‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 25 sur 45 · LE MOT DE L ENIGME · texte numérisé non relu

LE MOT DE L ENIGME

« Ma bonne amie ! ô ciel! où me cacher?

— Malheureuse! qu'alliez vous faire!

— Mourir, car la vie m*est odieuse

Mourir! comme Similo,.. Ah! laissez-moi m'en aller avec lui!... il m'attend!... voyezvous !»

En effet, le pauvre comte était tout prêt à s'en aller. L'infortuné , après avoir vidé sa coupe , était tombé sur un sopha , et là

expirait sans secousse , dans une silencieuse et tranquille agonie.

« Similo , continua sa femme en courant à lui , ne t'en va pas sans moi ! Nous devons partir ensemble , tu le sais : nous l'avons promis. . . Attends-moi !

— Lénida ! >» dit la fée.

MaisLénida n'entendait point. Agenouillée auprès du moribond , elle appuyait contre son sein sa tête défaillante ; elle pressait , pour les réchauffer dans ses mains brûlantes de fièvre , les froides mains du malheureux. Puis , tout à coup , elle se lève , se retourne , et , se précipitant aux pieds d'Amica :

« Au nom de votre puissance, au nom de l'amitié que vous eûtes pour moi , ma bonne amie, préservez-moi d'un crime; secourez Similo ! Eloignez de lui la mort qui vient le prendre. .. Empêchez-moi d'être son assassin. Oh! par pitié! sauvez mon époux !

— Hélas! répondit Amica, je n'ai point de droits sur la mort; je ne puis la contraindre à me rendre la proie qu'elle emporte.

— Mais il vit encore, il vit!... Sentez-vous son cœur palpiter?... Similo, tu m'entends, n'est-ce pas? continua-t-elle avec égarement Tu m'entends , tu vas me répondre. Oh ! de grâce! une parole! une seule! dût-elle être pour me maudire! Dis-moi que tu me hais, mais parle, au nom du Ciel!... Tu ne me réponds pas... Mon Dieu!... Ecoute, Similo, promets-moi de vivre et je mourrai , moi!... je mourrai pour te rendre libre et te redonner le bonheur avec la liberté ; ou bien si , pour mieux me punir, tu me condamnes à subir l'existence, j'obéirai; je serai ton esclave , je vivrai courbée par ma honte sous ta haine et sous ton mépris. Quelque pesant que soit ton joug , je le porterai sans me plaindre, je me résignerai à mon avilissement. Mais réponds-moi ! dis-moi que tu vivras, Similo! Ciel! il se tait encore... Ma bonne amie, secourez-le donc... Vous ne voyez donc pas qu'il n'a plus qu'un instant!... n

Amica ayant laissé aller le bras du comte ,

dont elle interrogeait les faibles pulsations , le malheureux fit un mouvement convulsif , se souleva et retomba en poussant un profond soupir : c'était le dernier. A peine se fut-il exhalé, qu'une flamme légère et nuancée vint se poser sur les lèvres bleues du cadavre, et s'en échappa aussitôt.

« Grand Dieu ! s'écria Lénida épouvantée, en fuyant à l'autre bout de la chambre. Ma bonne amie! voyez-vous cette flamme qui me poursuit? c'est le feu du ciel! c'est la mort ! Ah ! sauvez-vous ! que ce feu vengeur ne consume que moi! Sauvez-vous, vous devez vivre, et moi je dois mourir! ajouta-telle en se cachant la tête.

— Calmez-vous, enfant! rouvrez les yeux, regardez.

— Ah! je ne la vois plus, cette flamme terrible. Yous l'avez éteinte. Oh! merci, merci.

— Non , répondit la fée , le souffle de Dieu même n'éteindrait point une flamme semblable. Elle est passée dans votre sein.

— Dans mon sein , dites-vous ! c'en est donc fait, et je Tais expirer dans d'horribles tortures! Oh ! déjà quel feu dévorant circule dans mes veines ! quelle souffrance atroce !

— Oui , dans votre imagination , mais seulement là. Calmez-vous, vous ne mourrez point, vous n'êtes pas...

— Quoi! interrompit la jeune femme d'un air égaré , il se pourrait. ...»

Mais Amica, par l'effet de son pouvoir, lui imposant le silence et l'immobilité, poursuivit ainsi :

— Ecoutez-moi, Lénida. N'ayant plus qu'un moyen de vous guérir d'une manie dangereuse, de votre funeste croyance à la sympathie complète de deux âmes créées l'une pour l'autre , j'obtins du destin la permission de séparer la vôtre exactement en deux , en conservant à chacune de ces parts égales la force de l'âme entière. Je l'ôtai donc de votre corps , tandis que vous dormiez d'un magique sommeil. J'en enfermai la moitié dans le chaton de cette bague ;

LE DOUBLE MOI. «^«^v^

l'autre moitié rentra dans votre sein, dont elle était sortie. Je formai une statue d'argile représentant un jeune homme ayant l'âgée , la taille et le visage que vous désiriez trouver dans votre époux. Quand la statue fut achevée, j'ouvris ma bague; la flamme que j'y avais renfermée, devenue libre, alla se placer sur la bouche immobile de ce froid simulacre d'un être humain, sépara les lèvres et pénétra jusqu'à l'endroit du cœur. Celte flamme, c'était la vie intellectuelle, c'était l'âme. Mais celte existence n'était que prêlée pour un temps, et lorsque le fatal breuvage a coulé dans les veines du comte, l'époque expirait où il devait vous rendre la moitié de votre âme , qui vient de se réunir à l'autre moitié. Mais cet être fictif que je vous avais donné pour époux n'était rien par lui-même , n'avait pas plus d'existence à lui que la glace qui vous rend votre image n'a de couleurs et de formes à elle. C'était tout simplement un miroir moral où se reflétait votre âme ; c'était vous qui pensiez d'abord,

et lui qui vous renvoyait votre pensée, comme Técho qui renvoie les sons qu'on lui jette.

— Serait-il possible 1 dit la jeune fille en revenant a elle; ma bonne amie, ne me trompez-vous pas ? Quoi ! Similo n'aurait été....

— Qu'une terre insensible , une froide statue ; regardez. »

Alors, le cadavre de Similo, s'éclipsant par degrés , comme une vision du sommeil, ne fut bientôt plus qu'un petit monceau de poussière argileuse qui se dissipa dans l'air en nuage léger.

« Ah 1 continua Lénida soulagée de la peur d'un crime, grâce à vous, je ne suis pas coupable , car je n'ai pu donner la mort à qui n'avait point la vie. Ma bonne amie , la leçon a été terrible, mais qu'elle sera féconde !

— Croyez-vous encore que le bonheur ne peut exister que dans la sympathie?

— Non 1 ce que je crois , c'est qu'il est

impossible de rencontrer deux êtres entièrement sympathiques , et que , si par hasard pourtant la puissance créatrice, par une exception à l'ordre de sa diversité sublime, formait deux esprits tout semblables , elle se garderait bien de les destiner l'un à l'autre. Car le sentiment qui chez eux parlerait le plus haut serait celui d'une haine mutuelle, d'un réciproque ennui.

— Vous avez vu par vous-même ce qui résulterait d'une tell(^ union : ne possédant qu'une pensée à deux , si l'un des époux s'égarait, l'autre le suivrait nécessairement dans la voie de l'erreur ; éprouvant à la fois le même désir , lequel pourrait céder à l'autre objet souhaité? si quelque danger menaçait l'un, l'autre pourrait-il le secourir quand il tremblerait aussi de la même frayeur? Quel secours, soit physique, soit moral, pourrait-on se prêter? quels conseils se donner? En marchant au juste du même pas dans la route de la vie , ni l'un ni l'autre ne pourrait se faciliter le passage , tous deux

se heurteraient ensemble à chaque pierre du chemin.

— Que vous avez bien raison , ma bonne amie ! Comment ai-je pu être assez en démence pour croire à la possibilité du bonheur d'une pareille union?

— Vous n êtes pas la seule personne qui se soit bercée d'une telle chimère. Il y a bien des gens qui voudraient aussi rencontrer leur reflet de cœur , et ce désir insensé ne vient chez eux que d'un excès d'amour-propre.

— Comment?

— Oui, dans l'examen qu'on fait de soimême , on se croit si avantageusement partagé des dons de la nature , qu'on se paie un tribut d'admiration et de préférence sur le reste du monde. On ne trouve que soi d'assez digne d'amour, et, pour l'aimer alors , on cherche son semblable , s'imaginant que l'ayant trouvé, tout ce qu^on ferait serait bien, car on ne s'avoue pas capable de rien faire de mal.

— C'est encore vrai ce que vous dites là , ma bonne amie. J'y réfléchis maintenant, mon choix était fait par ma vanité. Ce qui me le prouve , c'est que j'ai souvent fait des reproches à Similo sans m'apercevoir que je commettais les mêmes fautes. Je voyais ses torts et je ne regardais pas aux miens , j'en avais pourtant comme lui! Et l'accuser, c'était me fâcher contre l'écho et gronder un miroir.

— Quel chemin alliez-vous prendre pour échapper à votre ennui? la mort. N'ayant plus d'amour, vous croyiez qu'il fallait mourir , et vous ne songiez pas à moi, à ma douleur , à mes regrets. Vous ne pensiez pas qu'il est du devoir de l'homme d'essayer son courage à lutter contre le malheur; que le Ciel ordonne la résignation aux peines qu'il envoie ; qu'on n'est pas maître de sa vie , et que se l'oter est un crime comme de l'arracher à un autre.

— Hélas ! je ne pensais pas que le meurtre de soi-même fût un assassinat; je voulais

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