‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 7 sur 45 · II · texte numérisé non relu

II

Il4 LA COMTESSE DE VILLEQUIER.

j'ai trop détourné ma pensée du sujet qui devait seul l'occuper; il faut l'y ramener. Va-t'en, embrasse-moi; adieu, mon ami, adieu pour toujours , peut-être.

— Non, adieu seulement jusqu'à demain; attends-moi; je veux t'embrasser vainqueur.

— Ou me pleurer vaincu. Adieu encore , va-t'en. Adhémar sortit , et emporta le médaillon qui contenait le bouton de rose.D'Entragues ne le remit aux mains de son ami qu'après l'avoir couvert de baisers brûlans.

On sait quelle fut pour les six combattans l'issue de ce duel. Caylus s'y rendit accompagné de Louis de Maugiron, et Jean d'Arces de Livarot. D'Entragues y vint , suivi de Georges de Schomberg et de François d'Aydie , comte de Ribeyrac. Schomberg et Maugiron moururent du coup; Ribeyrac mourut le lendemain ; Livarot guérit de ses blessures ; Caylus n'expira qu'un mois après ; d'Entragues ne reçut qu'une égratignuréi

Transportons-nous au Louvre. Qui pourrait peindre la fureur et le désespoir de

LA COMTESSE DE VILLEQUIER. Il5

Henri III. Maugiron était mort , Caylus allait mourir. Sa vie ne pouvait être prolongée que de quelques jours. Oh! que de projets de vengeance se présentaient en foule , se heurtaient dans son esprit égaré 1 Catherine, voilant sous une apparence de froideur et de pitié la joie que lui causait la nouvelle de cet événement, heureuse de la mort des favoris du roi, mais inquiète de l'emportement, de la douleur de Henri, se rendit chez lui.

— Eh bien , ma mère?

— Eh bien , mon fils?

— Vous le savez, ils me les ont tués ! Maugiron n'est plus, et ce pauvre Caylus! je l'ai vu tout criblé de coups... C'est grande pitié. Par la mort-dieu , le sang qu'il a perdu sera chèrement payé , je vous le jure !

— Pourquoi fatiguer votre douleur à le regretter d'avance? bornez- vous à M. de Maugiron , puisque M. de Caylus existe.

— Eh mon Dieu ! ma mère , c'est comme s'il était mort; son existence n'est qu'un

llG LA COxMTESSE DE VILLEQUIER.

sursis... Mak je le vengerai! Je vous tiens, beau messire d'Enlragues , j'aî la grifib sur vous , vous ne vous tirerez pas sain et sauf de mes serres , mes ongles vous entreront au cœur.

— Là, mon fils; calmez-vous, vous m'effrayez , vous offensez le ciel. Dieu co-mmandc la résignation, même à l'infortune la plus profonde, la plus vraie; et s'il faut le dire, Henri, la cause de votre douleur ne me semble pas justifier l'effet qu'elle produit sur vous ; vous allez trop loin.

— Quoi! vous trouvez indigne d'un roi comme d'un homme de pleurer ses plus fidèles sujets, ses amis les plus chers, les plus dévoués ; de les pleurer, quand ils sont morts pour avoir défendu la cause de leur maître et de leur ami ! Je ne vois pas des mêmes yeux que vous, ma mère; la résignation me semblerait ingratitude, et je ne puis être , aussi vite que vous le désireriez peutêtre, oublieux des services que l'on m'a rendus et de l'amitié qu'on m'a donnée.

— Henri, ce que dans votre avenglemenl vous regardez comme malheur , sera sans doute , croyez-moi , considéré comme bonheur par ceux de vos sujets qui sont le plus réellement attachés à votre royale personne ; quand vous accusez le ciel, la France lui rend grâce. Elle a raison , et vous avez tort.

— Fort bien , ma mère , je vous remercie de m'apprendre que mon peuple trouve sa joie dans ma peine. Si ce que vous dites est vrai , Dieu ne m'a pa-s grandement soigné mon lot de roi en me donnant un pareil royaume. Sans doute on se réjouira de ce qui vient d'arriver , je le sais, et ceux qui en feront fête regretteront de ne pas l'avoir plus complète et de ne pouvoir chanter un requiem de plus , le mien.

— Vous vous trompez, mon fils; ceux-là ne s'en réjouiront pas. Ceux qui remercieront le ciel, ce sont vos vrais amis , vos francs serviteurs , heureux de vous voir délivré de ces hommes qui abusaient de votre c6n-

Il8 LA COMTESSE DE \ ILLEQUIEK.

fiance, qui vous conduisaient à votre perte : leur mort vous refait roi.

— De mieux en mieux , madame. Qui m'aime me perd, selon vous... D'après vos principes, je ne manque pas de gens qui s'occupent de mon salut. Je m'occuperai du leur à mon tour ; il faut donner quand on reçoit, et je vous réponds que je veux payer ma dette. Oh oui ! à commencer par ce d'Entragues...

— Qu'allez- vous faire, Henri? songezvous aux résultats de votre vengeance?

Vous êtes libre de vos regrets ; mais la justice est un devoir qu'il faut remplir ; c'est là votre dette royale , mon fils.

— Quoi ! je n'aurais pas la permission de punir....

— Punir i... Pour le châtiment , il doit y avoir faute; sans quoi, la peine devient crime à qui l'inflige.

— Que voulez-vous dii:e ?

— Qu'il faut se demander qui , de ce»

LA COMTESSE DE VILLKQUIEK. 11 (j

MM. de Gaylus et d'Entragucs, a donné et reçu le défi.

— Eh ! ma mère , Caylus pouvail-il faire autrement que de l'envoyer? quelle patience aurait tenu contre les continuelles insultes de ces messieurs les Guisards? Pouvait -il endurer tous ces outrages , qui ne passaient par lui que pour venir jusqu'à moi? Quoi que vous en disiez, ma mère, c'est son amitié pour moi qui l'a mis où il est, et sa mort m'impose obligation de regrets et de vengeance.

— De vengeance! Ainsi vous punirez M. d'Entragues d'avoir eu la chance favorable en jouant sa vie au sort des armes. Oubliez-vous qu'un duel, c'est un coup de dé ; que dans cette partie le gagnant n'a pas apporté plus de traîtrise au jeu que le perdant? Laissez-lui son gain d'existence, il

est légitime...

— C'est grande méprise au sort qu'il le soit... Mais vous m'avez fait réfléchir : à vous écouter, ma mère, vous me faites re-

monter de l'effet à la cause ; et c'est à cette cause que je veux m'attacher maintenant... Mon beau cousin de Lorraine...

— Bon Dieu ! Henri , vous me faites peur pour vous! Voulez-vous rendre le duc de Guise responsable des actions de ses gens ?

— Non , ma mère ; ce ne sont que des siennes que je veux lui demander compte.

— Et commwit alors...

— Si je trouve défaut dans l'exécution d'un édifice, à qui mon reproche? au maçon ou à l'architecte?

— Quoi! vous pensez que le Duc... prenez garde à l'erreur !

— Ne craignez rien , je n'en fais pas. Le Duc m'a cru rendu , il a lâché la meute ; mais grâce au ciel , le piqueur n'est pas encore assez habile pour mettre la bête aux abois. Oui ! c'est le Duc , vous dis-je , ma mère , qui a poussé ses favoris à ce qu'ils ont fait ; ils ont imité la force par l'insolence , ces singes de maître ! Croyez-vous que nous ignorions les sourdes menées de mon cousin^

LA COMTESSE DE VILLEQUiEB. 121

que nous no sachions pas le but du voyage de M. d'Humièrc en Picardie ; que nous n'ayons pas lu aussi , nous .^ certaine liste de signataires, comme membres de la Sainte- Union! Beau prétexte de rébellion que de mettre en avant la défense de l'Eglise ! Monsieur de Guise prend Dieu pour son complice, et cela sans honte du sacrilège. Allez, ma mère, le Duc regarde à ma couronne plus qu'à ma conscience; et moi, roi très chrétien , j'ai plus à craindre mon cousin de Lorraine , le catholique , qu'à redouter mon frère de Navarre , le huguenot.

— Mon fils, sur de simples soupçons...

— Oh! ces soupçons-là , ma mère, valent bien une certitude. Si la trahison est une lèpre inséparable de la puissance, croyezvous que celle du duc de Guise soit plus exempte que la mienne d'en être souillée? pensez-vous que si l'on vend mes secrets, personne ne fasse trafic des siens? Mais on n'a pas besoin de les acheter tous , lui-même en donne ; la contrainte le gêne , il a hâte

d'essayer pour ses ailes un essor royal... Il n'y a pas jusqu'à cette petite boiteuse de Montpensier qui ne se vante de me tailler une couronne de moine. Oh I avant que le frère , en me prenant mon manteau de roi , me fasse , en échange , présent d'un froc de capucin, avant qu'il me mène de mon Louvre dans un cloître , je le confinerai dans une bonne cellule de plomb... c'est plus sûr...

— Au nom du ciel ! Henri , calmez-vous.

— Par la mort-dieu , ma mère , j'en suis las!....

— C'est possible ; mais , Sancta Maria , mon fils , n'employez pas votre force sans bien mesurer la sienne !

Il était temps que Catherine fit usage de toute son adresse pour combattre la fureur de Henri III , pour étouffer dans son esprit cette velléité de régner. La victoire lui resta comme d'habitude : le résultat de cette lutte, entre la colère et la ruse, fut la grâce de d'Entragues, obtenue peu de temps après, et l'ajournement du défi au duc de Guise.

Livarot était convalescent, mais Caylus était mort. Le roi lui fit élever, ainsi qu'à Maugiron , un magnifique tombeau , où fut déposé plus tard , le corps de Saint-Mégrin , qui périt assassiné , victime de son intrigue d'amour avec Catherine de Clèves, duchesse de Guise. Ce tombeau fut brisé dans la suite par la fureur du peuple.

La Ligue s'avançait toujours , et s'avançait à découvert ; ses pas étaient rapides. Les États s'ouvrirent à Blois. Le Roi, sollicité de nommer un chef à la Sainte-Union , se décida, d'après les avis de Jean de Morviliers, son garde-des-sceaux , à se déclarer lui-même , en pleine séance , chef de la Ligue. Il écrivit son nom en tête de la liste , et passa la plume au duc de Guise , qui fut contraint à signer l'édit qui le détrônait comme roi des ligueurs.

Maintenant quittons Blois , retournons à Paris avec la cour , assistons encore aux fêtes du Louvre , et cherchons si nous n'y retrouverons pas la comtesse de Villequier.

YI

Le vide que la mort de Caylus et de Maugiron avait laissé dans le cœur du roi avait besoin d'être rempli; la pensée de la comtesse s y présenta pour prendre place. Cette pensée fit taire les autres, et devint bientôt obsédante. Le billet qu'on se rappelle peutêtre avoir été reçu par Françoise fut suivi de mille autres messages qui restèrent sans réponse comme le premier. L'amour de

Henri s'irritait cVimpatience ; il fallait trouver une occasion décisive : elle naquit enfin.

Un jour monsieur et madame de Yillequier se présentèrent trop tôt au Louvre René proposa à sa femme , en attendant l'ouverture des salons, de faire quelques tours de promenade dans le petit jardin de la reine Louise , situé sur le bord de l'eau. La comtesse admirait les fleurs dont la reine aimait la culture, et qu'elle même arrosait souvent de ses mains. Le comte s'arrêta tout à coup comme frappé d'un retour subit de mémoire : « Il faut que je vous quitte pour un instant, dit -il; j'ai totalement oublié l'exécution d'un ordre dont le roi m'a chargé; je ne puis paraître devant lui sans l'avoir rempli. Attendez - moi , je reviens bientôt. »

Françoise resta seule ; elle s'assit sur un banc de bois peint et découpé en légers festons dans le genre moresque. Ses regards étaient baissés vers la terre; elle était triste, elle se sentait agitée d'une vague inquiétude ;

elle ne voyait pas, mais elle entendait. Elle tressaillit soudain, se leva, voulut fuir.... C'était le roi.

— Eh quoi! madame, n'avez-vous pas depuis long-temps fait assez de pas pour vous détourner de moi ? voulez-vous encore m'éviter?

— Sire!...

Il s'assit sur le banc qu'elle venait de quitter ; elle s'y replaça par l'effet d'un mouvement machinal, par une espèce de peur, de soumission passive et sans se rendre compte ni de son effroi, ni de son obéissance

On se doute probablement du sujet sur lequel Henri III fit tomber la conversation. La comtesse voulait éluder , impossible ! il fallait la franchise à franchise. Quelque pénible , quelque dangereuse que fût la sincérité, il n'y avait plus moyen pour Françoise d'employer , de chercher même aucun détour.

— Sire, vous me demandez une franche

réponse ; je la dois à moi-mômc encore plus qua votre majesté, car je ne veux pas sur mes lèvres la souillure d'un mensonge.

— Eh bien!... mais n'employez pas à me répondre tous ces mots inventés par la tyrannie et prononcés par la crainte : qu'auprès de vous l'homme soit dépouillé du roi.... Oh! nommez-moi Henri; mon nom me plairait tant dans votre bouche !

— Sire , ce n'est pas à moi de nommer ainsi votre majesté.... Mais écoutez-moi, puisque vous m'ordonnez de parler : Quand vous m'avez vue paraître à la cour, vous avez peut-être pensé que j'y venais avec désir d'hommage ; vous avez cru , sire , que j'avais espoir de remporter aussi , moi , ce tribut de suffrages accordés à la vanité par le caprice et la galanterie. Oh non ! je suis venue sans dessein de jouter dans cette lice tenue par tant d'autres femmes plus belles , plus séduisantes , plus aimables ; et quand votre royale attention , sire , s'est portée sur moi , je me suis sentie stupéfaite , étonnée

de celte haute victoire; s'il faut l'avouer, mon triomphe m'a rapporté plus de peines que d'orgueil; et quand vous venez de me

dire que vous m'aimiez eh bien ! sire ,

vous m'avez fait peur à vous entendre.

— Peur 1 que dites-vous , madame ? Ciel ! quelque maléfice jeté sur moi m'aurait-il, quand j'ai la prière au cœur , mis la menace aux lèvres?... Peur! eh! qu'avez- vous à craindre de celui qui oubliant sa puissance à vos pieds , la remet toute dans vos mains en vous donnant pouvoir d'amour sur sa vie?... Ah! c'est moi qui dois trembler, qui tremble de crainte, d'espoir et d'attente ; c'est moi qui , promettant obéissance, viens prier ma belle, mon adorée souveraine , d'accorder indulgence et retour aux

vœux de son humble et fidèle sujet

Oh l soyez clémente!

— Sire , s'écria la comtesse effrayée , en se levant à demi et retirant sa main glacée que pressaient les mains brûlantes du roi... Sire , je n'ai pas fini ma réponse.

— Achevez-la donc , et puissc-t-elle m être favorable !

— Sire , je suis unie au noble comte mon époux par lien d'amour et d'honneur ; mais ne fussé-je liée à lui que par devoir, dût mon âme pencher vers vous , dût votre amour donner au mien pouvoir et couronne, je refuserais , sire ; car j'aurais perte à l'échange de vos dons contre mon honneur.

— Quoi! madame, vous rougiriez de voir à vos pieds le maître de la France , d'accepter sur lui domination suprême.... de pouvoir d'un mot

— Ah! sire, c^est grand malheur à ma vie que votre royal hommage soit venu à moi qui ne le cherchais pas !

— Ainsi vous imputez à châtiment du ciel l'amour de votre souverain. 11 y a bien des femmes, madame, qui regarderaient comme grand bonheur une telle infortune, qui la solliciteraient de bien des vœux , qui s'enorgueilliraient, croyez-moi, d'obtenir à leur

Page 1