‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 21 sur 45 · L ATTEINTE · texte numérisé non relu

L ATTEINTE

C'était le lendemain, Lénida n'avait pas sommeillé de toute la nuit, et cependant mille songes couleur de rose avaient caressé de leurs ailes légères son imagination enchantée d'espérance. Elle n'avait rêvé que de sympathie d'âme, d'amour partagé, de bonheur éternel. A peine le premier rayon du jour eut-il joué à travers les rideaux transparens de son alcôve, qu'elle se hâta de

se lever. Elle s'habilla sans appeler à son aide le secours de sa femme de chambre, et quand sa simple toilette du malin fut achevée , elle se rendit dans l'atelier de peinture, bien résolue d^accomplir sa promesse de la veille.

Elle prît sa boîte à couleurs , chargea sa palette, choisit ses jDinceaux , et se plaça devant son chevalet. Mais sa belle chimère ne tarda pas à venir se poser entre elle et son ouvrage. C'était une tête de chérubin qu'elle peignait , et son regard tombant sur la figure angélique dont les charmes étaient éclos sous ses doigts, elle se mit insensiblement à penser à une chose très importante à laquelle elle n'avait pas encore songé : au physique de son double.

« Je voudrais bien savoir , se demanda-tclle , quel visage il a î Je suis sûre qu'il est

bien plus joli que Phédor J'ai dans l'idée

qu'il a de grands yeux bleus et de longs cils noirs... des cheveux blonds naturellement bouclés et du reflet le plus doux . le plus

brillant.... un front blanc et pur, aux tempes légèrement veinées... des joues rosées comme une feuille d'églanline.... Ah 1 mon mon Dieu ! qu'ai-je donc fait? »

Ce qu'elle avait fait, la rêveuse? Tandis que son imagination peignait ce portrait idéal de cet époux quelle attendait, portrait qui ressemblait assez bien à celui du peintre, car Lénida avait aussi, elle, de beaux yeux bleus, de longs cils noirs, des cheveux blonds naturellement bouclés, un front blanc et pur.... comme elle ajoutait les mouvemens de la main à ceux de la pensée, le pinceau, qu'elle avait chargé d'incarnat pour achever le contour des lèvres du chérubin , déviant de sa route , alla chercher un des yeux de l'ange , et , s'y appuyant, laissa une large tache rouge à côté de la prunelle. Elle voulut enlever la tache ; mais , dans son trouble, elle ne fit que l'étendre. Elle jeta à terre le pinceau maladroit, essuya sa palette, repoussa le chevalet, se leva, et sortit en disant :

e Je n'ai pas la main sûre aujourd'hui... j'aurais tort de vouloir continuer... D'ailleurs, n'ai-je pas à étudier ma romance!- »

Poudreuse et détendue . sa harpe . indigente de cordes, ressemblait à celle d'un Tieux barde, mélodieux héritage de quelque compagnon dOssian. Honteuse d'elle-même à l'aspect de l'instrument délabré , elle commença par enlever la poussière , arracha les vestiges des cordes brisées . en prit de nouvelles . et se disposa à les tendre . mais . soit que sa distraction continuât . soit que son oreille ne fut pas alors plus juste que sa main n'avait été sûre . les cordes qu'elle tendait se rompaient à mesure sous ses doigts impatiens.

c Je n'en viendrai jamais à bout . murmura-t-elle avec humeur. . . Mais j'oubliais ce qiii presse beaucoup plus que d'accorder ma harpe ou d'achever mon tableau. . . mes pauvres fleurs malades!... un soleil do plus p. ut leur donner la mort '. >

•jn& LE DOUBLE MOI.

Elle courut au jardin, armée d'un petit arrosoir d'argent. Elle pensa pleurer du remords de son abandon, lorsqu'en appro.

chant du parterre elle vit ses pâles et tristes fleurs courbant la tête jusqu'au niveau du sol chargé de leurs débris. Elle ôta les rameaux fanés , jeta au vent toutes les feuilles mortes , versa de l'eau au pied des tiges altérées, et s'éloigna.

Elle marcha au hasard , et se dirigea vers la petite colline où la fée l'avait envoyée cueillir un bouquet de simples pour en composer un breuvage à Phédor. Arrivée là , elle s'assit toute pensive , dénoua les rubans de son chapeau de paille, livra les boucles soyeuses de ses beaux cheveux aux fraîches caresses du vent , écouta le bruit d'un filet d'eau qui descendait sur des cailloux , le léger tremblement du feuillage , le bourdonnement des insectes , le frémissement du vol des papillons, et, relisant dans sa mémoire le livre que ses yeux ne pouvaient plus lire i

« Oh ! si mon cœur avait des ailes ! pro~

LE DOUBLE MOr. . W^Q

iionça-l-elle en soupirant d'amour; s'il pouvait quitter sa prison ! je lui dirais : Sors de mon sein ; prends ton vol , 6 mon cœur , et , rapide comme l'agile nuage qui fuit à l'horizon lointain , franchis l'espace qui nous sépare ; porte-lui tes regrets , tes vœux et ton espoir, et, léger voyageur, courbe tes ailes et reste auprès de lui. Prends une voix pour parler à son cœur; révélez-vous tous deux vos intimes secrets ; échangez entre vous vos accens parfumés. Mais , hélas ! captif dans mon sein , ce triste cœur ne peut aller où volent ses désirs , il ne peut qu'espérer et t'attendre. Moitié de mon être! toi, la plus douce part de ma vie séparée ! pourquoi le Ciel , qui , de la même essence , a formé nos deux âmes, n'a-t-il pas également confondu nos destinées ? Ah ! s'il est vrai que ma pensée soit le reflet de la tienne, tu m'appelles comme je t'appelle , et m'attends comme je t'attends. Que dis-je?. .. peut-être as-tu déjà donné cette âme qui fut créée pour moi ! Astu lié ta vie au sort d'une autre femme?. .

a80 LE DOUBLE MOI-

O mon Dieu ! prends pitié de moi ; fais qu'il soit libre encore et qu'il soit mon époux. »

Le soir venu, Lénida n'avait fait autre chose que de barbouiller l'œil du chérubin , rompre des cordes , arroser ses fleurs et appeler son âme. Le lendemain , elle ne fit rien non plus ; le jour suivant fut comme la veille ; enfin, elle vécut dans toutes les angoisses de l'attente huit siècles de vingt-quatre heures. Le neuvième commençait son cours, lorsqu'Amica , l'ayant fait venir dans son cabinet, lui dit :

« Il a été impossible , ma chère Lénida , de rencontrer le double de votre esprit; mais...

— C'est qu'on n'a pas bien cherché ^ ma bonne amie.

— Je vous demande pardon , obstinée que vous êtes. Mais, à défaut de ce double, il existe trois hommes ayant à peu près les mêmes passions et les mêmes qualités que vous. Je vais vous les montrer tour à tour

dans ce miroir magique. Si l'un des trois vous convient pour mai^i , d'un seul coup de baguette je pourrai vous transporter vers lui ou l'amener vers vous.

— Eh bien , voyons !

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