QUI NE SERA PAS SANS INTERET POUR LE LECTEUR
Lorsqu'Elisa écrivit Herminie , elle le fit sans préméditation aucune, et sans la pensée qu'elle dût jamais voir le jour. Voici ce qui lui en donna l'idée.
C'était le jour de Noël. Tout le monde sait que c'est un jour de grande réjouissance pour les enfans.
Une dame et ses deux filles , à peu près du même âge que mon Eliga , avaient dîné avec
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nous. J'avais prévenu la mère que nous nous mettrions à table à trois heures , afin qu'il restât plus de temps à nos petites pour jouer aux noix. Ce jeu est fort en usage à Nantes ; à cette époque, les enfans, surtout, s'en amusent beaucoup; il faut convenir aussi qu'il les rend parfaitement heureux.
Pendant qu'on desservait, et avant qu'on allumât , la maman des deux petites amies d'Elisa et moi , nous nous entretenions , auprès du feu , du bonheur à venir de nos chères enfans. Il semble réellement que les mères entre elles ne peuvent parler d'autre . chose. Eh ! mon Dieu non , elles ne le peuvent pas ! c'est leur pensée dominante , leur cœur est ainsi fait. Tandis que , comme je l'ai dit , nous faisions mille projets tendant tous au même but , que nous nous communiquions nos espérances , les deux petites de cette dame , les coudes sur la table , la tête supportée par les mains , les yeux fixés sur Elisa , et suivant chacun de ses mouvemens , écoutaient avec une attention que
i ien n'eût olc capable de délourncr , le conte d'Ali-Baba, ou les quarante Voleurs qu'elle leur racontait. Lorsqu'elle eut cessé de parler, Herminie (c'était le nom de l'aînée), dit à Elisa :
— Parions , Elisa , que tu ne pourrais pas écrire à tâtons quelque chose qui ne soit dans aucun livre , et que personne n'ait écrit avant toi ?
— Je parie que si, répondit Elisa, et je parie cent noix , si maman veut bien me le permettre.
Sur ma réponse affirmative , elle courut chercher ce qu'il lui fallait pour écrire. Elle apporta en même temps sa poupée — ,,
. — Tiens, ma Louise, dit-elle à la plus jeune des deux petites, comme notre pari pourrait fort bien ne pas t'amuser , voilà ma poupée. Tu ne la gronderas pas trop, n'est-ce pas? elle n'est pas bien méchante ; seulement je te prierai de lui frotter les jambes auj^rès du feu, elle les a un peu raicles.
Puis , se retournant vers l'autre sœur :
3o IIERMINIE.
— Vciix-tu me prêter ton nom, ITerminie?
— Je le veux bien.
— Combien me donnes-tu de temps pour écrire?
— Une heure.
— Bienl en voilà cinq , nous jouerons aux
noix à six.
Et, saisissant aussitôt sa plume , elle la fit parcourir le papier avec une excessive rapidité. Herminie avait eu soin d oter les livres qui se trouvaient à la portée d'Elisa; elle craignait qu'elle n'en pût lire quelques passages à la lueur du feu , et qu'elle ne les transcrivît. Mais jamais pari ne fut plus religieusement observé.
Lorsque la pendule annonça que l'heure était écoulée, je demandai de la lumière. Alors Elisa nous lut ce qu'elle avait écrit d'Herminie^ elle nous dit en riant, qu'elle lui aurait bien proposé de venir jouer aux noix , mais qu'elle l'avait laissée occupée à prendre sa leçon d'anglais.
— Est-ce bien vrai, maman , dit Hermi-
nie d'un air inquiet, que ce qu'Elisa vient d'écrire n'est dans aucun livre?
— Certainement , ma fille.
— J'ai donc perdu mes cent noix?
— Non , dit Elisa , qui s'aperçut du regret qu'elle éprouvait de cette jDcrte; car je te prie d'accepter les cent miennes , pour la patience que tu as eue de me regarder écrire pendant une heure. Jouons maintenant, mes petites belles , pour réparer le temps perdu.
J'appuiai une planche contre une chaise , et les noix roulèrent dessus sans interruption jusqu'à neuf heures. Beaucoup de parties y furent et perdues et gagnées , mais toutes avec loyauté.
Lorsque nous fûmes seules, Elisa me pria de lui laisser achever sa nouvelle , elle m'assura qu'il ne lui fallait pas plus d'une heure. A dix heures et quelques minutes , elle jeta sa plume en l'air , et sauta sur mes genoux , en s'écriant :
— Enfin, tout est fini, ils ont dit oui. Oh ! mais ce n'est pas sans peine , je t'assure ,
3â HEKMIMIE.
ma petite maman ; j'ai vu l'instant que madame Angello serait forcée de renoncer à unir Ilerminie à M. de Guiani.
— Eh ! pourquoi donc ?
— Je vais te conter cela, écoute :
Elle prit son papier , et me lut ce qu'elle venait d'écrire. La pauvre petite était ivre de bonheur
S'il n'est personne qui ne puisse se faire l'idée de la joie si naïve et si pure d'une enfant de onze ans, qui vient d'écrire à l'improviste une petite historiette, seulement pour soutenir la gageure qu'elle a faite avec une enfant de son âge , je crois qu'il serait difficile de se représenter le changement qui s'opéra subitement sur cette physionomie naguère si gaie , lorsqu'on m'em brassant elle sentit mes joues mouillées. ...
— Tu pleures , me dit-elle , d'un ton que je n'oublierai de ma vie ; j'ai donc mal fait , ma petite maman mignonne ?
— Non , me hâtai-je de lui répondre ( il xne sembla qu'elle allait déchirer ce qu'elle
EXPLICATION. 5o
venait d'écrire); non, tu n'as pas mal fait^ tu as bien fait au contraire, bien , très bien, tout aussi bien que je pouvais le désirer! mieux peut-être!
— Et pourquoi donc pleures-tu?
— Pourquoi , mon enfant ? C'est que la joie comme la peine s'exprime quelquefois par des larmes ; mais je t'assure , ma bonne petite, que je suis heureuse, bien heureuse!... Oh oui! je l'étais!... quelle différence des larmes si douces que je versais alors à celles que je répands aujourd'hui ! Tiens , lui dis-je , en lui posant la main sur le cœur , c'est là qu'est placé le bonheur de ta mère.,. Penses-tu, ma bien-aimée, que je puisse jamais être malheureuse?
— Non ! si ton bonheur dépend de moi. . . . Eh bien! tu ne sais pas ce que je ferai ?
— Non.
— Demain , quand nous irons à la messe , je demanderai à Dieu qu'il me donne beaucoup de talent ; je le lui demanderai de si bon cœur, qu'il faudra bien, je t'en réponds,
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qu'il me l'accorde Alors , j'écrirai de gros
volumes, je les vendrai, et je t'apporterai tout mon argent. Tu en donneras à mon mari, n'est-ce pas? il est si bon pour moi! D'ailleurs, tu sais bien que c'est lui qui m'a montré presque tout ce que je sais , et que sans lui tu aurais été obligée de payer des
maîtres , ou bien je serais restée ignorante
Comme il sera content, mon mari, d'avoir
mes livres dans sa bibliothèque! Je ne
sais pae , par exemple , comment il les fera relier... en rouge, peut-être... Oh non! ce sera plutôt en vert ! c'est le symbole de l'espérance Faudra pas manquer, demain
matin , ma petite maman , de me donner six liards pour acheter une aune de faveur verte pour coudre mon manuscrit d'Herminie. . . . Il me semble entendre mon mari, lorsque je le lui donnerai , et que je lui dirai : « Tiens , mon mari, voilà pour toi ; tu auras la bonté de ponctuer cela, — Qu'est-ce que c'est, ma petite femme? — Regarde, mon mari. » Et quand il lira : « Hermimej ou les Avantages d'une bonne
EXPLICATION. Ôb
Education, par Elùa Mer cœur y âgée de onze ans. Dédié à M. Danguy ^ son mari! ^ sera -t -il joyeux! m'embrassera-t-il ! . . . Oui... mais si sa barbe pique , il n'embrassera que mes mains. Oh! pour le coup, je suis bien sûre qu'il me dira un beau conte (i)... J'ai bien dans ridée aussi qu'il me donnera une belle poupée pour mes étrennes (2)... Ah ! à propos de poupée , ma petite maman mignonne, tu m'en achèteras une à chaque livre que je vendrai , avec six petites assiettes de porcelaine et un gros volume de contes. Et puis , nous donnerons de l'argent aux pauvres , parce que tu sais bien que Dieu bénit ceux qui les soulagent. Tiens , il faudra surtout donner à cette pauvre femme qui a si grand soin de sa vieille mère infirme. C'est bien beau, va, maman, d'avoir soin de sa mère! Et moi aussi , je te soignerai quand tu seras
(t) m. Danguy m'a dit bien des fois que lorsque Elisa le pria de lui dire un conte, il s'était trouvé tout interdit. (( Elisa \enait, me dit-il , de se grandir d'une coudée. »
(•2) La poupée des étrennes était un véritable enfajit ; le trousseau était fort beau.
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vieille ; lu peux bien être sûre que je ne tc laisserai manquer de rien. Pour te distraire^ je te lirai mes ouvrages , et si tu vois assez clair ( mais d'ailleurs , je t'achèterai toutes les meilleures lunettes ) , tu me les liras à ton tour , n'est-ce pas ? j'aime tant à l'entendre lire (i) !... Et, dans son crédule ravissement , la pauvre petite se pendit à mon cou et me pria de la porter ainsi dans mon lit, où elle dormit jusqu'au lendemain onze heures!....
Dieu entendit-il sa prière. ... la mienne ?. . . Fut-ce à cette ferveur si naïve qu'elle dut le beau génie qui la distingua ; ou plutôt étaitil le pivot de son imagination? Comme la morale , la reconnaissance et l'amour filial étaient les ressorts qui firent mouvoir son cœur jusqu'à ce que la mort en le brisant, leur imposa l'immobilité.
Je n'ai jamais pu écouter Elisa et consi-
(i) La pauvre enfant conserva ce goût tant qu'elle vécut; «lie BL'a\ait pas de plus grand plaisir que de m'enlendre iire.
dérer attentivement son mélange cVamuscmens et de travaux, sans penser qu'il fallait que son génie fût aussi pur que son cœur , puisque loin d'amoindrir sa candide innocence, il semblait se plaire à la prolonger en se mêlant à tous ses jeux. Aussi le comparais-je à un avocat fort distingué que j'ai connu à Nantes, qui ne plaidait jamais avec plus de succès que lorsqu'il avait joué une bonne partie de cache-cache ou de mainchaude avec ses enfans; il lui semblait que la joie et les caresses de ces innocentes créatures , rendaient plus éloquentes et plus douces , les paroles que son cœur fournissait à ses lèvres pour la défense de l'infortuné qui lui avait confié sa cause.
J'ai toujours remarqué que l'homme et l'enfant qui se trouvent en contact, y gagnent mutuellement ; car si , par ce rapprochement , l'âme de l'homme s'épure au creuset de l'innocence, celle de l'enfant s'agrandit et s*éclaîre au flambeau de la prudence.
jS HERMINIE.
Ma comparaison paraîtra sans doute fort peu logiquement exprimée; mais si, comme j'ai dû m'en convaincre , il est des personnes qui refusent la pensée à qui manque de science, il en est d'autres aussi qui la trouvent indépendante de l'étude; et celles-là me pardonneront , je l'espère , à défaut de la logique de l'art de me servir de celle du cœur, pour exprimer ma pensée sur l'enfant si cher que j'ai perdu, et dont j'étais si heureuse d'être la mère î
Elisa devint son propre juge, dès l'instant où elle eut la faculté de réfléchir; quoique fort indulgente pour les fautes des autres , elle fut toujours extrêmement sévère pour les siennes ; il semblait que pour éviter d'en commettre de nouvelles, elle les gravait à chaque pli de sa vaste pensée. L'aventure de la vieille femme qu'elle venait de placer à la porte du couvent, mais dont voici le vélitable texte , en est une preuve irrécusable; et l'on se convaincra par ce que je vais ra-
conter que, dès son bas âge , la pauvre petite n'abandonnait au temps que les heures, et se réservait le souvenir.
J'avais l'habitude , dans les beaux temps , lorsqu'Elisa était petite , de la mener les jeudis et les dimanches à la campagne. Son petit mari , M. Danguy ^ qui depuis devint son instituteur , en possédait une à peu de distance de la ville, il nous y conduisait souvent. Pour y arriver , nous étions obligés de passer devant la cabane d'une vieille femme qui, tout en fdant sa quenouille, demandait l'aumône aux passans. Elisa lui donnait toujours un sou. Un jour, que nous passions comme de coutume devant elle, mais sans qu'Elisa parut y prendre garde, la vieille vint la tirer par sa robe, pour lui rappeler qu'elle l'avait oubliée...
— Laissez-moi donc, bonne femme, vous allez me salir ma robe avec vos mains noires. . . Croyez-vous que mon argent est pour vous ; il est pour m'acheter des fraises.
La pauvre femme retourna à sa place sans
répliquer. Elisa me prit la main et présenta colle qui lui restait libre à son mari , mais il la repoussa et s'éloigna d'elle...
— Pourquoi ne veux-tu pas me donner la main , mon petit mari? pourquoi me repousses-tu?
— Parce que tu as repoussé cette bonne vieille , ma petite femme.
— Mais regarde donc, maman , elle me donne la main, elle; elle ne me repousse pas comme toi; n'est-ce pas, ma petite maman mignonne?
— Sans doute , ma chère amie , mais c'est que tu ne sais pas que quels que soient les torts d'un enfant, les bras et le cœur de sa mère lui sont toujours ouverts. La pauvre petite s'y jeta en sanglotant et en me priant de lui pardonner ; mais , sans attendre ma réponse , elle s'élança vers la vieille femme , se précipita à ses pieds, lui demanda pardon , et lui donna sa bourse qui contenait quatre sous. Tout cela fut si prompt , qu'elle était revenue dans mes bras, que j'avais à peine
eu le temps de faire quatre pas pour l'aller rejoindre.
— Tu n'es plus fâchée, ma petite maman mignonne; ni toi non plus, mon bon petit mari?
Et cherchant son pardon dans nos yeux, elle les trouva pleins de larmes...
— Je vous ai donc fait bien du chagrin à tous les deux? Oh! pardonnez-le-moi, je vous en prie; je ne le ferai plus jamais, je vous le promets.
Elle avait cinq ans alors; et, à cet âge, toutes les larmes semblent partir d'une cause douloureuse!....
Veuve Mercoeur,
Née Adélaïde Aumand.
Lorsque MM. Urbain Canel et Adolphe Guyot entreprirent d'éditer les Heures du soir^ Livre des Femmes^ ils vinrent prier Elisa de leur donner une nouvelle , pour le premier volume qu'ils allaient mettre incessamment sous presse. — Je n'ai rien en portefeuille , répondit Elisa. — Eh bien, mademoiselle, mettez-vous à l'ouvrage , et nous reculerons la publication de ce numéro : nos abonnés s'attendent à y trouver quelque chose de mademoiselle Mercœur; nous tenons beaucoup à ne pas leur enlever le plaisir qu'ils s'en promettent. Si vous êtes assez bonne pour nous accorder la faveur que nous ré-
clamons de votre obligeance , pendant que vous écrirez , nous ferons imprimer les morceaux qui doivent entrer dans la composition de ce volume. Travaillez. — Mais, messieurs , pour travailler, il faut des matériaux, et je n'en ai pas. — Il vous sera peu difficile d'en trouver , mademoiselle. Je lui rappelai alors qu'elle avait marqué dans le supplément du Dictionnaire historique de Ladvocat, un passage dont elle voulait faire un drame ; je lui dis que je pensais qu'il pouvait convenir également pour une nouvelle, et qu'avec la force d'imagination que je lui connaissais et l'élégance de son style , elle pouvait de ce. sujet faire une nouvelle , dont la lecture excitât le plus vif intérêt. Mon idée lui sourit ; et , un mois après , le succès qu'eut la Comtesse de Villequier me prouva que j'avais eu raison de donner à Elisa le conseil de l'écrire.
Elle s'identifia si bien avec les personnages qu'elle mettait en scène, que je crus, lorsqu'elle en fut à la catastrophe, qu'elle perdait
la léte. Le malheureux! s'écria- 1 -elle en se dirigeant vers le lit, il me fait peur. Je courus à elle , et lui demandai ce qu elle avait. Elle me répondit que Yillequier lui faisait horreur, à le voir se rouler dans le sang de sa femme et de sa suivante qu'il venait d'assassiner. Puis , prenant une de mes mains qu'elle plaça sur son cœur , elle me fît sentir qu'il battait avec tant de violence, qu'on eût dit qu'il allait s'échapper de son sein. Elle me pria de lui préparer une tasse de tilleul. Lorsque ses sens furent un peu calmés, j'écrivis sous sa dictée; et, lorsque tout fut fini : Eh bien! me dit-elle en consultant à son tour mon cœur qui était extrêmement agité , Villequier te fait peur aussi! Oh! que je suis contente! Et elle m'embrassa.
Les personnes qui voudront se donner la peine de prendre connaissance du passage dont j'ai parlé, dans le supplément du Dictionnaire historique de Ladvocat, se convaincront, après avoir lu l'article Yillequier,
page 622 , qu'il fallait que le génie de ma pauvre fille fût une mine bien féconde de pensées , pour qu elle empruntât si peu ailleurs.
Veuve Mercoeur,
Née Adélaïde Aumand.
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