LE MARIAGE
La leçon que Lénida venait de recevoir, en lui démontrant que le Ciel place souvent les plus nobles cœurs , les plus vastes intelligences, dans les corps les plus disgraciés de la nature , chez les individus les plus mal partagés des dons de la fortune, n'ébranla en rien sa fatale croyance à une sympathie complète, et ne produisit d'autre eflfet sur elle que celui de lui inspirer la crainte poi-
gnanle que le Destin n'eût rendu la contr épreuve de son âme habitante d'un corps semblable à celui du sauvage , du chiflbnnier ou du vieillard paralytique.
La dix-septième année de Lénida allait bientôt rejoindre ses sœurs et s'envoler dans le passé. Arnica , qui , dans son officieuse amitié, cherchait tous les moyens d'arracher l'imagination de sa pupille à la noire mélancolie qui s'était emparée d'elle , donna , pour célébrer son anniversaire , une fête superbe où assista toute la noblesse des environs. On présume qu'une fée doit s'entendre à donner un bal ; rien ne manqua dans celui-ci pour le plaisir de tous les invités , ni même pour celui de l'héroïne , qui ne s'attendait qu'à y faire une longue séance d'ennui, et qui s'y plut de cœur et d'esprit, comme jamais encore elle ne s'était plue à aucun bal.
Le lendemain de cette fête, Amica entendit frapper d'un doigt timide trois ou quatre petits coups à la porte de son cabinet.
« Qui est là ? demanda-t-elle.
— C'est moi, ma bonne amie; vous neles pas occupée?
— Non, entiez... Regardez- moi donc, enfant; comme vous êtes fraîche aujourd'hui ! Il brille sur tout votre visage un air de santé et de joie que depuis long-temps vous n'y laissiez plus voir. Le bal ne vous a pas fatiguée , à ce qu'il paraît?
— Oh ! non , je me sens bien mieux ce matin... Mais je ne crois pas que ce soit à la danse que je sois redevable de l'efiet salutaire produit sur ma santé.
— A quoi donc alors attribuez-vous...
— Je voudrais bien vous le dire , j'en ai besoin même, et pourtant je n'ose!... Ma bonne amie, si j'étais sûre que vous ne vous fâchassiez pas contre moi ! . . .
— Parlez! la crainte d'un reproche ne doit point faire reculer la franchise. Voyons, quel aveu avez-vous à me faire ? ne le retenez pas si long-temps sur vos lèvres. Je vous écoute.
— Dites-moi, ma bonne amie, avez-vous
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remarqué ce beau jeune homme , ce joli blond , avec qui j'ai dansé presque toute la nuit ?
— Le comte Similo?
— Ah! il s'appelle Similo!... Il n'est pas marié, n'est-ce pas?
— Non, car il cherche une femme....
Mais pourquoi cette question , Léûida?
— C'est que voyez-vous... si vous voulez que je parle vrai... je crois que c'est lui...
— Lui?... et qui donc?
— Oui, lui, celui que j'attendais... Mon double moi...
— Vous l'avez enfin rencontré ! Et comment avez- vous découvert aussi vite que l'âme du comte et la vôtre formaient tout juste la paire ?
— Oh ! ma bonne amie , c'est que le cœur apprend plus vite encore un cœur qui lui ressemble, que les yeux n'apprennent un visage aimé. D'ailleurs, nos âmes s'étaient vues dans le ciel , il ne leur a fallu que le temps d'un éclair pour se reconnaître ici-bas. Je vous
réponds que c'est lui. Et si vous voulez quelque preuve à l'appui de mes paroles , je vous dirai que ce qui m'a entièrement convaincue que l'émotion que j'ai éprouvée à la vue du jeune comte n'était point une émotion trompeuse, un faux pressentiment, c'est qu'il ne m'a pas adressé un seul mot, que je ne l'eusse d'avance dans ma pensée, tout prêt à le lui dire , comme lui avait aussi dans la sienne (je l'ai bien vu à ses réponses) toutes les questions que j'avais à lui faire. C'est une preuve , cela !
— Très convaincante en effet; et pour en augmenter encore la force persuasive, sïl est possible toutefois qu'on puisse ajouter à votre conviction , je vous prierai de me faire lecture de cette lettre qu'un courrier vient de m'apporter à l'instant même. Elle est du comte Similo.
— De lui 1 Déjà! Qu'il est aimable !. . . C'est singulier, ma bonne amie , comme son écriture ressemble à la mienne ! »
Voici l'épître amoureuse du comte , que
nous lirons nous-mêmes, si vous voulez bien; car Lénida nous impatienterait à Tentendre se récrier à chaque ligne sur la beauté du style et la vérité des senti mens. La lettre est adressée à la fée.
« Noble Arnica ,
« Persuadé depuis long-temps que mon a rang, ma fortune et ma liberté ne conte- <t naient pour moi que de chétives parcelles a de félicité ; convaincu que Dieu avait mis « mon bonheur dans un cœur de femme « semblable au mien , j'ai cherché sous di- « vers cieux cette moitié de mon existence c égarée, celte âme sœur de la mienne, que « le destin créa pour moi. Mais jusqu'à ce « jour je n'avais pu trouver cet être que j'ai- « mais d'avance de tout mon amour, que « j'appelais à moi de tous mes vcéux. Nulle « femme encore n'avait pu me comprendre, « comme je voulais qu'elle m'entendît ; je « n'avais vu , dans aucune pensée , l'entier « reflet de la mienne , et je cherchais, triste
« de ma course inutile et de mes vœux u perdus.
a Hier, noble Arnica, hier enfin, mon « âme a reconnu sa sœur, a retrouvé sa com- « pagne du ciel. Oui , cet être enchanteur « déjà vu tant de fois dans mes rêves d'a- « mour, cet ange inconnu de mes yeux, s'est « montré à moi sous la plus suave, la plus « ravissante forme de femme , celle qu'a « prise sur la terre la belle , l'adorable , la « divine Lénida! Oui , c'est bien elle, elle, a dont le cœur palpite des mêmes battemens « qui gonflent mon sein de jeune homme , « dont la pensée renferme les mêmes désirs, « les mêmes convictions que mon ardente « pensée. 0 mes songes d'azur 1 vous la ca- « ressez de vos ailes. 0 mes illusions parfu- « mées ! vous embaumez aussi cette âme « fraîche et pure ! Ciel l de quel vague en- « chantement, de quelle idéale, extatique, « inefi'able ivresse n'ai-je pas été délicieu- « sèment transporté, quand sa douce voix « de jeune fille a fait tomber une à une ses
ft paroles sur mon cœur, comme des gouttes « d'une rosée mystérieuse et divine 1 0 mon ciel d'amour! de quels flots de lumière « n'avez-vous pas été tout à coup inondé par « la présence de cet astre brillant , dont « vous attendiez la clarté pour vous dévoiler « de la nuit !
« Respectable fée , vous dont les soins afa fectueux ont cultivé cette fleur charmante a que les autans n'ont point encore battue; « ne foulez pas aux pieds ma brûlante prière « déjeune homme et d'amant! Laissez-vous « toucher de pitié par les tourmens de l'ana goisseuse incertitude dont je suis dévoré , « en attendant votre ncble réponse, cet arrêt « de ma destinée. Ne soyez point amère et " rigoureuse, soyez-moi douce et favorable; « accordez à mes vœux délirans la main de « la belle Lénida. Si vous me la refusez pour « épouse , à quel autre pourrez-vous la don- « ner qui sache mieux la comprendre que « moi , qui puisse mieux apprécier tout ce « qu'il y a , dans cette âme , de fraîcheur et
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0 de suavité d émotions ! Non , Dieu , qui n'a « pas créé deux cœurs de femmes comme le « sien , n'a pas non plus formé deux âmes « d'hommes semblables à la mienne. Laissez- « nous marcher dans la même voie, vivre de « la même existence, être heureux du même « bonheur !
« Noble Amica, ne brisez pas mon cœur « par un cruel refus ; n'éteignez pas mon « large foyer d'espérances ! ne désenchantez « pas ma vie, ne décolorez pas mon prisme « ravissant; ne m'assombrissez pas mon bril- « lant horizon ! Hélas 1 je vis des siècles par « minute, ou plutôt mon existence est sus- K pendue au-dessus d'un abîme ! Ne me ré- « duisez pas à chercher dans la mort le boute heur perdu pour ma vie. Oh ! pitié ! pitié ! » « Ah! ma bonne amie ! s'écria Lénida suffoquée d'admiration , l'innapréciable lettre ! Quel sentiment! quel feu! Gomme c'est profondément senti ! comme c'est palpitant d'émotions! Est-ce que vous ne trouvez pas? — Oui , répondit la fée, en hochant de la
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têle , c'est beau comme le Traité de la Sympathie.
— Que je la relise encore! Comme c'est cela.... Ma bonne amie, que lui répondrezvous à ce pauvre jeune homme ?
— Ce que vous voudrez. Vous dicterez la réponse.
— Alors dites-lui Oh ! ma bonne amie,
ne pourriez-vous pas deviner ce que je veux lui dire?
— Que vous l'acceptez pour époux sur la terre, puisque le destin a marié autrefois vos deux âmes dans les cieu^ !
— Ouij. c'est cela, ouil Que vous êtes bonne de Tavoir dit vous-même! Oh ! combien nous nous aimerons ! comme nous serons heureux!
— Je le désire.
— En doutez-vous?
— Ma chère enfant , le bonheur a si peu de prise , que c'est une grande chance que de pouvoir l'arrêter au passage.
— Il faut espérer qu'à nous deux nous II. 20
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parviendrons à l'enchaîner. Maintenant que mon double moi est trouvé, avouez, ma bonne amie, que c'était dans la crainte- que je ne pusse le rencontrer que vous me disiez qu'il n'existait pas ; avouez-le.
— Mon Dieu , je conviendrai là-dessus de tout ce qu'il vous plaira que je convienne.
— J'étais bien sûre , moi , qu'il existait ! Mais ce pauvre comte , il souffre , il dépense beaucoup de sa vie à attendre votre réponse. Oh ! ne le faites pas languir ! »
Alors l'impatiente arrangea devant la fée tout ce qu'il lui fallait pour écrire, et Amica, prenant la plume , ne traça pour toute réponse à la longue épitre du jeune amoureux qu'un seul mot au-dessus de la signature : « Venez! »
« Ma bonne amie , n'oubliez pas de lui dire...
— C'est fini.
— Fini ? déjà !
— Tenez , lisez vous-même.
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— «Venez!» rien qu'un mot! comme c'est froid!
— Aimeriez-vous mieux que je lui écrivisse quatre pages minutées , pour lui dire seulement que nous l'attendons ? Et son impatience, comment s'arrangerait-elle d'une pareille lecture? vous n*y songez donc plus?
— Au fait, ce mot dit tout... Envoyez-le donc bien vite. »
Un domestique fut sonné , et la réponse partit.
L'amour a des ailes , le comte ne se fit pas attendre.
Comme alors on n'avait pas besoin pour se marier de voir pendant plusieurs jours son nom de fiancé mis au carcan, sur une affiche de mairie , le mariage du comte et de la jeune fille ne fut retardé que le temps qu'il fallut pour les apprêts de la noce , et ce délai ne fut pas long , la complaisante fée accommodant sa diligence à l'impatience des deux amans. Il nous faudrait une plume
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trempée dans da pliosphore , au lieu d'encre, pour décrire le ravissement, le délire, l'extase de bonheur , dont les deux sympathiques âmes furent transportées en prononçant l'irrévocable Oui. Aussi, ferons-nous beaucoup mieux de nous taire là-dessus, que de parler pour ne rien dire , ou à peu près.
Au retour de l'autel , la fée prit en particulier les deux époux, et leur dit que depuis long-temps elle remettait à faire un voyage de la dernière importance , qu'elle avait toujours ajourné, ne voulant pas laisser Lénida sans mentor pendant son absence. Mais qu'alors la jeune fille ayant l'appui d'un époux, elle allait j)rofi ter des premiers temps de leur mariage pour accomplir un devoir différé, que déjà ses ordres étaient donnés pour les apprêts de son voyage, et qu'elle partirait le soir même après le festiUo Elle ajouta qu'elle les laissait maîtres absolus dans son palais , qu'ils y seraient libres dans toutes leurs actions , hors dans une seule ,
et c'était celle de sortir de ce palais avant son retour; mais que probablement il ne leur prendrait pas envie de sVn éloigner, ayant le bonheur avec eux pour leur embellir leur demeure. Elle ajouta encore que si par hasard ils avaient besoin d'elle, ils n'auraient qu'à' jeter à son adresse un mot d'écrit dans le tronc d'un vieux chêne qui se trouvait à l'une des extrémités du parc; qu'elle arriverait aussitôt ; mais qu'ils ne devaient emj)loyer ce moyen que dans un cas urgent, dans un extrême besoin de sa présence ou de ses secours.
Amica partit le soir même , comme elle l'avait annoncé le matin.
Ce départ de la fée jeta bien un peu de tristesse au fond de la joie de Lénida; mais ce jour-là l'amour avait la voix trop haute pour que celle de l'amitié fît beaucoup de bruit à se plaindre. Et pourtant, Lénida aimait sa bonne amie de toute la tendresse qu'elle n'avait pu donner à la baronne. Oui,
mais quand on s'unit pour la vie à Fâme de son âme , il est bien pardonnable de ne pas éprouver trop de regrets de labsence d'une mère.
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