LE MIROIR MAGIQUE
— Regardez, dit la fée en dévoilant le miroir.
— Que vois-je? » s'écria-t-elle en reculant d'horreur ►
C était un nègre , un sauvage assis devant sa hutte, et dévorant à belles dents des lambeaux de chair humaine qu'il avait fait rôtir sur des charbons , après les avoir coupés d'un cadavre à demi dépecé qui gisait à ses pieds.
« Eh bien, Lénida?
— Vous dites que rame de ce monstre ressemble à la mienne! Ah ! ma bonne amie, cela ne se peut pas.
— Je vous réponds qu'il ne s'en faut pas grand'chose.
— Est-ce que je suis aussi laide que cet odieux sauvage, moi?
— Pas tout-à-fait; mais comme la couleur de la peau et la forme des traits ne font rien à la laideur ou à la beauté de l'âme....
— Je sais bien cela, ma bonne amie; cependant, il me semble qu'indépendamment du cœur il faut aussi que le physique corresponde un peu plus. Si vous n'aviez pas brûlé le Traité de la Sympathie, vous auriez vu que c'était l'âme d'un beau jeune prince qui ressemblait à celle de la princesse Elicienne ; que c'était un charmant berger qu'adorait la bergère Idaline. Et puis , même en mettant à part l'horrible figure de ce nègre effrayant , comment voulez-vous que son moral ressemble au mien ? Sait-il lire? sait-il peindre?
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sait-il la musique? sait-il tout ce que je sais ? Peut-il penser comme moi? sentir comme je sens? me comprendre, enfin?
— Non , sans doute, il ne vous comprendrait pas plus que vous ne Tentendriez. Mais vous parlez de musique et de peinture, eh bien ! quoique ce nègre ne sache pas une note et n'ait jamais vu un crayon, cela n'empêche pas qu'il n'ait au même degré que vous la faculté de la musique et celle de la peinture.
— Comment cela, ma bonne amie?
— Rien ne m'est phis facile que de vous l'expliquer. Les hommes, ma chère enfant^ ont en eux le principe de certaines passions de telles ou telles qualités, de tels ou tels vices 5 comme de certaines dispositions d'esprit. Tous ces principes divers qui résident dans le sein des mortels n'agissent pas toujours. C'est alors la cause sans effet. Ce qui fait mouvoir tous ces ressorts , c'est ordinairement l'éducation qu'on reçoit et l'usage du pays où l'on se trouve; quelquefois aussi c'est le hasard qui apprend à un individu ce qu'il
est capable de sentir ou de faire. Et si ce sauvage, dont l'aspect vous épouvante, eût habile, au lieu d'une contrée d'Afrique, un pays civilisé, s'il eût reçu l'éducation que je vous ai donnée , il posséderait les mêmes talens que vous. Chez lui, presque toutes ses facultés sont restées ensevelies , parce qu'aucune main ne s'est donné la peine de les déblayer en fouillant dans son cerveau. Quant à son cœur , vous vous imaginez qu'il ne renferme aucune affection douce , aucun sentiment élevé. Détrompez-vous , il possède , comme le vôtre , de l'amitié , de la bienveillance, de la pitié..,
— De. la pitié! dites-vous? un anthropophage, de la pitié! lui!...
— Vous le croyez bien féroce, parce que vous le voyez se nourrir de chair humaine ! 11 serait aussi sensible que vous à la vue d'une mouche qui se noie , si on lui eût appris à donner une autre direction à ses sentimens. Les coutumes de sa nation lui font regarder comme tout simple de dévorer la
chair de ses ennemis. Ce n'est pas cruauté , c'est habitude , c'est imitatioa de l'exemple de ceux qui l'entourent.
— Ah l c'est égal, tuer son semblable
c'est horrible !
— Un soldat sur le champ de bataille est donc un monstre , selon vous ?
— • Non, un guerrier n'est pas un assassin : la mort qu'il donne en défendant sa vie ne peut être considérée comme un meurtre.
— 11 en est de même pour ce sauvage : il tue l'ennemi qui l'attaque, et donne pour tombeau au cadavre du vaincu les entrailles du vainqueur. Me comprenez-vous , maintenant?
— Oui, je commence à voir que tout ce que vous dites est juste. Je n'avais jamais songé à tout cela ; je ne m'étais pas encore <lit qu'avant qu'on m'eût rien appris, j'avais en moi de quoi savoir, et qu'élevée dans un autre pays , soumise à d'autres usages , je serais tout autre que je ne suis. Oui , }e conçois qu'un sauvage peut enfermer dans son
âme autant de vertu que le premier sage du monde, autant de génie que celui dont Tintelligence, heureusement secondée, fait briller aux yeux de ses semblables les plus admirables productions de Tesprit humain.
Seulement, dans le sage, dans le savant, ou dans l'homme de génie, ces semences diverses ont reçu des mœurs , du hasard et de l'éducation la culture nécessaire pour les féconder; tandis que ces mêmes principes , dans l'âme du sauvage, ont été comme un diamant enfermé dans un bloc de rocher. Nul marteau n'a brisé l'enveloppe , et la pierre précieuse est restée ignorée. En vérité, je ne conçois pas comment une réflexion aussi simple ne s'était point encore offerte à ma pensée.
— Eh , mon Dieu ! ma chère enfant , cette réflexion si naturelle , qui devrait être une conviction d'instinct pour toute personne douée d'un peu de raison, ne s'offre que bien rarement à ceux dont l'intelligence et les facultés ont reçu le plus de développement. — Un général qui vient de remporter
une victoire ne se demande pas si le moindre de ses soldats, misa sa place, n'eut pas fait autant que lui. L'homme de bien qui s'applaudit d'une belle action ne s'inquiète pas si le mendiant qui poursuit son oreille du cri de sa misère n'aurait pas, à l'aide des mêmes circonstances qui l'ont mis à même d'employer utilement sa vertu , fait une action plus grande et plus généreuse que celle dont son âme s'applaudit. Le savant , orgueilleux d'une découverte qu'il doit à sa science et aux combinaisons de son esprit; le poète, fier d'un ouvrage immortel créé par sa brillante imagination , ne se disent pas, à la vue d'un ignorant, d'un rustre, d'un paysan qui conduit sa charrue : Peutêtre cet homme, placé au dernier barreau de l'échelle de la civilisation, en aurait-il atteint le plus haut degré si l'art eût servi de levier pour soulever la nature, et, parvenu là , aurait-il doté la science de la découverte la plus utile , la plus étonnante ; aurait-il charmé les loisirs de la pensée des autres
par une œuvre sublime , production de la sienne !
— Mais pourquoi ne se dit-on pas tout cela ?
— Pourquoi? Que sais-je? Celui qui se trouve placé au-dessus du vulgaire se plaît à caresser l'idée qu'il ne doit son élévation qu'à lui seul, qu'il s'est lui-même enfanté noble et grand ; il mesure sa taille à celle des autres en comparant la hauteur de la tète , et l'orgueilleux s'applaudit de l'emporter; mais il ne s'avise pas de baisser les yeux pour regarder le piédestal qui le hausse, ni de réfléchir que ceux qui lui semblent des nains à côté de lui, échafaudés comme il l'est , seraient peut-être des géans , et que lui, si ses pieds touchaient encore le sol, il pourrait se voir aussi dépasser de la tête en se mesurant au niveau de celles de la foule. Combien, dans cette foule, comme vous le disiez vous-même, Lénida, ne se trouve-t-il pas de diamans dans le sein d'un rocher?
combien de conquérans qui n'ont jamais u. ,9
touché l'épée, de savans qui n'ont point vu de livres, d'astronomes qui n'ont point aperçu de compas!,... Mais aussi, que de meurtriers sans forfait, de traîtres sans parjure, et d'athées sans apostasie!
— C'est bien vrai répondit Lénida avec
un gros soupir; mais ce vilain nègre...
— Faut-il frapper la glace de ma baguette?
— Oui, pour le faire disparaître, mais non pour me l'amener ou me conduire à lui.
— Vous n'en voulez donc pas pour mari ?
— Oh ! non assurément.
— Tenez , regardez : celui-ci vous plaît-il?
— Ah! fi donc! Qu'il est laid! qu'il est dégoûtant , ce petit homme avec ses haillons!
C'était un chiffonnier, le dos courbé sous le poids de sa hotte , tenant d'une main une petite lanterne sourde , et , de l'autre , un crochet avec lequel il fouillait dans un monceau d'ordures déposé près d'une borne.
«Quelque dégoûtant que soit l'extérieur
de ce chifTonnicr , poursuivit Arnica, son cœur renferme plus d'une verlu qui ferait honneur à lame d'un prince.
— C'est possible, ma bonne amie; mais qu'il offre à qui il voudra l'hommage de ce noble cœur. Quant à moi , je ne m'en soucie pas , et si le troisième personnage n'est pas plus attrayant que les deux premiers.. .
— Le voici.
— Ma foi , ce n'est guère mieux !
C'était un vieillard malade , enveloppé en entier d'épaisses fourrures; il était assis dans une bergère entourée d'oreillers , et portait d'une main sèche et tremblante une tasse de tisane à ses lèvres.
« Maintenant que vous les avez vus tous trois , lequel vous plaît le mieux?
— Tous trois me déplaisent à l'excès , et j'aime mille fois mieux rester fille toute ma vie que d'épouser un sauvage , un chiffonnier ou un septuagénaire î
— Mais , ma chère Lénida , ces trois hom-
mes ne forment pas à eux seuls loiitc la classe des maris, et dans ce qui reste —
— Non , non , je ne me marierai pas. Vous allez me parler de Phédor, n'est-ce pas? Je serais en démence si je ne concevais pas qu'il est cent fois , mille fois préférable à de pareils gens. Mais , n'importe , je ne me trouverais pas heureuse d'être sa femme. Je ne serai celle de personne , voilà tout : ce n'est pas un si grand malheur que de rester fille!
— Il y a dans le monde de beaucoup plus grandes infortunes ; cependant...
— Je vous en prie , n'insistez pas ; ne me parlez plus ni d'hymen ni d'époux , et puisque nous avons ramené la conversation sur Phédor....
— Nous?... je ne vous en parlais pas.
— Mais vous alliez m'en parler, et puisqu'il est question de lui , je vous dirai , ma bonne amie , que je suis enchantée qu'il ait été obligé de partir pour un long voyage : il m'aime , et je l'aurais affligé en lui apprenant
que le seul sentiment que j'éprouve pour lui est celui d'une bonne et franche amitié. Il aurait voulu de l'amour, lui , et je n'en ai pas à lui donner. En voyageant, il m'oubliera peut-être ; il rencontrera peut-être aussi une femme sachant mieux le comprendre que moi. Il est possible qu'il en trouve une qui lui plaise : qu'il l'aime, qu'il l'épouse, qu'il soit heureux avec elle , et ne se souvienne de moi que comme il se rappellerait une sœur, une amie d'enfance. Puisse-t-il rencontrer auprès d'une autre ce qu'il croyait trouver auprès de moi 1 puisse-t-il être heureux! et moi, puissé-je apprendre qu'il l'est, être assurée que rien ne manque à sa féHcité!... Cette nouvelle me sera bien douce; je serai heureuse de son bonheur comme je le serais de celui d'un frère... J'en serais ravie. . . enchantée. . . oui , c'est bien sûr ! »
La pauvre enfant, tout attendrie, pleurait de grosses larmes en achevant ces paroles. Mais étaient-ce bien des pleurs d'espérance et de joie qui coulaient de ses yeux à la
pensée du bonheur de Phédor auprès d'une autre femme?
«Vous pleurez, Lénida? lui demanda la fée du ton de la plus affectueuse sollicitude.
— Oui , c'est que... Mon Dieu! ma bonne amie, je ne sais pas ce que j'ai... je ne me sens pas bien.
— Vous avez la fièvre, dit Arnica avec douceur, en lui touchant le poignet. Venez avec moi; un peu de repos vous remettra,
je l'espère... Ne vous retenez pas de pleurer,' les larmes allégissent le cœur. .
Elle l'emmena dans sa chambre , où elle la fit déshabiller et mettre au lit. Le sommeil ne tarda pas à fermer ses paupières mouillées. Alors la fée traça autour d'elle un cercle magique, et, lui découvrant'la poitrine, lui toucha le sein au bout de sa haguette. Aussitôt une flamme brillante et nuancée de plusieurs couleurs en jaillit. Arnica prit dans ses mains cette flamme légère, et, r;.yant séparée exactement en deux nuance par nuance, en renferma la
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moitié dans le chaton d'une bague enchantée qu'elle portait au doigt. L'autre moitié , qui, après cette séparation, avait pris le même volume que la flamme entière, restée libre, voltigeait au-dessus de Lénida, toujours endormie. Amica traça en sens inverse du premier un nouveau cercle autour d'elle. En même temps , la flamme s'abaissa peu à peu , et , s'étant posée sur le sein de la jeune fille , disparut là. La fée ramena sur les belles épaules nues de sa pupille la blanche couverture qu'elle en avait écartée , déposa sur son front candide un baiser maternel, rejoignit les rideaux de l'alcôve, et sortit de la chambre pour aller s'enfermer dans son laboratoire.