‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 30 sur 45 · II. a · texte numérisé non relu

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de la ramener à la raison n'est pas aussi dilficile à remplir que vous paraissez le craindre.

— Prouvez-moi que je m'alarme à tort, et je vous remercierai de grand cœur. Ah ! mon Dieu ! j'allais laisser passer l'heure d'un rendez-vous que j'ai donné... Vous ne me trahirez pas?

— Non 1 soyez tranquille ; si votre secret est connu , ce ne sera pas moi qui l'aurai dit. »

Quand M. de Norville fut sorti, la vicomtesse courut ouvrir la porte du cabinet où Fulbertine était cachée ; elle la trouva fondant en larmes.

t — Ah ! lui dit-elle en continuant de pleurer , que je suis malheureuse ! Cette bonne Mathilde qui prend mon parti!... Et M. Adolphe qui ne veut plus de moi pour sa femme ! Il a bien raison, je ne suis qu'une détestable créature; je ne serais qu'un fléau pour lui!... Si vous saviez combien j'ai honte de moi !

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— Calmez-voLis. ma chère amie, tout n'est pas perdu; la leçon est venue à temps. Répondez-moi franchement, haïssez-vous encore Mathilde?

— La haïr! Ah! je serais un monstre si je la détestais encore ! Oh î non , je ne la hais plus, je l'aime! Oui, c'est bien sûr, je l'aime !

— Que Dieu veuille que vous disiez vrai , et tout est réparé ! Vous avez entendu M. et mademoiselle Aubry exprimer le désir de faire votre connaissance?

— Oui, eh bien?

— Votre tante doit bientôt donner une soirée; allez avec elle inviter Mathilde et son père : ils accepteront, j'en suis sûre. La connaissance ainsi commencée , cultivez-la ; priez Mathilde de vous donner quelques conseils sur la manière de chanter, elle est meilleure musicienne que vous, et, en suivant sa méthode , votre voix ne peut manquer d'acquérir. Je la connais assez pour être persuadée qu'elle se fera un véritable plaisir

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de VOUS donner d'utiles avis. Voulez-vous les lui demander?

— Je le veux bien , moi ! mais ma tante , pensez -vous qu'elle consente à tout cela ?

— Je me charge de la faire y consentir. Votre tante ne voudra pas, sans doute, que vous mouriez fille, ou que l'on ne vous épouse que par intérêt. Ce qu'a dit M. de Norville n'est malheureusement que ce que finiraient par penser tous les hommes d'honneur qui rechercheraient votre main , si , en vous ôtant les moyens de profiter de la résolution généreuse que vous venez de prendre, on vous laissait revenir au caractère que vous VGulez^quitter.

— Faites tout ce qu'il vous plaira , madame, mais faites que je puisse réparer les torts sans nombre que j'ai commis par une maudite vanité. Qu'Adolphe ne veuille plus de moi , mais que je satisfasse à ma conscience, et je n'aurai point regret au prix qu'il m'en aura coûté ! »

La vicomtesse eut assez de peine à faire

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entendre raison à l'orgueil de madame de Caiisin; mais enfin, la crainte d'empêcher le mariage de sa nièce avec M. de Norville la décida à participer au grand œuvre de la conversion de Fulbertinc.

Tout s'arrangea comme l'avait d'avance arrêté madame d'Arcy. Mathilde accepta l'invitation de madame de Causin, et bientôt mademoiselle de Lucé et mademoiselle Aubry commencèrent à former les nœuds d'une franche et paisible liaison d'amitié. Mathilde se rendit avec le plus aimable empressement aux désirs de Fulbertine , quand celle-ci la pria de vouloir bien lui donner des leçons de chant. La jeune maîtresse engagea son élève à ne pas chanter en public pendant quelque temps , pour laisser après, aux auditeurs qui devaient Fen tendre , la surprise de tous ses progrès. Au bout d'un mois d'étude constante de la part de Fulbertine, mademoiselle Aubry et sa nouvelle amie chantèrent un grand duo chez la vicomtesse. Les deux chanteuses furent couvertes de

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justes applaudissemens , et l'on se disait tout haut dans le salon qu'il fallait qu'il y eût de la magie dans le changement qu'avait subi, à son avantage , la voix de mademoiselle de Lucé.

— « Vous voyez , lui dit madame d'Arcy , comme votre voix a gagné.

— Oui, répondit Fulbertine, mais mon cœur a gagné bien davantage. Si vous saviez comme je l'aime, cette chère Mathilde!

comme elle est bonne! »

Quelque temps après cette soirée, les passans s'arrêtaient pour admirer devant la porte et dans la cour de l'hôtel de madame de Gausin une file de brillans équipages... D'où venait , dès le matin , ce concours de voitures? Il y avait sans doute une noce dans la maison ? Oui , car Adolphe de Norville et Fulbertine de Lucé allaient bientôt recevoir la bénédiction nuptiale , agenouillés tous deux au pied du même autel.

Mathilde et madame d'Arcy étaient venues aider à la toilette de la mariée ; c'était auprès

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de la glace que nous connaissons qu'on habillait Fulbertine. La psyché , qui n'était plus boudeuse , fit ainsi son compliment à madame de Norville :

<• Maintenant, Fulbertine, toutes les coiffures siéront à votre visage ; toutes les robes que vous mettrez iront à votre taille. Vous avez trouvé le secret de paraître toujours jolie, c'était d'embellir votre âme, et vous l'avez fait. Vous serez heureuse , car vous ferez le bonheur de votre mari. Vous pouvez me croire, vous savez bien que je ne suis pas menteuse. »

Eiisa écrivit le passage ci-dessous après avoir lu un article où l'on refusait une âme à la femme, où Ton disait que la poésie appartenait seule à Thomme, que la femme ne devait s'occuper que de plaire.

« Quoi ! vous qui avez presque idéalisé les femmes, vous leur refusez la pensée, vous leur refusez une âme ! Comment nommezvous donc le feu qui les anime? De quelle source ferez-vous jaillir chacune de leurs sensations ? Non , vous ne l'ayez pas cru , ce n'est point à un être privé d'âme à qui vous consacrez votre amour, à qui vous allez demander l'enthousiasme ; à qui souvent vous devez la gloire que vous ne cherchez que pour leur en faire hommage! Ah! qu'il soit à jamais annulé l'arrêt injuste qui ne

fait de la femme qu'une statue mouvante. Le vaste domaine de la pensée est-il une carrière où l'homme seul a droit de courir? Non , 1 étincelle sacrée du génie ne s étouffe pas dans notre cœur ; elle nous dévore comme vous. Comme vous, ne pouvons-nous donc mériter, conquérir la gloire? Croyez-vous donc que le laurier qui vous couronne se flétrirait sur notre front? Démentez donc le passé, déchirez donc les pages où l'histoire n'a pas trouvé que le nom d'une femme fut indigne d'être tracé par elle. Ninus a-t-il paru plus grand que Sémiramis sur le trône où elle s'asseyait? La Victoire a-t-elle dédaigné la vierge deVaucouleurs lorsqu'elle posait la couronne sur le front de son roi ? D'où seraient donc venus leur courage et leur génie, si ce n'était de l'âme? Mais non, la guerre, les lois, vous nous les abandonnez encore, et vous réservez à vous seuls la poésie, cette musique intérieure, dont chaque note est un sentiment, une émotion. Une seule, dites-vous, une seule eut ce don sacré. Ah!

si nous n'avons qu'une Sapho , comptezvous donc beaucoup d'Homères? Jadis les hiérophantes refusaient au peuple comme un crime la science qui les divinisait. Ah! sans doute, qu'auraient-ils eu de plus que le vulgaire s'ils avaient partagé leurs connaissances avec lui? Rappelez -vous cette pensée de Gray dans son Cimetière de village, « Peut-être repose ici quelque Milton muet « et sans gloire. » Et cette autre : « Plus « d'une fleur s'épanouit au désert. » Peutêtre existe-t-il quelque Sapho dans les préjugés où l'ignorance enchaîne l'imagination ; peut-être n'a-t-elle besoin que d'être devinée ou de se deviner elle-même. Il faut briser une pierre pour trouver un diamant. Eh bien! l'éducation, les circonstances, un moment quelquefois peuvent briser la pierre, et le génie du poète peut s'en échapper. »

Peu de temps après notre arrivée dans la capitale, M. Julien (de Paris), directeur

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d'une revue pour laquelle Elisa avait une lettre de recommandation , la pria de faire pour son journal une analyse du poëme de Napoléon par Barthélémy et Méry, dont je joins ici un fragment que j*ai trouvé. Elisa ne s*est jamais occupée si son analyse avait paru.

« A inégaux intervalles, sur le chemin des siècles, apparaissent des signaux de gloire, et le nom de Napoléon se lit ineffaçable sur une de ses bornes immortelles. Napoléon!!! c'était Annibal rajeuni des âges qu*a vécus son grand souvenir. Pour la deuxième fois, il avait parcouru la route frayée par lui à travers l'immense Apennin. La poussière des Pyramides attendait l'empreinte de ses pas. Aux yeux de Napoléon, les nations formaient un grand cercle, la France était le centre, tous les enipires en étaient à même distance, et le palmier égyptien pouvait, comme le laurier d'Italie, former une couronne de victoire. Mais le drapeau français n'a pu qu'un moment cacher l'étendard oriental. Deux

mondes luttaient, et si le combat fut sans triomphes utiles, du moins, dans le monde antique, un éclair de civilisation fut lancé dans le choc par le monde nouveau.

t La poésie comme l'histoire devaient s'emparer de ces pages magiques, et MM. Barthélémy et Méry ont montré qu'ils savaient également obtenir des sons de la flûte du satyre et du clairon guerrier. Ce n'est plus cette spirituelle raillerie dont chaque mot étincelle , c'est l'épopée simple et belle , ce sont de ces grandes pensées qui ébranlent une âme.

«Le tableau n'avait pas besoin d'un cadre; là le merveilleux eût fait ombre , c'eût été comme un manteau jeté sur une statue d'athlète; où voir les muscles? Aussi, point de cette férié si vieille maintenant, point d'épisodes parasites, rien que le sujet à lui seul était assez grand. La marche du poëme est rapide comme la victoire qu'il célèbre. Sur le premier plan où Napoléon apparaît largement dessiné, se montre Kléber, Murât

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ctDessaix; sur le second plan, Marniont , Berthier, Junot, Lannes, Dufalga et leurs frères de gloire. Là, le pinceau descriptif a trouvé d'éclatantes couleurs. Les éternelles pyramides, mâts immobiles au milieu d'une mer de sable ; les eaux fécondes du Nil enfantant la moisson; le désert, immense lit de mort où depuis tant de siècles dorment les soldats de Cambyse, dont ceux de la grande armée deviennent les compagnons de sommeil; la vieille tour de Plolémaïs, le voluptueux harem de Mourad , le sombre sérail d'Achmet, et ces couches infectes où s'agitent de pâles fantômes ; El-Modhy, l'ange exterminateur, sous les traits d'une grande figure du fanatisme, nouveau Mahomet traînant à sa suite de crédules séides , voilà ce qu'a tracé le docile pinceau de MM. Barthélémy et Méry ; voilà les tons de ce noble chant dont la dernière note est le canon d'Aboukir.

Depuis l'analyse du poëme de MM. Barthélémy et Méry, Elisa a rendu compte du roman de Clowdesley dont on va voir l'avantpropos de son compte rendu, et, depuis lors, elle refusa constamment, quelques prières qu'on lui en fît, de se livrer à ce genre de travail. N'écrivant qu'avec sa conscience , elle aurait eu un véritable regret si elle avait dit quelque chose qui eût pu affliger les auteurs dont elle aurait analysé les productions.

• Quelques novateurs en littérature prétendent que poètes, auteurs dramatiques et romanciers ne doivent avoir en écrivant aucun but moral , qu'il faut plaire sans s'occuper d'être utile. Non, sans doute, car alors il faudrait supposer que nous autres , lecteurs ou auditeurs , nous ne sommes que des enfans qui n'avons besoin que de colifichets , et que les drames ou les romans ne sont que des jouets futiles qu'on nous donne pour amuser nos inutiles loisirs. Ou bien croirait'-on plutôt que nous en sommes venus

au point de n'avoir plus rien à apprendre ? Pauvre orgueil humain , détrompe-toi.

« Que la cause de celte maxime : plaire sans être utile, soit orgueil ou dédain, elle est erronée, car lorsque vous parlez à l'imagination 5 le cœur et la raison sont aussi là qui écoutent et se fâchent si vous ne leur dites rien. Encore ce si cela ne causait ni bien ni mal , mais qu'on ne s'y trompe pas.

« Si l'on présente le crime sans l'entourer d'horreur et d'effroi , si la vertu se montre sans exciter l'enthousiasme ou l'émulation, qu'en résultera-t-il ? Qu'une âme jeune et indécise encore sur le choix de ses penchans s'habituera à regarder le crime , se familiarisera avec cette vue lorsqu'on l'aura dépouillé de ce qu'il a de hideux.

« Souvent l'Imagination se révolte contre le despotisme de la Raison, émigré et court par monts et par vaux dans de fantastiques régions. C'est alors qu'elle voyage chez les sylphes, les gnomes, les salamandres, les fées

et les génies ; qu elle va avec les Goiiaths du nord déraciner les énormes pins et déchirer les voyageurs dont elle jette les membres dans les torrens; quelle s'assied avec une goule sur le bord d'une fosse nouvellement creusée, et là, dévore tranquillement le cadavre que vient d'y déposer le fossoyeur, ou se relève et va joyeusement danser dans une ronde de squelettes , au bruit des chaînes de pendus dont le vent fait craquer les os contre la potence.

« Souvent aussi le casque en tête , la lance au poing, frappant de ses éperons d'or les flancs de son rapide coursier, elle accourt et dérobe une belle à la fureur d'infâmes brigands, ou dans les carrousels, d'un coup de lance, renverse chaque adversaire, et vient s'incliner gracieusement aux pieds de la reine du tournoi, tandis que les nobles damoiselles agitent leurs écharpes en signe d'admiration.

« Si dans de tels voyages , il lui arrive quelquefois de tomber, du moins n'est-elle

que peu grièvement blessée. Mais si, plus audacieuse, elle veut, comme Icare, s'approcher du ciel , elle brûle ses ailes et tombe sur la terre , et , revenue de sa chute plus sage, retourne en boitant retrouver la Raison qu'elle a laissée au logis.

« Mais celle-ci a voyagé aussi de son côté ; craintive, quelquefois même pusillanime, ne marchant qu'en tremblant, de crainte d'un faux pas , n'osant braver aucun obstacle, elle a rencontré l'Ennui qui lui a tendu la main pour l'aider dans sa marche; et bientôt lasse de son insipide compagnon de voyage , elle l'a quitté et est retournée. Revenue assez à temps pour se trouver là à l'arrivée de l'Imagination , et enfin toutes deux sentent le besoin l'une de l'autre. . .

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