‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 5 sur 45 · IL · texte numérisé non relu

IL

— D'où vient le duc d'Alençon. Je suis au nombre des officiers de sa suite.

— Bien!... Pardon, messieurs, je vous rejoins... Ah! bonjour, Brissac; je suis à toi.

Et il conduisit Adhémar vers une embrasure de croisée , à l'autre bout du salon. Là, après un moment de silence, il poursuivit à demi-voix :

— Quels sont tes projets? que viens-tu faire ici ?

— Mes projets l Je ne m'en connais encore aucun. Quant à ce que je viens faire, le temps me l'apprendra comme à toi... Je n'en sais rien.

— Eh bien ! moi, je vais te le dire, ce que tu feras, ce que vous ferez tous, attachés à la fortune du duc d'Alençon : la vôtre subira tous les caprices de celle du prince. D'abord, vous serez comme lui fêtés, caressés, enlacés dans mille séductions ; vous marcherez d'enchantemens en enchantemens , de plaisirs en plaisirs; vous n'entendrez qu'une suave

harmonie d'assurances d'amitié, d'aveux d'amour ; vous verrez les femmes les plus belles se disputer à qui vous accordera de plus tendres regards, vous soupirera de plus doux accens.... et puis, quand vous serez bien charmés , bien crédules , vous serez tout iarpris d'entendre un jour la voix d'un juge vous répéter , comme délatrices , les peg^oles qu'à l'insu de vous-mêmes , ou dans l'excès de votre confiance , vous aurez, sous le sceau du secret , dites à l'oreille d'une amante ou d'un ami. Et qui sait si

— Quoi ! interrompit vivement Adhémar; cette réconciliation des deux frères ne seraitelle. . . il baissa la voix : qu'une atroce déception , qu'un piège odieux ?

' — Peut-être... Mais, pour cette fois, ce n'est pas le roi qui l'a dressé.

— Et qui donc?

— Qui? La personne qui lui a dit : «Henri, embrassez François : c'est un bon frère ; il vous aime. Dans mon zèle pour vous , jo me trompais sur lui. » Celle qui lui a dit cela

GcS LA COMTESSE DE YILLEQUIER.

hier, et qui demain peut lui dire: «Mon fils, prenez garde à votre couronne; le duc la regarde avec des yeux de convoitise. Henri, méficz-vous de votre frère ! » Et si elle lui dit cela , sais-tu , toi , ce que tu auras à souffrir, toi sincèrement dévoué à ton maître? Sais-tu de combien d'insultans sarcasmes , de méprisantes railleries , t'accableront ces beaux messieurs que tu vois là-bas? combien de fois tu sentiras tes dents grincer de rage , ta main se crisper de colère et d'indignation , en serrant la poignée de ta dague? et si tu la sors du fourreau , sais-tu que tu peux entendre les énormes portes de la Bastille crier en roulant sur leurs gonds, pour te livrer passage, puis se refermer, et te laisser là vivre ou mourir?

— D'Entragues!... Quel est ton dessein?

prétends-tu m'effrayer , me faire reculer de peur, et...

— Non. De par Sainte-Ursule de Lorraine, tu te trompes ! Loin de te faire abandonner ton maître , je voudrais plutôt voir se presser

autour de lui les rangs nombreux d'un cortège de braves comme Bussy et toi. Si vous l^ouviez parler plus haut , ces brillans étourneaux que voilà ne nous étourdiraient pas tant les oreilles de leurs impertinentes bravades.

— Charles , reprit Adhémar , d'une voix tremblante d'inquiétude et demotion profonde ; Charles , parmi ces syrènes attachées au char de Catherine et de Marguerite, ces femmes si belles , si séduisantes... si perfides... ne s'en trouve-t-il pas une.,, qui... la comtesse...

— Madame de Yillequier?

Birague tressaillit.

— Quoi! toujours... Pauvre ami! Il lui pressa la main. Non , pas encore.

— Ah 1 — ce fut un soupir d'allégissement.

— Jusqu'ici le comte ne l'a pas prodiguée. Elle a cependant paru l'autre jour à l'hôtel de Soissons , où l'on dit que la reine-mère lui a fait le plus gracieux accueil. Le roi , qui s'y trouvait , s'est , ajoute-t-on , plaint à Vil-

Icquier de la retraite dans laquelle la comtesse s'obstine A vivre ; et il est possible qu elle soit ce soir à la fête. . . . Ou as-tu ?. . .

— Rien.

Il mentait, car ses traits étaient décom-^ posés , son visage était livide ; car sa main , que son ami serrait encore , brûlait de fièvre et tremblait d'agitation.

D'Entragues, s'apercevant alors que tous ceux qui se trouvaient dans le salon s'étaient réunis autour de Saint-Mégrin , s'en approcha, ainsi qu'Adhémar.

— Que lisez-vous donc là , monsieur de Saint-Mégrin?

— Un délicieux sonnet, nouvelle production de la muse du divin Philippe Desportes, et dont sa majesté vient de m'envoyer une copie.

— Du nouveau Pétrarque , du Tibulle français... Tous êtes sans doute son Mécène, monsieur le comte?

— Non , monsieur , je n'en suis pas digne , mais le roi s'est fait son Auguste.

T- Et je doute fort , répliqua d'Humière ,

que la protection d'Auguste ait jamais autant rapporté à Virgile qu'à Philippe Desportes celle de sa majesté. Le roi vient, dit-on, de lui faire présent de trente mille livres pour imprimer ses œuvres.

— Vous avouerez , messieurs , dit Maugiron , que de pareils vers les valent bien.

— Parbleu! je le crois , continua Joyeuse ; ce sonnet vaut à lui seul le bénéfice d'un évêché.

— Il serait à désirer, ajouta Fervaques , que le duc de Ferrare reconnût ainsi le mérite du malheureux Tasse. Ce pauvre Torquato! je me rappelle encore avec quel visage honteux et quels misérables vêtemens il se présenta à la cour de France : il semblait rougir autant de son génie que de sa misère.

— Quant à moi, dit Jean de Montluc, je n'ai ni les oreilles assez délicates , ni le goût assez pur , pour apprécier la douceur et la grâce de votre harmonieux Desportes; je lui préfère la muse moins doucereuse et plus franche de Ronsard.

7 2 LA COMTESSE DE YILLEQUIEIl.

— Le barbare ! dit Bussy.

— Monsieur de Caylus , s'écria tout à coup d'Entragues, en se retournant brusquement vers celui qu'il apostrophait, vous avez à votre chapeau une admirable plume blanche : seulement elle me semble un peu élevée.

— Monsieur , repartit froidement Caylus , le dernier conseil des modes a décidé que la plume blanche devait maintenant se porter plus haut que la plume verte.

— Cela se peut, monsieur; mais, placée comme la vôtre, la plume blanche offre plus de prise au vent que la plume verte.

Caylus allait répondre ; mais le bruit de pas qui se fit entendre sur le grand escalier, indiqua l'arrivée des pages qui précédaient le duc de Guise et le duc d'Alençon. En même temps , la porte de la chambre de sa majesté s'ouvrit , et l'écuyer Du Halde annonça le roi , qui parut , et s'avança pour recevoir les complimens de son bien-aimé frère et de son beau cousin de Lorraine.

S'il se trouve quelqu'un qui ait prêté l'oreille au dialogue de d'Entragues et de son aiîii , qui les ait examinés avec quelque attention, il aura deviné sans doute, au tremblement de la voix, a la mélancolique attitude de ce dernier , que le cœur du pauvre Birague soupirait d'amour , et depuis long-temps , pour les charmes d'une belle et noble dame.

La jeunesse , la grâce et la touchante beauté

74 I "^ COMTESSE DE VILLEQUIEK.

de Françoise de La Marck , fille naturelle de Guillaume de La Marck, de la branche de Lumain , avaient depuis long-temps mis dans 1 ame d'Adhémar un sentiment qui devait y rester autant que la vie dans son sein. Mais , timide et douteux de lui-même , cette passion le dévorait en silence : il aimait sans savoir le dire; car, pour parler d^amour, les regards n'arrivaient pas à ses yeux , les paroles à ses lèvres ; sa voix était inhabile à traduire son cœur. Françoise l'aimait bien aussi , mais de cette affection tiède et calme qui dépense si peu d'âme, et à qui , donnée en échange d'un sentiment ardent et fiévreux, la haine même semble quelquefois préférable.

Lorsque le temps eut accompli la promesse de sa beauté, quand elle fut tout-àfait belle, alors il vint un homme qui savait dire ce qu'Adhémar ne savait qu'éprouver , dont la bouche avait des paroles magiques et vibrantes au cœur. En les écoutant, celui de la jeune fdle en résonna d'amour; et bientôt, toute séduite et vaincue, Françoise de La

Marck vint engager au pied de l'autel sa double foi d'épouse et d'amante au noble comte René de Yillequier.

Sans se plaindre, sans penser avoir le droit de le faire, « soyez heureuse » furent les mots d'adieu qu'Adhémar adressa , la veille de son hymen , à la fiancée du comte. Il quitta Paris , n'ayant pas la force d'y rester à voir ce bonheur, qu'il demandait pour elle. Il n'y revint que lorsque le duc d'Alencon reparut à la cour. Hélas ! celui qui l'emportait sur lui était bien loin de mériter cette préférence obtenue. Vivant à la cour de Catherine, le comte respirait à l'aise au milieu de cette atmosphère empoisonnée et contagieuse.

Ambitieux, de cette ambition rampante d'un courtisan de second rang qui cherche à s'élever au premier; avarice sordide d'or et d'honneurs, flatterie obséquieuse, hypocrisie veloutée, basse complaisance, dissimulation profonde, affectation de dévouement désintéressé : tels étaient les élémens dont se composait le caractère du comte. Habile à

7^ L«V COMTESSE DE VILLEQUIEK.

les employer , il était parvenu à ce degré d(^ faveur qui, pour se maintenir, en exige le continuel exercice. Esclave de cour, en se ployant sous le joug doré de la faveur, il ne s'était pas vendu qu a un maître : il était trop vil pour no pas être prudent et calculer toutes les chances. Apôtre de tous les partis , aux gages de tous , René de Yillequier savait encenser à la fois plusieurs idoles , et paraître n'apporter à chacune d'elles que l'hommage d'une exclusive et sincère dévotion.

Près de Françoise , l'amant n'oublia pas le courtisan ; sa politique s'assouplit à Famour comme à Fambilion. Cependant , il faut Favouer , ce fut plutôt à la candide vertu qu'à la beauté , qu'il rendit les armes. Tel était l'effet du charme , qu'il lui semblait que tout ce qu'il y avait de doux et de pur dans l'âme de cette femme , si jeune et si naïve , s'en exhalait, comme un souffle vivifiant, pour rafraîchir son cœur flétri et desséché. C'était le vice souriant à l'innocence , comme l'expérience morose d'un vieillard valétudinaire

sourit aux jeux d'un frais enfant , insouciant et folâtre.

Jaloux de prolonger ce charme, Yillequier se garda de présenter sa femme à la cour. La comtesse elle-même sollicita de ne pas y paraître, préférant au bruit du monde le calme de la solitude. Chargé d'accomplir au-dehors de secrètes missions , le comte s'absentait souvent; loin de lui, sa jeune épouse n'occupait sa pensée qu'à songer à son bien-aimé , et sa plume qu'à tracer, sous la dictée de son cœur, de brûlantes et douces images, variantes d'une seule idée , d'un seul mot : j'aime!...

Deux ans s'écoulèrent; le charme s'envola; le temps, qui ne prit rien des sentimens de la femme , mit pour le mari l'indifférence à la place de l'amour. Mais ce fut un changement tout intérieur, qui ne se communiqua ni à l'affectueuse politesse , ni aux égards sans nombre qu'il continua d'avoir pour elle.

11 arriva qu'un jour Henri III, en entrant

jS LA COMTESSE DE ViLLEQUIER.

dans son cabinet plus tôt que d'habitude , surprit le eomte occupé à relire une lettre de Françoise.

— Que tenez-vous là, monsieur le comte? Il faut que cette lecture soit bien importante, car elle absorbe toute votre attention.

— Pardon , sire ; je ne lisais rien qui pût intéresser votre majesté : ce n'est qu'une lettre de ma femme.

— De votre comtesse! Ah! voyons, je vous prie; à défaut de sa personne, je suis curieux de connaître son style. Donnez.... à moins toutefois que, discret mari, il vous fâche de m'admettre dans la confidence des secrets de votre femme.

Villequier donna la lettre. Henri la lut attentivement à deux fois, la replia lentement , et la rendant au comte :

— Monsieur de Yillequier, vous possédez, vous , simple gentilhomme , un bonheur objet de la plus chère ambition d'un roi , et qui malheureusement se trouve toujours placé plus haut que ses vœux.

— Lequel, sire?

— Celui d être sincèrement aimé.

— Je me flatte, sire, que votre majesté ne pense pas réellement qu'il soit impossible à un roi de placer un tel bonheur dans sa vie.

— Si ce n'est pas impossible, c'est bien chanceux.

— Eh quoi ! sire , cet éclat de grandeur , cet appareil de puissance dont un roi s'environne , n'est-ce donc pas déjà une magie victorieuse? Son premier triomphe, il est vrai , se remporte souvent sur la vanité ; mais une seconde victoire le suit bientôt, surtout si le vainqueur ne doit qu'à luimême ce dernier triomphe , et. . .

— Mais , mon cher René , vous pensez là comme une véritable coquette ; et moi , ce n'est pas d'un amour de ce genre que j'ai voulu parler. Savez-vous que cet éclat, cette puissance que vous vantez, loin de faciliter le bonheur, ne fait souvent qu'y mettre obstacle? Nous autres princes , ou rois, ce n'est

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pas d'entendre des paroles d'amour, de recevoir des sermens de fidélité , qui nous manque : c'est d'y croire , voyez-vous ; c'est de pouvoir nous persuader que c'est à nous , et non à notre fortune , que s'adressent ces vœux , ces hommages qu'on ne nous prodigue que trop.

— Ah ! sire , permettez-moi de défendre un pareil doute à votre majesté.

— Et pourquoi moi plutôt qu'un autre ?. . . Allez, une redevance d'âme ne s'exige pas comme le tribut d'un vassal à son seigneur : c'est un bien qu'on n'achète pas, on le reçoit en pur don ; c'est un leurre que d'en faire marché. Tenez, Renée de Rieux, la belle Châteauneuf , vous le savez , je l'aimais avec toute la passion , toute l'ardeur d'un jeune homme ; eh bien î n'est-elle pas mille ibis plus fortement amoureuse de son mari , le Florentin Antinotti , qu'elle ne le fut jamais de son amant le duc d'Anjou?.... Et pourtant elle m'aimait ! et j'étais prince !

— Sire. . . .

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— Oui; et ce que je vous dis là s'applique à l'amitié comme à l'amour. Combien de fois, lorsque ceux que nous comblons d'honneurs et de biens, ceux à qui nous, sincèrement, nous donnons amitié et confiance, combien de fois, quand nous les entendons nous jurer un éternel dévouement et une fidélité sans bornes... hélas! ne nous prenonsnous pas amèrement à penser que tout cela peut être faux; que la main qui nous flatte, en sortant d'être pressée par la nôtre, va peut-être aiguiser le poignard dont la pointe est destinée par eux à nous percer le sein ; que ces hommes , dont nous voyons le genou si souple à ployer devant nous, ne s'inclinent que devant notre pouvoir , et que , s'il plaît à Dieu de nous l'ôter sans l'existence, nous les verrons accourir nous fouler aux pieds , et se servir de nous comme d'un degré pour les hausser au niveau du bras de celui qui alors aura des honneurs et des bienfaits à leur jeter!... Oui, nous pensons cela, et c'est affreux!... En vérité, le ciel ne devrait rem-

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