependant , Lénida , Phédor est bien aimable; je vous ai entendue faire plus d'une fois un enthousiaste éloge des grâces de sa personne , de son caractère , de son esprit , de ses qualités : vous le trouviez charmant, vous en parliez sans cesse , vous y pensiez de même, et vous l'aimiez, enfin... oui, vous l'aimiez , vous dis-je.

— Je pensais l'aimer, mais...

— Vous ne l'aimez pas ?

— Eh ! mon Dieu , non ! Ce n'est pas que je ne lui trouve plus les mêmes qualités qui me plaisaient et me plaisent encore en lui , mais je sens que nous ne serions pas heureux ensemble. Nous ne pensons pas la même chose, Phédor et moi; nous ne regardons pas la vie sous le même point de vue; enfin , nous ne nous comprenons pas.». Le ciel ne nous a pas créés l'un pour l'autre.

— Tous me rappelez qu'en effet depuis quelque temps vous semblez prendre à tâche de le contredire.

— Non , ma bonne amie , c'est lui plutôt. Tenez, vous savez que l'autre jour j'étais bien triste de la mort de ce joli petit serin que vous m'aviez donné ; je pleurais , il a voulu savoir pourquoi ; je le lui ai dit , et il s'est moqué de moi, il a ri de mes larmes! Il est clair , d'après cela , qu'il y a entre nous incompatibilité d'esprit, et que nous ne pourrions jamais nous entendre.

— Ainsi , vous n'en voulez pas , seulement parce que son avis diffère quelquefois du vôtre?

— Mais , ma bonne amie , c'est une puissante raison que celle-là. Pour vivre heureux ensemble, il faut n'avoir qu'une âme à deux; il faut que chaque émotion qui frappe au cœur de l'un résonne au cœur de l'autre : il est si doux de pouvoir se dire : Je n'ai pas une pensée , un désir , un projet, qui ne soit dans son cœur comme dans le mien ; nous avons fait nos parts égales dans notre destinée, et ma douleur, ma joie, mes regrets ou mes espérances sont à lui comme à moi; j'existe de sa vie , et lui vit de la mienne ; nos deux âmes se sont échappées ensemble du sein de la divinité, comme deux flammes pareilles , deux rayons frères , détachés du même flambeau, à la clarté duquel ils rejoindront, ensemble, leurs étincelles exilées.

— Ainsi le bonheur est impossible pour deux époux qui n'ont pas au juste et dans tout les mêmes pensées, les mêmes sentimens?

— Sans doiittî, ma bonne amie.

— Vous admettez alors pour certain que chaque mortel a son double, et que les âmes sont créées par paires ?

— Oui. 11 naît toujours à la fois deux âmes semblables de chaque soupir du souffle créateur de la divinité. Elles partent ensemble du ciel et se séparent en approchant d'ici-bas , Tunepour aller habiter le corps d'un homme, et l'autre celui d'une femme. Ces deux âmes séparées se cherchent et s'appellent au travers de l'espace. Elles ne se rencontrent pas toujours sur la terre, et alors elles sont à jamais malheureuses d'être ainsi désunies. La seule espérance qui leur reste est de se retrouver au ciel, où il est sûr qu'elles se rejoindront. Mais lorsque le hasard, qui le plus souvent est leur guide, les conduit l'une vers l'autre , s'il est alors de leur destinée de suivre le même chemin dans la vie , si ces deux âmes sont mari et femme , il ne manque plus rien à leur félicité,

— Qui vous a dit cela, Lénida?

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• — Qui me Ta dit , ma bonne amie ? c'est ce beau livre que vous avez brûlé.

— Et vous êtes bien sûre que ce beau livre n'a pas menti ?

— Comment donc? rien n'est plus vrai.

— Rien n'est plus vrai ! répéta la fée avec un accent d'ironie amère. Malheureuse enfant, vous ne savez pas tout le mal que vous a causé cette pernicieuse lecture. Egarée par les mielleux sophismes de ce dangereux système de la sympathie des âmes, vous avez fait taire votre cœur pour n'écouter que votre imagination , et la tête remplie de ridicules chimères

— Ah 1 ma bonne amie , pouvez-vous appeler chimères d'aussi grandes vérités?

— Oui, chimères, je vous le répète. Tout ce que vous avez lu n'est qu'un tissu de gracieux mensonges , un amas de petits riens , enjolivés de mots sonores et de fraîches images; mais ces petits riens ont produit un grand mal , ils vous ont fait abandonner la réalité pour courir après une ombre qui vous

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échappe. Avant d'avoir lu ce traité , vous vous trouviez heureuse, ctvous l'étiez; vous aimiez Phédor, vous l'eussiez avec joie accepté pour époux; vous saviez rendre votre vie compacte , vous ne gasioilliez pas alors le temps. Et depuis , qu'avez-vous fait ? vous vous êtes imaginée que vous n'aimiez pas Phédor , que vous seriez malheureuse avec lui , parce qu'il a eu assez de franchise pour ne pas toujours ployer servilement sa pensée à la vôtre , parce qu'il vous a plaisantée sur vos regrets de la mort d'un oiseau. Eh! mon Dieu! s'il se fut lamenté comme vous ; s'il eut pleuré aussi , vous n'en eussiez pas fini de vos larmes. Qu'avez-vous fait? vous avez rêvé , et l'on n'avance pas à grand'chose avec des songes^ Répondez : où en êtes-vous maintenant? Les fleurs que vous vous plaisiez à cultiver courbent leurs têtes flétries sur leurs rameaux fanés ; vos oiseaux ne reçoivent plus leur pâture de vos mains ; votre harf>e désaccordée ne résonne plus sous vos doigts; vos couleurs ne chargent plus vos pinceaux inoccupés ;

VOUS négligez les arts , ces bienfaits de l'intelligence divine à Fintelligence humaine; vous abandonnez toutes les occupations qui charmaient votre vie , employaient à un facile travail l'activité de votre pensée. Pourquoi tout cela encore? parce que vous attendez votre seconde âme, et que jusqu'à ce qu'elle vienne à vous , vous croyez que vous ne devez plus rien faire de la première. »

La fée se tut; les larmes qui étaient venues lentement au beaux yeux de la coupable , et s'étaient arrêtées suspendues à ses longs cils noirs , comme son attention aux paroles de reproche qui tombaient sur son cœur, s'échappèrent enfin , et Lénida suffoquée répondit en pleurant à sanglots :

a J'ai eu tort, bien tort , je le sens ; ne m'en voulez plus , ma bonne amie , je réparerai ma faute , je reprendrai avec courage mes travaux habituels l..c Mais ne me pariez plus d'épouser Phédor !

— Et si cette âme, ce double de vousmême , ne vient pas ?

— J'attendrai, répondit tristement la jeune fille en baissant les yeux.

— Mais, insensée que vous êtes, réfléchissez donc que cette prétendue ressemblance des âmes n'est qu'une pure fiction rencontrée par l'imagination de l'auteur dans un de ses voyages au pays de l'impossible.

— Oh ! ma bonne amie a beau dire , murmura l'obstinée dans sa pensée rebelle, que ce n'est qu'un mensonge; moi, je suis sûre que non.

— Ce qu'il y a de plus beau, continua la fée, de plus admirable dans l'ordre de la nature , est sa diversité infinie. Il n'existe pas dans l'immensité de l'univers deux corps pareils, deux feuilles d'arbre semblables. Sans doute, beaucoup d'objets du même genre ont entre eux un extrême rapport ; mais la conformité n'en est jamais parfaite, et la différence n'en existe pas moins parce qu'elle échappe à la vue bornée des mortels.

— J'avoue bien cela quant aux objets

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matériels, je sais qu'il n'y a pas dans le monde deux personnes ayant le même visage; mais ne saurait-il y avoir deux êtres possédant le même esprit , le même cœur... ?

— Pas plus que la même figure. Comment voudriez-vous que la puissance créatrice , qui trouve en elle-même assez de ressources, d'inventions pour ne pas former deux corps pareils , fût , dans l'ouvrage où brille le plus sa haute sagesse et sa sublime intelligence, réduite à copier son œuvre , c'est-à-dire fût obligée de calquer la moitié des âmes sur l'autre moitié? »

Lénida ne répondit point; mais son silence était loin d'être une adhésion mentale à ce que la fée venait de lui dire. Sa croyance à la sympathie était une conviction trop profondément incrustée dans son esprit , pour qu'une première réfutation en effaçât beaucoup; et Amica, qui s'aperçut du peu de fruit de sa leçon, à la contenance embarrassée de la jeune fille , poursuivit après un mouvement de réflexion :

« Puisque vous êtes persuadée, ma chère Lénida, que l'esprit de chaque mortel a son double, si le vôtre a le sien, je vous engage, au nom de la puissance que je possède , et de l'amitié que j'ai pour vous, ma parole de fée et d'amie, de faire chercher par toute la terre ce cœur pareil au vôtre, et fait exprès pour vous... Mais s'il ne se rencontre pas...

— Je vous promets d'épouser Phédor !... Et combien de temps, ma bonne amie, ajouta-t-elle, pensez-vous qu'il faille pour me trouver ce double moi ?

— Huit jours seront assez , je l'espère.

— Huit jours — c'est bien long!

— Eh quoi 1 donnez-vous déjà le vol à votre patience?

— Non, non! Je serai raisonnable. Au fait, on peut bien acheter du bonheur pour toute sa vie en le payant d une attente de huit jours. Quoique le bonheur se vende cher, on ne doit pas regarder au prix.

— Retirez-vous, Lénida, j'ai besoin d'être

seule pour songer aux moyens d'accomplir ma promesse.

— Je vous laisse. Au revoir, ma bonne amie... Demain j'achèverai mon tableau, j'étudierai ma romance nouvelle. ., Oh! vous serez contente de moi ! Vous verrez ! »

A peine fut-elle sortie , que la fée appela quelques-uns des sylphes les plus intelligens qui la servaient, et leur ayant donné à chacun la note exacte de l'âme de la jeune fille , elle les chargea de parcourir toute la terre , non point pour y chercher ce double qui n'existait que dans l'imagination de sa pupille, mais pour découvrir dans quels corps habitaient les âmes qui avaient le plus de ressemblance avec celle de la sentimentale ingénue.

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