‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 6 sur 45 · II. G · texte numérisé non relu

II. G

plir que la tête des rois , et laisser \ide la place du cœur!

— Je ne pense pas , sire , que votre majesté s'adresse à moi , qu elle suspecte mon attachement à son auguste personne.

— Non, mon cher comte, pardonnez-moi, je ne pensais pas à vous. J'ai été un peu loin. Je serais trop malheureux si je ne pouvais compter sur aucun ami. Je crois que la bonté du ciel m'en a donné plus d'un sincère et dévoué, et je vous mets au nombre.

Il lui tendit la main en souriant ; le comte la toucha respectueusement de la sienne, y déposa un humble et menteur baiser de courtisan , et dit :

— Sire , cette main qu'honore en la touchant celle de votre majesté , n'aiguisera jamais une dague que pour l'employer à la défense de mon royal maître , et la rougir du sang de ses ennemis.

— Bien , bien, Renél — Oublions ce que j'ai dit, et revenons à votre belle comtesse... Elle est belle , n'est-ce pas ?

— Sire , le panégyrique d'une femme se place gauchement dans la bouche d'un mari.

— Votre silence en tiendra lieu. Mais , répondez, scriez-vous jaloux?... sans être tyran toutefois, car la jolie lettre que je viens de lire n'est pas celle d'une seclave à son maître. Pourquoi n'ai-je encore rencontré la comtesse ni chez la reine , ni chez ma mère? Pourquoi cachez-vous votre trésor comme un avare? J'espère enfin que quelque jour vous vous déciderez à nous le montrer.

Ce fut peu de temps après cette conversation entre le roi et Viliequier que Françoise parut chez la reine-mère , à l'hôtel de Soissons. Elle y vint par complaisance, et pour dissiper les soupçons de tyrannie jalouse que le comte lui persuada s'être élevés contre lui , occasionés par la retraite absolue dans laquelle elle vivait. Comme l'avait prévu d'Entragucs , elle assista également à la fête donnée au Louvre.

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Il était beau ce bal , beau pour les yeux ; car, pour les enchanter, de nombreuses magiciennes étaient sous les armes, jeunes, belles , parées et souriantes ; beau pour la pensée, car au milieu de cet essaim de jeunes courtisans , êtres sans force , sans puissance morale , il se trouvait aussi des hommes du vieux temps , fermes et purs , portant sans ployer le poids de leurs grands

noms, et qui semblaient n'être là que pour ofï'rir à la royauté chancelante quelques piliers de noblesse et de gloire où s'appuyer encore.

C'était d'un bonheur timide que palpitait le cœur du duc d'Alençon ; sa mère l'habituait à tant de mépris , que le doute venait malgré lui se mêler à la réalité de son triomphe. Tout en n'osant y croire, il en était heureux cependant; il jouissait de l'épanchcment de la joie de sa sœur ; il l'écoutait , en contemplant les beaux yeux de la dame de Sauves , qui le regardaient avec une indicible expression.

On sait que les dames d'honneur de la reine-mère et de la reine de Navarre , choisies parmi les femmes de la cour les plus séduisantes et les plus habilement coquettes^ vendaient à leurs royales maîtresses les secrets des seigneurs qu'elles parvenaient à captiver. On sait aussi qu'entre les deux reines c'était souvent à charge de revanche, et que si les syrènes de Calhcçine faisaient

tomber dans leurs lacs les partisans du roi de Navarre, les enchanteresses de Marguerite de Yalois, et quelquefois Marguerite ellemême, prenaient au piège plus d'un favori de la reine-mère. Ce soir-là toutes deux avaient au grand complet leur charmant et dangereux état-major.

Lorsque , belle et timide , la comtesse de Villequier, conduite par son mari, s'avança pour saluer Catherine , il y eut dans celte brillante et nombreuse assemblée un mouvement de surprise et d'admiration. Et réellement la simplicité de sa parure et la gracieuse candeur de son joli visage contrastaient d'une manière trop frappante avec la physionomie étudiée et la toilette recherchée des autres femmes , pour ne pas être remarquées à l'avantage de la comtesse. En l'apercevant , la reine-mère se leva pour aller au-devant d'elle , lui prit les mains , et la présenta à Marguerite et à Louise de Lorraine , qui l'accueillirent avec empressement.

— Monsieur de Villequier , dit la reine

Louise d'un ton plein de douceur et d'amabilitc , voulez-vous bien recevoir nos remercîmens du cadeau que vous faites ce soir à notre Louvre , de la présence de madame ? Le comte s'inclina; la comtesse rougit.

— N'est-ce pas là madame de Yillequier? dit madame de La Guiche en s'adressant à la comtesse de Montsoreau, qui ne l'entendit pas, distraite et occupée à regarder Bussy d'Amboise , dont la reine de Navarre venait de s'emparer.

— Probablement, répondit pour elle à madame de La Guiche la duchesse de Montpensier; et sans doute, ajouta-t-elle , une nouvelle recrue de la reine-mère.

— Vous croyez?

— Pourquoi pas?

— On prétend que le comte est bien jaloux....

— Et plus ambitieux encore que jaloux. .. Mais, ma chère, continua-t-elle en se retournant vers sa belle-sœur la duchesse de Guise, dont les yeux étaient baissés pour

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ne pas rencontrer ceux du comte de Saint- Mégrin..... regardez donc le Valois, quel visage de moine!... Vous ai-jc montré mes jolis petits ciseaux?

— Non Mais quel rapport peut-il

exister....

— Comment ! je ne vous ai pas dit qu'ils devaient me servir à tailler une troisième couronne à la mesure de la tête creuse du Valois à qui le froc , je vous jure , ira mieux que le manteau royal ?

— Taisez-vous donc , ma chère Catherine , vous êtes une folle.

— Oh ! vous avouerez pourtant que je ne le suis pas tout-à-fait quand je trouve qu'il y a mille fois plus de roi dans les yeux seuls de notre Henri que dans toute la sotte personne de celui-là.

Elle avait raison ; car le duc de Guise promenait en maître des regards dominateurs sur tous ceux qui l'entouraient, et au-dessus desquels il s'élevait de la hauteur de son génie comme de celle de sa noble taille. La

LA COMTESSE DE VlLLEQUlEfl. i^Ç)

puissance du Valois s'éclipsait devant cette majesté personnelle : le roi et le sujet avaient changé de rôle; et plus d'une fois Catherine de Médicis se sentit fascinée de respect et de crainte par le pouvoir de ces regards doux et superhes.

Cependant Henri III , à qui la complaisante et généreuse duchesse de Montpensier eût si bien voulu tailler une couronne de moine, s'était approché de la comtesse de Villequier. Ce qu'il lui dit , il l'avait déjà dit sans doute à beaucoup de femmes ; car ce n'étaient que des lieux-communs de galanterie , des complimens sur sa beauté , sur sa grâce ; mais en adressant à la timide Françoise ces phrases banales que tout roi , tout prince doit apprendre et savoir par cœur , sa voix était émue , tremblante ; les mots qu'il n'articulait qu'avec peine paraissaient s'enchaîner aussi difficilement dans sa pensée que sur ses lèvres ; et lorsqu'il eut obtenu d'elle de vouloir bien figurer avec lui dans la première danse, on aurait dit à sa pro-

fonde agitation , à l'air de satisfaction orgueilleuse qui se répandit sur ses traits, qu'il venait de conclure avec la comtesse une clause aussi importante pour son royaume et pour sa personne que celle d'un traité de paix, ou d'i-ine cession de province de la part d'une puissance ennemie et domptée.

Et ce pauvre Adhémar ! placé dans un angle de porte, garanti contre la vue de tant de monde par l'ombre que projetait un des baltans ouverts, il restait là, triste, pensif, immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Il la redressa un instant, lorsque , averti par un lourd battement de cœur, un seul, il sut que la comtesse entrait; mais il ne fit pas un mouvement, ne prononça pas un mot; sa bouche ne s'ouvrit pas même pour un soupir ; sa tête reprit son attitude inclinée , ses yeux leur direction vers la terre.... Et

pourtant il l'avait revue , elle sa vie , son

âme.... elle tout!... C'est qu'un excès d'émotion anéantit parfois autant qu'un excès d'insensibilité, comme la piquante douleur

causée par un froid extrême ressemble souvent à celle que produit une chaleur dévorante.

— Qu'en pensez-vous, monsieur de Ribeyrac ? dit Georges de Schomberg , en rappelant à celui-ci la conversation du matin ; ce fou de d'Entragues ne se serait -il pas trompé? ne serait-ce pas là plutôt la brillante planète qui doit éclipser lastre de Caylus ?

— En effet il serait possible Mais

Villequier, . . .

— Le prqnez-vous pour un obstacle ?

— Il est vrai que sa conscience est assez forte pour porter le poids d'une bassesse de plus.... et il se pourrait

Il se tut. Le roi passait devant eux , reconduisant la comtesse à sa place. Villequier, quittant alors mademoiselle de Savonnières, près de laquelle il était assis, s'approcha de sa femme.

— Oh ! lui dit-elle , emmenez-moi ; je me sens fatiguée.

— Eh qiloil déjà.... un peu plus lard, amie.

— Je vous en prie ! j'ai la tête bien lourde.

Catherine, qui l'entendit, se joignit au comte ; mais la prière fut inutile : elle souffrait. Son mari l'emmena.

Le trajet du Louvre à l'hôtel de Yillequier fut rapide. Marie , dit le comte en s'adressant à la suivante favorite de Françoise, excitez le feu de la chambre de votre maîtresse; et vous, amie, continua-t-il en se retournant vers la comtesse , si vous preniez un peu de ce précieux breuvage que vous a l'autre jour envoyé la reine-mère , de cette liqueur venue d'Arabie , peut-être dissiperaitelle ces sombres vapeurs que vous éprouvez. Sur un geste affirmatif de la comtesse , Marie sortit et revint. Bientôt la flamme s'élança dans ie foyer large et brillante. Françoise, enveloppée de sa mante de soie , s'approcha du feu , posa ses jolis pieds sur la barre de fer supportée par d'énormes chenets; et la

liqueur, qui n'était autre chose que du café, dont Catherine de Médicis introduisait en secret l'usage à la cour, étant préparée, le comte en versa lui-même à sa femme, et fit signe à Marie de se retirer.

— Yous vous trouvez mieux, n'est-ce pas , amie?

— Oui, cette chaleur, ce breuvage excitant, me raniment; je me sens la tête plus légère , le cœur plus libre.

— Avouez maintenant qu'elle était belle cette fête , que c'était pour les yeux la réunion de toutes les séductions possibles.

— Oui, sans doute; ce bruit, cet éclat, cette splendeur prodiguée... c'était beau; mais l'effet de ce bal n'a été pour moi que de Fétourdissement et de la fatigue.

— Quoi ! malgré cette musique délicieuse, ces airs divins exécutés par les musiciens italiens delà reine-mère...,

— Si j'avais pu fermer les yeux , m'entourer de silence pour les mieux entendre , je me serais plu à écouter de l'âme cette

musique douce et lente ; mais j'ai trouvé désaccord entre cette mélodie plaintive et cette joie folle que respiraient tous les visages; c'était un mélange de deux sentimens : mélancolie et gaîté. Je n'ai pu achever ni l'un ni l'autre.

— Malgré cette pénible disposition d'esprit dans laquelle vous a jetée une souffrance passagère, vous conviendrez pourtant, ma chère Françoise, que vous étiez heureuse des marques d'affection que vous avez reçues de la reine Catherine, et nullement fâchée d'être là pour entendre les gracieux complimens du roi... car il vous en a fait... Comptez-moi cela, amie; je serai discret : votre mari n'en saura rien... Allons... vous vous taisez... vous ne me voulez pas pour votre confident

— Oh! si, toujours!... mais... je ne me souviens plus de ce que le roi m'a dit.

— Bien vrai?... Point n'êtes-vous dissimulée plutôt qu'oublieuse , douce mie? continua-t-il en souriant.

LA COMTESSE DE VILLEQUIER. gf)

— Eh bien!... que c'était bonheur pour lui de me voir; que jetais une parure à son Louvre... Voilà, je crois, ce qu'il m'a dit.

— Et vous n'avez pas ressenti de l'orgueil à entendre cela?

— De l'orgueil ! pour une simple phrase de politesse 1

— C'est qu'en passant par la bouche d'un roi , cette simple phrase a grande signification; c'est qu'elle trouve souvent un court chemin de l'oreille au cœur; c'est qu'il y a des femmes qui achèteraient bien cher pour leur mémoire le souvenir de telles paroles, qui donneraient tous les aveux d'ame les plus vrais, les plus brùlans, pour entendre un roi leur dire : Vous êtes belle , noble dame !

— Moi, mon Piené., quand vous me dites de votre douce et amoureuse voix : Françoise , je vous aime , il y a pour moi dans votre bouche, ami, telle puissance qui peut braver celle du plus grand roi de l'univers ,

dût sa couronne avoir un diadème à chaque fleuron.

Le comte lui baisa la main , et , continuant la conversation sur le même sujet , la dirigea de sorte à en venir tout naturellement à parler des maîtresses de rois les plus célèbres , telles qu'Agnès Sorel , la duchesse d'Etampes , Diane de Poitiers ; et quand il en fut là de sa causerie :

— Il est bien difficile que la tête et le cœur d'une femme se défendent contre la vanité d'un pareil triomphe. Il y a tant d'orgueil , tant de charmes à pouvoir se dire : Celui qui a droit par son rang de commander à des millions d'hommes ; qui , d'un mot , peut faire jaillir une armée du néant de la paix ; qui peut dire au premier de ses tenanciers , duc bu prince, va mourir pour moi, et le voir s*élancer vers la mort... eh bien! moi, j*ai droit sur lui par l'amour; ce puissant seigneur, qui possède pour domaine un royaume , c'est mon vassal à moi ; j'ai pouvoir absolu sur sa destinée ; au gré de mon

caprice , je puis lui donner félicité ou malheur C'est bien séduisant à se dire ; et ,

on vérité , l'on ne peut guère blâmer la douce châtelaine d'octroyer don de bonheur à son royal servant.

— Oh! mon ami, ne les excusez pas

ne vantez pas leclat de ce brillant opprobre dont leur vie fut entourée 1 , . . Yous êtes comte; mais ne fussiez-vous que le plus obscur des sujets de Henri de Valois , moi , votre épouse, et vous aimant comme je vous aime, je serais encore plus fière, plus grande que ces femmes dont vous parlez, car je l'emporterais sur elles par la supériorité qu'ont sur le déshonneur et l'amour vendu, la vertu simple et pure, l'amour vrai dans toute sa franchise.

La réplique était embarrassante pour un mari. Yillequier en cherchait une , lorsqu'il s'aperçut que Françoise , en s'animant pour lui répondre, avait laissé retomber la mante de satin qui l'enveloppait : il se leva pour la

replacer comme elle était ; mais avant d'en

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gS LA COMTESSE DE VILLEQUIER.

rocouviîr le cou parfait de nuance et de forme qu'elle allait cacher, il ajouta, du ton le plus caressant , le plus doucereux :

— Et moi , amie , vous me faites plus heureux qu'un roi ne peut l'être. Je doute que Diane de Poitiers ait jamais présenté aux haisers de Henri II de plus belles épaules que les vôtres aux miens.

Il les embrassa , l'hypocrite !

Les fêtes, les bals, continuaient. La comtesse y assistait plutôt par obéissance que par plaisir. La reine -mère était toujours gracieuse , empressée pour elle ; le roi , toujours aimable. Mais la politesse de Henri s'enhardissait : des paroles dites ne lui suffirent bientôt plus; il se hasarda de s'exprimer par des paroles écrites : un billet fut glissé dané un bouquet que la comtesse se trouva forcée de recevoir de la main du roi. Les fleurs, en s'effeuillant, laissèrent tomber le papier parfumé aux pieds de la comtesse : ce bruit , qui ne ressemblait pas à celui de la chute d'une feuille de rose, lui fit baisser

les yeux. Le comte, qui était près d'elle, détourna les siens. Elle ramassa le billet , et le lui remettant : Mon secrétaire , voulezvous bien me faire lecture d'un ouvrage nouveau? Il fut contraint à voir, à lire... C'était le parquet de la chambre de Françoise que le bouquet avait jonché de ses débris. S'il se fût effeuillé au Louvre , la comtesse se fût gardée de l'écouter tomber; mais là, elle l'entendit , parce qu'elle était aise de prouver à Villequier qu'il y avait danger pour elle à paraître plus long-temps à la cour. Son attente fut trompée; et pourtant ce billet, c'était bien de l'amour qu'il exprimait , mais de l'amour altier , de celui qui se place dans l'âme à côté de la vengeance , et tout près de la haine. Villequier, combattant le projet de retraite de sa femme . l'engagea à feindre ignorer le contenu de ce billet, à recevoir comme d'habitude les complimensde Henri, et ne put la décider à le revoir qu'en l'épouvantant delà crainte des dangers qu'il courait si le roi soupçonnait seulement qu'il eût reçu

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la confidence de cet amoureux et royal secret. Hélas 1 la pauvre comtesse, oubliant sa peur pour ne s elFrayer que de celle de son bien-aimé, obéit encore, et reparut au Louvre.

Mais trêve un instant aux intérêts d'amour, que vont absorber ceux de la politique : le vautour allait briser sa coquille, et secouer ses ailes. Depuis quelque temps de longues et fréquentes conférences avaient lieu, à l'hôtel de Soissons, entre la reinemère et le duc de Guise. Député par le duc, le sire d'Iïumière était parti pour la Picardie. Là , se joignant à d'Aplaincourt, jeune gentilhomme de Péronne, ils couvrirent une liste des nombreuses signatures des principaux habitans de cette ville, qui s'engageaient par serment à se joindre aux membres déjà existans de la sainte-union , pour défendre avec eux les droits de l'Église catholique contre les attaques des Huguenots , à livrer combat à mort à l'hérésie toujours croissante, et à verser leur sang pour préserver

LA COMTESSE DE VILLEQUIER. lOÏ

le siège pontifical du venin exhalé de la chaire empestée de Calvin. Les clauses de cette nouvelle association ayant été rédigées, une copie de la liste des signataires partit, adressée à la reine Catherine, le même jour que celle envoyée au duc de Guise. C'était la Ligue commençant à prendre un plus large essor. Retranchés derrière la force de leur maître, les Guisards harcelaient sans cesse d'invectives les favoris du Valois. Enfin, un d'entre eux , poussé à bout , se déclara le champion du roi , et le gant de Jacques de Lévis , comte de Caylus , fut jeté comme gage de défi aux pieds de Charles de Balzac d'Entragues.

Adhémar de Birague avait revu plusieurs fois la comtesse de Villequier. Cette vue, si chère et si dangereuse, l'avait fait malheureux au dernier point. Oh ! qu'il eût voulu voir se déployer le drapeau de guerre! qu'il eut entendu avec joie les sons d'une marche belliqueuse , si elle eût dû être à la fois pour lui une hymne de victoire et de mort!

Hélas ! l'étendard sommeillait roulé ; le

glaive dormait au fourreau. Mais soudain quel bruit un écho rapide apporte-t-il à son oreille?... Demain , sur les fossés de la Bastille , doivent, la haine au cœur et la dague au poing, se rencontrer Caylus et d'Entragues. Demain! ciel!... Il s'élance, il court, il arrive , il s'écrie :

— D'Entragues , veux-tu mon bras , mon sang?... prends-les!

— Dieu m'en garde! Mais tu viens trop tard : Ribeyrac et Schomberg t'ont prévenu.

— Trop tard... Malédiction !

— Merci de ton regret, merci ; mais n'accuse pas le temps... car, te l'avouerai-je. . . dût mon épée, sans le secours de la tienne, se heurter seule contre celles de mes trois adversaires, je ne t'accepterais pas pour seconde

— Qu'entends-je ! . . . Charles ! Charles ! vous faites bien fi de mon courage et grand mépris de mon amitié.

— Allons! ne va-t-il pas maintenant....

Est-ce que tu ne me comprends pas ?

— JNon.

— Ecoute-moi donc tranquillement. Si ce duel de demain n'était qu'une querelle ordinaire ; s'il ne s'agissait que de laver par le sang une injure personnelle... je n'aurais pas attendu que tu vinsses , j'aurais été te chercher, je t'aurais dit : Birague, il y a demain pour moi chance de mort ; veux-tu la partager, me dévouer ton bras comme ton cœur?... Je t'aurais dit cela. Mais...

— Qui peut s'opposer à cette fraternité de périls entre nous ? quel motif m'en ravit ma part?

— C'est qu'il ne sagit pas d'une querelle d'homme à homme : c'est un duel de parti à parti. Nous ne nous battrons , de côté et d'autre, que comme champions. C'est une espèce de combat judiciaire au jugement de Dieu et ce n'est pas entre Caylus et moi que le sort des armes doit décider , c'est entre Guise et Valois...... Comprends -tu

maintenant ?

— Non , pas encore , quant à ce qui peut me fermer la lice.

— Eh bien! que je succombe ou non, si Caylus meurt, crois-tu que le Valois se borne à reprocher au ciel d'avoir décrété l'arrêt fatal de ce cher favori ? Crois-tu que mort , ma mémoire souillée , ou vivant , tout mon sang répandu puisse sembler à la vengeance de Henri une suffisante expiation aux mânes de son bien-aimé? Non ; car mon bras ne sera pas regardé comme le seul coupable ; il sera considéré comme ayant travaillé pour le compte d'un bras plus puissant. C'est à son beau cousin de Lorraine que le royal cousin de France viendra demander raison du sang versé par d'Entragues. Et tant mieux si le duc est contraint à répondre; tant mieux qu'il y ait pour lui nécessité dans remploi de cette force inactive encore, mais qui ne peut rester plus long-temps sans agir. Défensive , elle est juste , elle est pure de cette tache de félonie, de rébellion, qui la souillerait en agissant comme ofFen-

sive. Mieux vaut souvent au bras du vainqueur un bouclier qu'une lance.

— Mais ton refus, lu ne me l'expliques pas —

— Schomberg , Ribcyrac et moi , unis tous trois par les mêmes liens à la même cause, nous ne comptons que pour un.... Avec toi, c'eût été deux. Et si, du côté le plus fort , la vengeance eût paru douteuse au Valois, ne se serait-elle pas nécessairement rejetée du côté le plus faible? Va, le duc d'Alençon n'a déjà...

— Je te conçois maintenant; mais mon esprit, je l'avoue , n'accorde guère ensemble tes égards envers l'héritier du trône , le prince mon maître , et tes vœux pour le déploiement de la puissance du tien, qui, si elle doit, comme tu le prétends, marchera pas de Goliath , m'a bien l'air de toucher dès le premier à l'usurpation.

— L'usurpation ! Es-tu donc aussi , toi , comme l'imbécille vulgaire , encroûté de ce vieux préjugé : que le doigt de Dieu écrit au

front d'un roi en caractères sacres et ineffaçables : « N'y touchez pas ! » Et quand cela serait : la main qui , déléguée du ciel , les grava jadis au front de Saûl, ne les imprimat-elle pas sur celui de David? Pourquoi donc un peuple n'aurait-il pas le même droit que Samuel? Pourquoi une nation tout entière, lasse de la démence de Saûl, n'oserait-elle se choisir son David? Va! le front qui renferme génie, volonté, grandeur et courage, est assez noble pour recevoir en dehors l'empreinte du sceau royal , imbibé d'huile sainte et frappé par la main d'un prêtre. Mais , rassure-toi ; nous n'irons pas jusquelà. Que la puissance du duc de Guise enseigne au roi sa honteuse faiblesse. . . . Qu'il sache qu'à l'activité , au courage , il faut opposer la vigilance et la force ; qu'il le sache ! et ce sera, pour la France , acheter beaucoup avec peu , si elle ne paie les fruits d'une telle leçon que du prix du sang qui doit se verser demain ! Mais que dis-je ! si nos épées ont la pointe assez longue pour atteindre au cœur

de ces messieurs, j'ai bien peur qu'il n'y air que courte vacance , et que Saint-Mégrin , Joyeuse et d'Epernon ne nous remercient d'avoir travaillé pour eux, à leur débarrasser la place. Enfin , à la volonté du ciel !

Il se tut.

C'était avec autant de calme et de sangfroid qu'il venait de dérouler les chances de l'avenir politique , de calculer toutes les suites de son duel , que s'il n'eût occupé sa prévoyance que d'oisives conjectures sur un événement tout-à-fait étranger à sa fortune comme à sa personne. L'horloge voisine se fit entendre. Il reprit :

— Oh ! je gage qu'il y a au Louvre quelqu'un qui n'entend pas sans frissonner le son de cc-lte voix du temps. Le lâche ! je voudrais le voir, agenouillé devant son prie-Dieu , se frappant la poitrine , le cœur gonflé de soupirs , et la voix tremblante , fatiguer le ciel d'indignes vœux pour le salut de ses bienaimés. Mais non , je me trompe ; les vœux sont pour pbis tard : le Yalois leur donne sans

doute maintenant une leçon d escrime, leur l'ait répéter le rôle qu'ils vont jouer dans quelques heures. Qu'ils le repassent ; nous tâcherons de jouer le nôtre de façon à n'avoir pas besoin de recommencer la scène. Mais dans quelques heures le son de cette cloche sera pour moi la voix d'un héraut du temps, criant : Laissez aller ! en m'avertissant que la mort ouvre la lice à ma vie. Demain , je joue mon sort ; et , la partie perdue , la revanche peut être impossible. Allons î un pied dans la tombe, hors le blasphème, toute parole est permise... tout aveu doit être sacré pour celui qui le reçoit dans un pareil moment. Adhémar, il faut que j'aille à ce combat le cœur allégi du secret qui l'étoufFe... Songe qu'il y a crime et sacrilège à trahir un serment juré entre l'existence et la mort... Me promets-tu de ne jamais révéler ce que je vais te dire ?

— Oui, parle, je te jure une discrétion 3emblable à celle de la tombe.

Eh bien!..., 11 ouvrit son pourpoint qui

cachait une chaîne d'or terminée par un petit médaillon qui reposait à nu sur son cœur ; il l'ôta de son cou. Le médaillon renfermait un bouton de rose sans tige , et desséché depuis long-temps. Birague, continu a- t-il , si je tombe percé de coups mort enfin, demande à la voir , porte-lui cette fleur ; dislui que le parfum qu'elle exhala jadis s'est un instant confondu avec sa douce haleine. . c que ce bouton tomba détaché du bouquet qu^elle respirait , que personne n'a vu ma main saisir à terre ce don du hasard, cette fleur sainte et chère , relique d'amour ; que , depuis lors, placée sur mon cœur, elle n'a pas quitté d'auprès de son image adorée ; dis-lui qu'elle était pour moi l'objet d'un culte d'âme aussi pur que ma noble idole... que je l'adorais , que cet amour qui brûlait dans mon cœur ne s'alimenta jamais d'une seule espérance , que j'ai bien souffert à Taimer ainsi, et que pourtant j'étais jaloux de ma peine comme de mon secret , que je n'ai confié qu'à toi , à toi seul , et que je n'ai révélé que parce

que j'allais mourir ; que la force me manquait au cœur pour l'emporter avec moi dans la tombe.

— Mourir! quels sombres pressentimensl Charles... un peu plus de confiance dans ta destinée.

— Et qu'importent quelques ans plus tôt ou quelques ans plus tard ! Puisque c'est une dette qu'il faut payer , vienne quand voudra le jour de l'échéance , je la solderai sans regret.

— Fasse le ciel que ce ne soit pas demain que tu doives l'acquitter!... mais tu ne m'as pas nommé celle pour qui tu me charges de ce message , que j'espère n'avoir pas à remplir.,. Cette femme, cet objet de ton culte... quelle est-elle?

— C'est... c'est... je ne puis... Son nom résiste à mes lèvres.... Birague.... mon ami cherche à deviner, cherche... je t'en conjure !

— Attends, je me rappelle. Il y a quelque temps , c'était un soir, au Louvre , je te par-

lais, je te tenais la main; j'écoutais attenlivemenl ta réponse commencée ; tu ne l'achevas pas, ta voix s'arrêta tout à coup : celle d'un huissier venait d'annoncer une femme belle et majestueuse qui passa devant nous pour se rendre à sa place... Mes doigts, qui touchaient à ton bras , furent poussés par une violente pulsation ; ta main brûla d'un peu de fièvre, ton visage changea de couleur. — Et cette personne dont la vue, dont le nom m'agitait ainsi... c'était...

— La souveraine de France comme celle de ton cœur, la reine Louise !

— Malheureux!... Si l'on écoutait... Mais non, nous sommes seuls... Tiens... j'ai la fièvre encore , touche-moi.

— Oui comme alors... Mais n'a-t-elle jamais soupçonné ton amour?... et toi as-tu quelquefois pensé qu'elle t'aimait peut-être?

— M'aimer, grand Dieu ! m'aimer ! je fais effort pour ne pas m'adresser une telle question; la soulever, c'est ébranler tout mon être d'une secousse d'émotions angoisseuses^

LA COMTESSE DE YILLEQUIEK. Il5

suttbcantes... c'est une agonk^ du cœur. M'ai mer! Oh! ce serait vanité coupable, presque une profanation que de l'espérer... et cependant, parfois, oui... qu'elle me pardonne si je l'offense... parfois j'ai cru voir dans ses yeux... j'ai cru lire : « d'Entragues, je vous devine. Prenez ma pitié pour votre peine, ma reconnaissance pour votre amour. Hélas! on m'a ôté celui qui m'était diï par devoir ; on m'a fermé le cœur d'un époux; à lui du moins je pouvais dire: aimez- moi. Maintenant ce serait vaine prière, et à vous, je dois vous dire ne m'aimez plus... » Oui, j'ai -cru comprendre cela du langage de ses yeux; mais de sa bouche... oh ! jamais, jamais de telles paroles ne m'ont été dites. Non ! car je serais mort de bonheur à les entendre... et j'existe! Mais j'épuise ma raison à parler d'elle , j'ai besoin de calme. Adhémar, ton serment est sacré ; Dieu l'a reçu.

-^ Qu'il me voue à l'éternelle damnation si je parjure la foi que je t'engage !

— Bien ; maintenant , adieu , laisse-moi ;

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