‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 24 sur 45 · PENDANT UN MOIS · texte numérisé non relu

PENDANT UN MOIS

Le lendemain des noces, ils se disaient tous deux :

K 0 ma Lénida , que la vie paraît belle au cœur quand on aime et qu'on est aimé!

— 0 mon Similo , qu'un amour partagé prête à l'existence de charmes tout- puissans !

— Que nous serons heureux 1

— De quel bonheur ne jouirons-nous pas!

— Tous les jours se lèveront pour nous

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calmes et purs dans un ciel azuré, ô mon idole chérie !

— Oui, tous nos instans s'écouleront tranquilles et colorés d'amour , ô mon ange adoré !

— Vois-tu là-bas, ma bien-aimée , comme les eaux du lac sont paisibles et transparentes ; une barque légère glisserait comme un cygne au cou blanc sur cette onde en repos , et nos âmes, au doux bruit de la rame frappant sur la vague docile, à l'humide soupir des flots , au frais baiser d'un souffle ami, confondraient leurs songes épars, se berceraient ensemble d'une suave et tendre

rêverie î

— Oui , une promenade sur le lac 1 viens , mon ange, et respirons nos âmes comme le parfum des fleurs de la rive embaumée ! »

Ils appelèrent leurs gens, et bientôt la barque légère glissa comme un cygne au cou blanc sur les vagues du lac.

Huit jours après, ils se disaient tous deux :

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(«Ne trouves-tu pas, mon ami, qu'il n'y a point de fonds aussi difficile à bien placer que le temps?

— C*est vrai , ma bonne, on ne sait comment l'employer pour qu'il rapporte quelque chose au cœur. C'est presque toujours en pure perte qu'on le dépense. Cependant il faut chercher un moyen de le -placer plus sûrement que nous n'avons fait jusqu'ici.

— Si nous partagions la journée en divers travaux, si tantôt nous nous occupions à peindre, tantôt à faire delà musique, ou à lire, à étudier, cela ôterait un peu de sa monotonie au temps dont nous ne savons que faire. La causerie, c'est bien; mais onne peut pas toujours causer, surtout quand Fun ne dit jamais que ce que l'autre pense ; car, avant que tu parles, mon ami, je sais déjà tout ce que tu vas dire. Et, vois-tu, la conversation n'est pas long-temps soutenable quand on ne fait que se servir d'écho : ayant toujours le même avis, nous ne nous apprenons rien ni l'un ni l'autre ; et comme

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l'esprit humain veut toujours savoir, je crois qu'une discussion, une dispute même, doit être préférable à ce tranquille échange de pensées semblables. C'est vraiment, vois-tu, mon ami, le troc de deux pièces de monnaie de la même valeur et frappées au même coin.

— Tu as grandement raison, Lénida, et quand tu as ouvert la bouche, j'avais sur les lèvres, pour te l'adresser, la même proposition que tu viens de me faire , et dans l'esprit la même réflexion qui est passée dans le lien.

— Allons dans l'atelier , prenons chacun une toile neuve de la même grandeur , et chargeons-la de couleurs comme nous l'entendrons , mais sans nous communiquer le sujet qu'il nous prendra fantaisie de représenter.

— Oui, allons. »

Ils se rendirent dans l'atelier, choisirent leur toile , se placèrent à leur chevalet , et commencèrent ensemble à donner le pre-

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mier coup de pinceau , après être convenus que l'un ne viendrait pas regarder l'ouvrage de Tautre , à moins que l'autre ne l'appelât pour le lui montrer , et que tous deux garderaient un profond silence , afin de ne pas se troubler dans leurs méditations.

Il y avait trois grandes heures qu'ils travaillaient sans mot dire , à l'exception de quelques exclamations à parte , lorsqu'ils se levèrent en même temps , chacun disant à l'autre de venir voir ce qu'il faisait.

« C*est étrange ! s'écrièrent-ils en regardant leur ouvrage, c'est entièrement pareil à ce que je viens de faire ! »

En effet, les deux sujets massés n'en faisaient qu'un : même invention , même disposition, aussi ressemblans que deux exemplaires de la même gravure.

« Je voulais te prier , ma bonne , de me donner un conseil sur la manière d'éclairer cette figure ?

— J'allais te demander la même chose ,

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mon ami; quel côté penses-tu qu'il faille laisser dans l'ombre ?

— Je ne le sais pas mieux que toi ; voyons , réflcchis.

— Réfléchis toi-même; est-ce que tune peux pas me donner un avis ?

— Mais toi , ne peux-tu me conseiller ?

— Gomment, mon ami, tu n'en sais pas assez pour...

— Mon Dieu ! ma bonne, tu n'en sais pas plus que moi là-dessus.

— C'est vrai , il nous faudrait un tiers pour le consulter.

— Dis-moi, la feras-tu blonde, cette tête?

— Non , brune , avec des cheveux noirs ; et toi?

— Brune aussi , avec des cheveux de jais.

— Tiens, puisque nous parlons de cheveux, il me semble , Similo , que si tu les avais noirs , ou du moins châtain foncé, tu aurais l'air plus noble.

— Il me semble aussi , Lénida , que si tu avais de longues tresses d'ébène au lieu de

les boucles dorées , tu aurais la physionomie plus animée, plus spirituelle encore.

— C'est une idée ; peut-être des cheveux noirs ne géraient pas en harmonie avec la forme de mes traits. D'ailleurs, j'ai toujours entendu vanter la nuance de ma chevelure, et je la trouve bien comme elle est.

— Moi aussi, ma chère amie, j'ai entendu dire à beaucoup de femmes que j'avais une chevelure charmante; ainsi, point de reproches. »

Quinze jours après le mariage, il se passa ceci :

Lénida était seule dans son cabinet, Simiio était renfermé dans le sien : la jeune femme écrivit un billet, le ploya, le cacha dans son sein, et sortit furtivement. Elle se dirigea vers l'extrémité du parc , où se trouvait ce vieux chêne au tfonc creusé par le temps, et dans lequel la fée avait dit aux deux époux de déposer les lettres à son adresse , s'ils avaient besoin de sa présence. Ce chêne était entouré d'un cercle de jeunes arbres ,

et l'on ne pouvait voir en arrivant d'un côté ce qui se trouvait de l'aulrc. Lénida s'avançait à pas légers et craintifs , prêtant l'oreille, et retenant sa respiration agitée. Arrivée près de l'arbre désigné, elle ôta de son sein le billet qu'elle venait y cacher, et avançant la main , elle allait le jeter dans le tronc, lorsqu'elle recula tout à coup en poussant un cri de surprise et presque d'effroi :

ffSimilo !

— Lénida ! »

Le jeune comte était venu du côté opposé au chemin qu'avait suivi sa femme ; il avançait également la main pour jeter aussi, lui, dans le creux du chêne une lettre à l'adresse de la fée , lorsque tous deux restèrent stupéfaits de cette rencontre inattendue. Chacun, par un mouvement convulsif , retint et froissa son billet; leurs yeux se baissèrent, et leur front se couvrit de rougeur.

« Pourquoi vous rencontré-je ici, Lénida?

— Mais vous-même, Similo, pourquoi vous y trouvé-je ?

— Que veut dire cette lettre que vous cachez dans votre main?

— Que signifie ce billet qu'emprisonnent vos doigts?

— Ai-je des comptes à vous rendre? un mari n'est-il pas libre de ses actions?

— Une femme n'a-t-elle pas sa part de liberté?

— Oui , mais vous auriez dû me montrer cette lettre avant de l'apporter ici.

— M'avez-vous communiqué le contenu de votre billet?

— Que pouvez-vous écrire à la fée ?

— Que pouvez-vous lui dire?

é — Tenez!

— Tenez !

Et tous deux, soit honte, soit humeur, échangèrent leurs épîlres.

Les deux lettres , en phrases différentes , signifiaient la même chose. Toutes deux disaient : « Venez , nous nous ennuyons à la « mort; nous avons besoin de votre présence

« pour ramener la joie auprès de nous; venez. ' « nous ne pouvons plus y tenir. »

— Ah 1 vous vous ennuyez avec moi , Lénida?

— Similo, vous vous déplaisez donc ici?

— C'est votre faute , c'est vous qui me rendez la vie monotone.

. — Hélas! c'est vous aussi qui me faites l'existence insipide.

— Une femme qui ne sait me dire que ce que j'ai déjà prononcé !

— Un mari qui ne fait que me renvoyer mes paroles!

— Et puis ne pouvoir sortir d'ici! C'est un séjour charmant, j'en conviens; mais il n'y a pas de différence entre le plus sombre cachot et le plus brillant palais dont la porte est fermée.

— Et moi, je sens que j'ai besoin de la présence de celle qui m'a tenu lieu de mère. L'amour ne suffît pas à toute la vie; l'amitié emploie une large part de l'existence morale. Et si je ne vous ai pas parlé de cette bonne,

de cette excellente Arnica, c'est par égard pour vous , c'est parce que je craignais que vous ne pensassiez que je voulusse vous dérober quelques-uns des senti mens qui vous sont dus.

— Et moi aussi, Lénida, c'est par égard pour vous que je ne vous ai point parlé de mes amis absens. Mais je ne les ai point oubliés pour cela ; je sens comme vous que l'amitié a des droits que l'amour est contraint de reconnaître, et j'ai besoin de retrouver mes amis comme vous de revoir Amica.

Hélas! répliqua tristement la jeune femme , nous qui pensions qu'avec de l'amour seul on avait de quoi remplir son cœur ! Qu'il a de place pour d'autres affections î

— Oui, l'amour ne remplit qu'une portion de l'âme. Combien il reste de pensées et d'émotions à donner à d'autres sentimens !

Insensé qui ne sait élever qu'un autel dans son cœur, celui de l'amour! quand son idole est renversée , que peut-il faire de Tencens de son âme! »

Leurs mains tenaient encore la supplique adressée à la fée ; tous deux hésitaient à jeter cet aveu de leur ennui mutuel. Ils se consultèrent et finirent par être d'avis de déchirer leurs billets , réfléchissant qu'il leur serait honteux d'avouer qu'ils n'avaient eu dans leur cœur que quinze jours d'amour , après avoir fait céder à la cause de cette passion l'intérêt de toutes les autres.

Une neige de papier tomba donc sur l'herbe, au pied du vieux chêne, et les deux époux , ennuyés, rentrèrent chez eux, chacun dans son appartement.

Voulez-vous savoir ce qui arriva un mois après le mariage?

La jeune femme était assise , la tête appuyée sur une main, le front pâle, les joues livides, les yeux mornes et fixes, et le regard incHné vers la terre ; Similo était devant elle , pâle aussi , et l'œil tristement abaissé.

« Oui , dit enfin Lénida, avec un long et douloureux soupir, oui, la vie n'a plus de fleurs, plus de parfums pour nous !

— L'existence n'est plus a nos lèvres qu'un breuvage amer ; nous avons perdu toutes les illusions qui pouvaient , de leur miel , en adoucir l'acre saveur ! Le temps les a toutes emportées sur son aile rapide , et la vie doit s'en aller quand la dernière illusion s'en va.

— Arrachons-la de notre sein, cette existence défleurie comme on fait d'une plante effeuillée dont la tige ne doit plus verdir, et qui n'est plus qu'un bois inutile, chargeant la terre de sa triste parure, de son deuil infécond.

— Qu'importe que nous renversions la coupe encore presque remplie , que nous nous asseyions aux premiers pas du chemin? A quoi bon aller plus loin dans une voie aride , sous un ciel orageux? que nous resterait-il pour nous embellir le trajet? Nous n'avons plus l'amour pour marcher avec nous et charmer le voyage!... Car, enfin, nous ne nous aimons plus!

— Non! ce sentiment a passé dans notre cœur comme un rapide incendie; il a tout

consumé ce qu'il a rencontré d'affections. Non, nous ne nous aimons plus , et ce n'est pas seulement un effet détruit, c'est la cause elle-même anéantie. Mon Dieu, devionsnous donc aussi vite épuiser notre somme d'amour !

— Il faut mourir , il faut quitter une terre où ne peuvent éclore les germes du bonheur, où tout se flétrit et se décolore , où tout n'est que déception , que mensonge , qu'une raillerie continuelle du sort.

— Oui , allons chercher aux cieux ce que nous n'avons pu rencontrer ici-bas; allonsy retrouver nos illusions perdues : peut-être nos âmes, rafraîchies d'un souffle céleste, pourront-elles encore se parfumer d'amour.

— Le bonheur, s'il est vrai qu'il en existe, si ce mot n'est pas un vain son, une parole vide de sens , ne peut prendre racine sur la terre ; c'est un fruit divin qui ne peut mûrir que dans les cieux, sa patrie éternelle,

— Eh bien ! pourquoi tenir encore nos ailes ployées ? pourquoi rester où l'air man-

que à notre âme? Allons, partons ensemble, comme deux hirondelles qui reviennent à leur berceau de fleurs !

— Oui, retournons tous deux au ciel, puisqu'il n'est plus sur la terre de lieni pour nos cœurs. »

Ils se levèrent, et s'approchèrent d'une table où étaient déposées deux coupes d'or remplies d'un breuvage empoisonné.

« Avant de boire la mort el l'oubli d'icibas, Similo 5 échangeons entre nous l'excuse de nos fautes. Mon ami, pardonne-moi de ne t'avoir fait que malheureux, après t'avoir promis un éternel bonheur.

— Et toi , Lénida , pardonne-moi de t'avoir appauvrie d'amour. »

Le comte et sa femme se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et répandirent de silencieuses larmes. Mais bientôt leurs yeux furent secs , et leurs regards tranquilles 1 se portèrent sur la pendule, dont l'aiguille allait bientôt passer sur la même heure à .laquelle , il y avait un mois de cela, ils avaient,

au pied de l'autel, juré de bouche et de cœur de s'adorer toujours.

« Il n'y a pourtant qu'un mois , Similo , que nous croyions, avec la foi la plus sincère, à la possibilité d'une félicité inépuisable, rien qu'un mois, et déjà la source en est tarie !

— Pour jamais! Comme le temps va vite à moissonner les plus chères émotions! que ferions-nous maintenant dans la vie?

— Rien !»

L'aiguille marchait toujours, le marteau sonore allait frapper l'heure suprême. Ils prirent tous deux le vase empoisonné ; mais avant de le porter à leurs lèvres, ils se regardèrent, et, par un mouvement spontané, ils échangèrent leurs coupes en se disant :

« Je t'ai ôté le bonheur , il est juste que je te le rende en te donnant la mort.

— Adieu , triste séjour, adieu !

— Adieu , pâle existence, adieu ! *

Et d'une main ferme, ils approchèrent la mort de leurs lèvres ouvertes.

Mais à l'instant même avant que la bouche de la jeune femme eut goûté au funeste breuvage , un son métallique et pur se fît entendre, et la coupe, violemment heurtée, s'échappa de ses mains.

Était-ce le bruit de l'heure que sonnait la pendule ? Non , c'était celui du choc de la baguette de la fée contre la coupe fatale , qui , toute pleine encore, se renversa aux pieds de Lénida.

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