A MADAME ERNESTINE PANCKOUCKE
LA
C'était une halte de quelques jours. Trois partis fatigués se reposaient ensemble , et les factions parasites , semblables aux étoiles vassales soumises aux lois d'une planète souveraine , s'arrêtaient également immobiles autour de ces trois astres dominateurs. Mais ce n'était qu'une pose d'armes , une paix apparente , un traité de bouche et uon de
cœur ; et si la main qui frappait cessait un II. A
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moment de porter ses coups , ce ii elait pas pour rester inaclive; c'était pour rebander l'arc et redonner le fil au glaive émoussé.
Charles IX était mort, regorgeant une partie du sang qu'il avait bu. Le duc d'Anjou, le vainqueur de Jarnac et de Moncontour, ce prince , qui commença par le courage et la gloire , pour finir par la bassesse et la peur, devenu roi de Pologne par le choix libre de ses sujets d'adoption , se hâta de descendre de ce trône électif pour monter sur celui de ses pères , ou plutôt revint en France placer un troisième et dernier pupile couronné sous la royale tutelle de Catherine de Médicis.
Catherine de Médicis! combien de souvenirs de crimes ce nom, comme les accens d'une conjuration magique, n éveille-l-il pas à lui seuil Toi, dont le ciel ardent féconda l'âme d'un Machiavel, Florence ! il était juste que ton sol portât le berceau de cette femme qui n'eut de vertus que son génie , qui renfermait à la fois dans sa tête et dans son
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€œur Tastuce d*un Richelieu , la fermeté d'une Agrippine, les fureurs d'une Isabelle de Bavière; cette femme, qui eût échangé toute une vie de bonheur obscur contre une heure d'existence de reine ; cette mère qu'un infanticide n'eût pas fait hésiter un instant s'il eût fallu du sang de ses fils signer l'acte de sa puissance.
En apparaissant à la pensée , l'image morale de Catherine de Médicis se montre avec des formes trop précises , des nuances trop fortement prononcées , pour qu'il soit possible au pinceau le plus hardi d'oser en altérer le moindre trait. Scellé par l'histoire, c'est un souvenir que l'imagination la plus capricieuse et la plus indépendante est contrainte à laisser intact. Il n'est aucun point de ce caractère si bien connu qui se soit perdu dans le vague du doute. Le problème de sa politique peut se résoudre par ces trois mots : Diviser pour régner ; précepte auquel son génie altier resta constamment fidèle; maxime trop souvent suivie par ceux qui ,
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tenant en main le timon d'un empire, se disent, dans l'égoïsmc de leur orgueil : Moi d'abord, l'Etat après.
Cet esprit de ruse, de haute ambition et de perfide souplesse, dont sa tête apporta le germe d'Italie , condamné pendant l'existence de Henri II à ne s'exercer que dans de simples intrigues d'amour , renfermées dans l'intérieur d'un palais , eut , avant d'agir plus librement et sur un plus vaste théâtre, le temps de parvenir à toute sa maturité. Le règne d'un an de François II ne lui permit que d'ébaucher le plan de ce drame immense, exécuté sous Charles IX et Henri lîl, et dans lequel elle se réserva le principal rôle, qu'elle joua tour à tour craintive ou hardie, menaçante ou flatteuse, mais toujours puissante !
Reine-épouse, Catherine ne fut sur le trône que la royale compagne de son maître; reine-mère, la fille des Médicis devint la souveraine de France. Nommée régente, ce n'était pas une tutelle de quelques an-
nées qui pouvait satisfaire à sa soif de domination. Il fallait donc prolonger la minorité de son fds au-delà du terme limité par les lois. Tout enfant, le cœur de Charles battait déjà d'orgueil au récit de la gloire de ses ancêtres; une saine raison, une ima^ gination brillante se découvraient dans les moindres actions du jeune prince. Eh bien ! effrayée de ces présages d'une force future, ce fut la main de la mère qui arracha du cœur du fils ces semences de vertus et d'honneur; elle y jeta en place celles de mollesse coupable , de haine , de vengeance , de cruauté fanatique , qui grandirent avec tant de sève dans ce terrain qu'elle-même se plut à fertiliser. Elle rétrécit cette âme déjà si large, la pétrit, la façonna au crime, la modela sur la sienne , mais en petit ; car pour s'élever elle , il lui fallait abaisser les autres. Il n'est personne qui ignore ce qui en advint pour la France , quand Charles IX eut appliqué la pratique à la théorie des leçons maternelles.
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Un culte nouveau s'était propagé. Déserteurs de Rome , de nombreux sectateurs venaient chaque jour grossir les rangs des disciples de Calvin. Fiers de compter parmi eux trois hommes tels que le prince de Condé, l'amiral de Coligni et le jeune roi de Navarre Henri de Bourbon, ils osèrent parler haut pour se plaindre des continuelles exactions auxquelles les livraient la haine et la tyrannie des catholiques. L'étendard de leur foi fut arboré comme drapeau de guerre. La voix de Catherine commanda : obéissant à son ordre , le temps plaça dans l'histoire la fête des noces du roi de Navarre et les massacres de la Saint -Barthélemi , jours sanglans et terribles que l'oubli ne peut prendre !
Tenir toujours incertain l'équilibre de l'Etat , trop sûre qu'elle était de n'avoir qu'à le toucher du doigt pour le faire pencher à son gré, tel était le premier mobile de sa politique. Les factions , les complots , les guerres intestines , devenaient nécessaires.
Aussi fut-il peu d'époques plus lecoudes en conspirations 5 fausses ou vraies; car la baguette de l'habile magicienne savait les évoquer du néant , les faire apparaître ou s'évanouir à volonté. Ame impénétrable et profonde , qui sacrifiait tout jusqu'à sa haine , n'appela-t-elle pas du nom de fils ce Béarnais qu'elle eût si bien frappé au cœur d'un coup de stilet italien? n'est-ce pas sous les auspices de Catherine que se formèrent les premières associations de la Ligue?
Tant qu'exista Charles IX, elle reversa toutes ses affections de mère sur son bienaimé fds le duc d'Anjou. Elle était fière de la gloire du héros de Jarnac ; elle jouissait de la grandeur de Henri . parce qu'elle épouvantait la faiblesse de Charles , parce qu'elle, en se plaçant entre les deux frères , tenait sans cesse le pouvoir en balance. Mais lorsque Charles remit à la postérité pour legs d'histoire son souvenir entaché de sang; quand le monarque assassin eut échangé son trône souillé contre un cercueil dans les
caveaux de Saint-Denis , alors Catherine ne vit plus dans son successeur qu'un roi dont il fallait prendre la puissance en lui laissant la couronne, et elle en fit ce qu'elle avait fait de son frère.
Le lendemain du sacre de Henri III, la fille du comte de Vaudemont , la belle et vertueuse Louise de Lorraine , était devenue reine de France. Tout semblait présager son empire sur le cœur de son époux; mais la fière et jalouse Médicis craignant ce partage de pouvoir sur l'esprit du roi, sut y faire naître des soupçons contre la vertu de la reine , et finit par le détacher peu à peu de celle qui n'eût exercé qu'au profit de la gloire la puissance de ses charmes. Elle la regretta plus tard, cette douce et noble puissance abattue par elle , quand elle vit sur ses débris s'élever l'insolente grandeur des Caylus, | des Saînt-Mégrin , des d'Epernon.
Assassiné sous les murs d'Orléans, par la main de Poltrot de Méré , François de Lorraine, duc de Guise, avait légué à ses fils.
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ainsi que la vengeance de sa mort, la vieille ambition et la haine héréditaire dans sa maison contre la famille régnante. Digne héritier de son père , le jeune Henri de Guise essaya , dès Tâge de dix-huit ans , de réaliser le projet d'une ligue ou sainte-union qu'avait jadis formée , pendant la tenue du concile de Trente , le cardinal de Lorraine , son oncle. Cette association , dont le véritable but était , sous le prétexte de la religion , de renverser du trône la branche des Yalois , resta longtemps secrète , renfermée dans les limites de la Champagne et de la Brie. Au commencement de l'époque dont nous allons parler, la Ligue n'était encore dans le ciel politique qu'un point à peine visible; mais ce point allait grandir , se développer , devenir un nuage immense , couvrant de son voile l'horizon tout entier.
Il existait alors à la cour de France un prince sans crédit , sans factions pour le soutenir, dédaigné , méprisé par tous les partis, et toutefois sur le compte duquel
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retombaient toutes les conspirations, dont Catherine avait si souvent besoin comme d'épouvantail , et dont elle ne pouvait sans danger pour elle rejeter sur d'autres le crime inventé ; et pourtant cet homme qu'elle livrait tant de fois aux fureurs d'une vengeance injuste, c'était son dernier fils , François de France, duc d'Alençon, continuellement en butte aux soupçons, sacrifié à la haine et au mépris par l'ambition de sa mère. Ce malheureux duc , ce prince si près du trône , n'avait trouvé dans tout le royaume de son frère que deux cœurs qui pussent lui offrir à la fois amitié et protection : sa sœur Marguerite de France , reine de Navarre , et le brave Louis de Clermont , dit Bussy d'Amboise.
Henri III , malade d'un mal d'oreille , se croit empoisonné comme François IL Trompé par les précédentes insinuations de Catherine , il accuse le duc de fratricide. Près de ce lit de douleur , qu'il se persuade devoir être bientôt sa tombe, il appelle Henri
de Bourbon , lui commande d'assassiner le duc. Le refus du roi de Navarre , à qui cette double mort eut assuré l'héritage de France, est peut-être une des plus nobles pages de son histoire.
Rendu à l'existence , le roi reconnut l'erreur de ses soupçons. Sa mère , qui s'aperçut qu'elle avait été trop loin , facilita elle-même entre les deux frères un rapprochement de confiance. Le duc reparut à la cour. La France respirait un instant : une trêve venait d'être accordée aux huguenots , et c'était en l'honneur de ces deux événemens que des fêtes se donnaient au Louvre. Mais s'il y avait suspension d'hostilités pour les haines extérieures, il n'en était pas ainsi de celles que recouvrait le voile du secret. La trahison 4ie s'endormait pas au bruit des airs de danse; elle veillait sous les dômes des palais comme sous le ciel des camps, et son poison se glissait dans les paroles d'amitié, les soupirs d'amour, les regards de femme, dans l'ha-
Icinc embaumée cîes fleurs Le duc d'A-
lençon ne respira-t-il pas la mort dans le parfum exhalé du bouquet que lui présenta ia main de sa maîtresse !
Un matin , dans un vaste salon précédant la chambre du roi , trois groupes de jeunes courtisans se trouvaient réunis au Louvre , pour assister au lever de sa majesté.
Remarquable par lelégante richesse et l'excessive recherche de leur toilette, les favoris du roi , le teint rose et frais, la barbe et les cheveux parfumés, la taille étroitement emprisonnée dans un pourpoint de
satin , se balançaient nonchalamment d'un pied sur l'autre , et laissant flotter en arrière le petit manteau jeté sur leurs épaules , semblaient étudier la pose la plus favorable à la moelleuse beauté de leurs formes. Moins scrupuleux dans leur obéissance aux décrets des modes du jour , les partisans du duc de Guise portaient des vêtemens plus simples, des couleurs plus sombres; mais leur altitude plus noblement aisée, leurs regards plus hardis , sans bannir de leurs manières la grâce et l'élégance , s'alliaient parfaitement à la sévérité de leur costume ; et la plume verte servant d'aigrette à leurs chapeaux de forme élevée, semblait, en ondoyant, projeter sur leur front un reflet d'audace et de fierté courageuse. Quant aux gentilshommes de la suite du duc d'Alençon , quels que fussent leurs avantages extérieurs et la richesse de leurs vêtemens, un élégant d'alors ne pouvait les voir sans sourire de pitié ; car, presque toujours absens de la cour, ils se trouvaient dans le chemin que la mode avait
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parcouru en arrière de bien des pas des petits-maîtres du temps; mais quelques jours leur suffirent pour marcher de niveau ; ( t Marguerite de France elle-même sentit son cœur accorder l'hommage de plus d'un tendre soupir au mérite du brave et séduisant Bussy d'Amboise.
— Georges, dit Charles de Balzac d'Entragués, en s'adressant au jeune Schomberg, n'admires-tu pas l'extraordinaire circonférence des fraises de messieurs de Caylus et Maugiron?
— Comme leurs manières, aussi goudronnées que leurs fraises.
— Ils sont vraiment ce matin d'un éblouissant éclat , ces deux beaux soleils ; ils fascinent à voir.
— Gare à l'éclipsé 1 dit d'Humière.
— Comment? demanda d'Entragues.
— Oui, s'il faut en croire la prédiction de Côme Ruggeri....
— Ah! ah! le savant astrologue, le sorcier de l'hôtel de Boissons... Eh bien! du
haut de sa loui , qu a-t-il lu dans le livre du ciel? à quelle page en est-il de sa traduction? — On prétend qu'il lui a été clairement démontré, d'après sa dernière expérience de l'autre nuit, que les deux astres nommés Caylus et Maugiron, parvenus maintenant à leur apogée, ne tarderont pas, par une déclinaison rapide, à se trouver en conjonction avec un nouvel astre, qu'il vient de découvrir se levant à l'horizon de la faveur, et qui, passant en deçà , doit , par sa grandeur et l'éclat de ses feux, produire Téclipse totale des deux autres astres.
— Et Ruggeri a-t-il baptisé sa nouvelle planète ?
— Pas encore.
— Eh bien! messieurs, voyons, soyons ses parrains. Quel nom lui donnerons-nous ?
— Joyeuse ? dit Schomberg.
— Lui! avec sa folle gaîté.... Non.... D'Épernon plutôt...
— Vous n'y êtes pas.... Attendez, messieurs... attendez...
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Et comme d'Entragues cherchait, en regardant autour de lui , un jeune seigneur à la mise élégante entra , le salua d'un geste froidement poli , et fut se mêler parmi les courtisans du roi.
— De par le ciei ! s'écria d'Entragues , comme frappé d'une lumière subite , en indiquant des yeux celui qui venait de passer, je gage, messieurs, que vous avez trouvé comme moi le nom qui convient à l'étoile découverte par Ruggeri.
— Saint-Mégrin? dit le comte de Ribeyrac.
— Tout juste.
En ce moment, un jeune homme qui causait plus loin avec Bussy d'Amboise et Jean de Montluc , sieur de Baligny , les quitta; et, s'avançant vers d'Entragues, qui lui tournait le dos, lui frappa doucement sur l'épaule.
— Adhémar deBiraguel Et d'où vienstu? continua- t-il en le parcourant d'un regard d'étonnement distrait.