‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 8 sur 45 · IL Q · texte numérisé non relu

IL Q

l50 LA COMTESSE DE VILLEQUIER.

beauté ce triomphe dont la vôtre fait mépris... qui sauraient...

— Eh ! pourquoi , sire , n'avez-vous pas été vers celle dont la vanité allait vers vous ? la rencontre eût été facile ; elle est impossible avec moi. Mais que dis-je ! pourquoi chercher ces femmes ? n'en existe-t-il pas une noble et belle , une dont l'âme vous donne ensemble amour et vertu? Jadis elle eut douce puissance sur vous... Oh! rendez-lui son pouvoir ! refaites-la heureuse !

— De qui parlez-vous , madame ? Et sa voix devint sévère , glaçante : il devinait.

— De qui? votre cœur, s'il a souvenir, ne vous répond-il pas avant ma bouche?

ne vous nomme-t-il pas ma noble, ma gracieuse souveraine, votre auguste épouse?

— La reine ! N'ajoutez pas un seul mot sur elle , madame ; c'est déjà beaucoup trop pour vous que de l'avoir nommée.

— Ah ! laissez-moi braver votre défense ; laissez-moi vous parler d'elle! oh! oui, d'elle ! qui vous aime , sire , qui a droit d'être

LA COMTESSE DE VILLEQUIER. l3l

aimée, qui, liée à vous, orna votre couronne d'un fleuron de vertus et d'amour. Sire , vous vous plaignez de ne pas être aimé de moi ; songez-vous à sa peine , de ne plus l'être de vous? car elle le fut , sire, et c'était justice de votre cœur au sien... Oh! pitié donc, pitié pour elle qui souffre a l'âme tristesse d'abandon , tourmens de souvenirs causés par votre oubli... Grâce! elle doit tant souffrir ! Oh î mon souverain , retour d'amour vers votre royale compagne. Allez, elle aura encore richesse de bonheur à vous donner.

— Madame , s'écria Henri , la colère à l'esprit, la fièvre au sang, madame, c'est de vous seule que vous avez à me parler !

— Sire , je n'ai plus rien à vous dire de moi.

— Rien ? prenez garde à votre silence comme à vos paroles!... L'amant redevient roi , madame !

— Eh bien ! c'est donc à Henri de Valois, roi de France , que Françoise de La Marck

l32 LA COMTESSE DE YILLEQUIER.

vient demander oubli pour elle , et mémoire pour sa noble épouse.

— Comtesse de Yillequicr , vous aimez votre mari?

— Oui, je l'aime, sire, je Faime, j'ai fierté de l'avouer , comme j'ai noble orgueil à le ressentir.

— Vous l'aimez, mai^me?

— Vous m'effrayez , sire l

— Par la mort-dieu, madame, il y a maintenant peut-être raison dans votre effroi ; oui , car si vous me mettez à f âme désir de vengeance , j'ai aux mains pouvoir d'exécution... Il y a prompte obéissance a la haine d'un roi.... le savez-vous, madame?

— Sire , votre majesté sait-elle aussi où s'arrêtent ses droits? sait-elle que si vous vous créez par l'abus ceux de vie et de mort, de fortune et d'indigence , sur les sujets qu'élève votre faveur ou qu'abaisse votre courroux... vous n'en avez aucun qui, dévolu à votre rang , ait prise sur leur âme , sur leur conscience?... Pour un sacrifice d'honneur

il n'y a ni roi, ni sujet, ni ordre, ni obéissance.

— Eh bien ! madame , à défaut de ce dernier droit, je puis me servir des autres, n'importe dans l'usage, tyrannie ou justice... Vous n'avez pas voulu du lion muselé; tremblez de la liberté de sa colère! Vous seule n'avez pas à le craindre; et le comte...

— Oh! ciel! qu'entends-je, sire?

— Ne venez-vous pas de me dire que vous l'aimiez?....

— Grand Dieu ! sire , vous pourriez. . . Oh I non, je ne le crois pas... vous ne le punirez pas d'être aimé. .. Yous savez bien, c'est mon crime, h moi... Vous ne l'en rendrez pas coupable... vous ne serez pas maître injuste à l'égard d'un zélé serviteur... vous ne lui donnerez pas la mort pour loyer de sa fidélité.^ Non, sire, cela ne se peut... le roi de France se souvient du duc d'Anjou!... Vous ne mettrez pas cette tache à votre gloire.... Au nom de vous-même, grâce pour mon René!

— Madame , l'audace vous vient vite avec

l54 t^A COMTESSE DE VILLEQUIER.

moi'.... Et son pied frappa la terre, son front se gonfla, ses yeux flambloyèrent étincelans

de rage.

— Vous ne m'écoutez pas. Ciell entendezmoi donc, sire!... Je ne lui dirai rien, rien... Je m'engage par serment au silence. H ne saura pas que vous avez voulu flétrir son honneur pour récompense de ses services....

Jamais, je le jure, le soupçon ne lui en viendra par moi. .. Je me retirerai de la cour , où je ne suis venue qu'avec un douloureux pressentiment.... je ne vous outragerai pas par ma présence. . . . Mais grâce pour lui ! grâce. . . Vous détournez les yeux ; je vous irrite encore. Eh bien! s'il vous faut une victime, prenez-moi comme teUe; touchez-moi de mort avec votre sceptre.. . exercez toute votre puissance dans ma peine... mais que votre vengeance ne tombe que sur moi... C'est justice que le châtiment n'aille qu'où est la faute : lui n'a rien fait; ce n'est pas mon complice... Sire, vous ne m'écoutez donc pas... vous ne m'entendez pas vous crier merci!... Ohl re-

LA COMTESSE DE VILLEQUIER. Iv55

gardez-moi donc 1 Tenez , je suis à vos pieds. . . voyez-vous !

— Vous m'avez relevé des vôtres , et sans pillé, madame ; cl pourtant aussi , moi, je vous criais merci !... Relevez-vous , comtesse!

— Mon Dieu ! ce n'est donc plus qu'à vous que je puis dire : pitié pour moi !

— Puisque vous choisissez la haine , résignez-vous à la subir... Mais je veux bien en ajourner l'efFet , et vous donner chance d'une voie de salut , celle que la réflexion vous ouvrira peut-être. Ne songez pas à vous retirer de la cour : votre retraite ferait naître des soupçons que je ne me soucie nullement de voir s'élever. C'est bien assez , madame , que l'étrange scène qui vient de se passer soit sue de vous et de moi. Vous m'avez juré le silence , songez à remplir votre promesse ; que mes paroles soient mortes dans votre souvenir... Songez-y bien... vous aimez le comte! — Adieu, madame; nous nous reverrons.

Il s'éloigna.

lui) L\ COMTESSE DE VILLEQUIER.

Pauvre Françoise 1 Et Villequier ne revenait pas ! Eperdue , ne pouvant rester , ne sachant pas où fuir, elle l'appelait.... mais sa voix s'arrêta glacée de terreur , et peureuse de l'écho , qui pouvait porter au loin le nom de son bien-aimé à l'oreille jalouse du roi.

Près du buisson de lilas auquel était adossé le banc où la comtesse et Henri s'étaient placés, se trouvait un groupe de deux statues de marbre, que supportait un large et haut piédestal. Françoise, égarée, et cherchant, sans le trouver, un chemin pour sortir , passa derrière ce groupe. . . Un cri s'échappa de ses lèvres , son genou ploya , sa tête se pencha, renversée.... Elle allait tomber. . . un bras lui soutint le corps , une douce main serra la sienne d'une pression amie... C'était celle de Louise de Lorraine!

— Oh! ma souveraine, pardonnez-moi!

— Vous pardonner et quelle injure?'

Non point mon pardon à vous , qui n'avez pas failli ; mais ma reconnaissance à vous ,

qui parliez pour moi ; mon amitié avec elle... la voulez-vous?

— Madame , vous étiez donc là?

— Oui, j'étais là pour écouter, malgré moi , de bien dures paroles , pour entendre

votre noble prière en ma faveur pour lui

pardonner... pour vous plaindre...

— Merci au ciel, qui me donne votre royale pitié, madame! c'est précieux don pour moi !

— Et pourquoi n osez-vous me regarder? Vous tremblez encore : est-ce de frayeur nouvelle ?

— Votre majesté pourrait-elle le croire? Oh! non, maintenant, madame, c'est tremblement de respect, ce n'est pas trouble d'effroi.

— N'ayez qu'émotion d'amitié.... Je le dis de la voix comme je le pense au cœur : si j'avais une rivale à désirer , ce serait vous ! vous qui , noble et belle , sauriez lui donner un profit de gloire de son amour ; vous , qui ranimeriez cette digne ardeur, ce courage,

l58 LA COMTESSE DE VILLEQUIER.

cette force, qui brûlaient dans son âme, cl qu'on a tout fait pour éteindre; vous, qui sauriez lui dire, comme jadis le sut, à Charles VII , la dame de beauté , la douce Agnès : Une loi du ciel me donne pour amie au plus grand roi de la terre. Soyez puissant et valeureux monarque, si me voulez maîtresse fidèle. Vous lui diriez cela.... et lui a tant besoin de l'entendre. . . et moi , n'ai plus le droit de donner pareille leçon!... On me Ta ôté.

— Puisse le ciel vous le rendre , madame! Puisse enfin votre auguste époux...

— Hélas ! c'est inutile vœu. On a rompu la chaîne, et je n'ai pas moyen d'en ressouder les anneaux. Mais qu'avez-vous , madame?

— Le comte ne revient pas... Et le roi!... si sa haine avait un prompt effet ! . . .

— Rassurez-vous : il a voulu vous effrayer. Il a cru peut-être par-là... D'ailleurs, ses projets de vengeance , s'il en a formé contre vous, peuvent s'évanouir avant d'être sus

LA COMTESSE DE VILLEQUIER. l ÔÇ)

d'autres que de lui. Croyez-moi, je le connais; s'il y a dans sa vie quelque faute à lui reprocher, on peut être sur qu'elle a été à lui, et n'en est pas venue. Pour faillir, il a besoin qu'on l'aide... Ce n'est pas lui qui est le guide dans le chemin du mal; et s'il y va, c'est qu'on marche devant : il suit, et ne conduit pas.

— Madame , votre royale protection pour mon époux! je la demande à vos pieds!

— Et pour vous?

— Seulement après lui. Si j'ose abuser....

— Noble femme ; moi aussi , je vais vous dire : Relevez-vous ! mais j'ajouterai : Embrassez-moi !

La comtesse se jeta dans les bras de la reine , qui continua :

— Oui, je vous donne protection de souveraine , amitié de sœur ! Hélas ! que ne penventdles être égales pour vous! Je n'ai jamais voué grande affection à la puissance : voilà la première fois que je me sens regret de mon peu de crédit.... S'il vous était fu-

l^O LA COMIT.SSE DE VILLEQUIER.

neste! Mais j'aperçois venir une de mes femmes. On ouvre sans doute.... Voici Theure.

— Madame, madame 1 ne m'abandonnez pas!... laissez-moi vous suivre!... Sa main tremblante s'attachait aux vêtemens de la reine... Ne me quittez pas!

— Eh bien î venez , amie , et que le ciel veille sur vous !

— Et sur René !

Les salons étaient effectivement ouverts. Le roi se promenait avec agitation , le front plissé, les regards inquiets; il tenait une petite badine de baleine à la main; il la balançait, la ployait à la rompre; ses paroles étaient sèches , brusques ou amèrement ironiques ; on sentait , à l'entendre , à le voir , que son sang circulait vite dans ses veines , que son cœur battait lourdement dans son sein. Il se retourna vers la grande porte quand on ouvrit les deux battans pour faire passage à la fois à la reine et à la comtesse. Henri fit un pas en arrière ; ses lèvres pour-

LA COMTESSE DE YILLEQUIEK. ll\l

près s'écartèrent en largeur , et découvrirent ses dents serrées : il riait d'un rire atroce.

Yillequier entra dans le salon un instant après sa femme ; elle l'aperçut , et fut prête à mourir d'émotion de le voir. Il s'approcha d'elle : elle balbutia ; elle n'avait plus de voix; toute sa vie se trouvait retirée au cœur. Le roi ne jeta qu'un regard sur elle ; il était terrible ; c'était un regard de haine , et de haine royale. Lorsque le comte parut se disposer à sortir, Henri s'avança vers lui, l'arrêta, et lui dit d'un ton de hautaine froideur , de dureté menaçante :

- — Comte de Villequier, rendez-vous demain matin dans notre cabinet particulier , nous avons à traiter avec vous d'une affaire importante, également pour vous comme pour notre personne : nous vous attendrons.

— Sire , j'aurai l'honneur de me rendre aux ordres de votre majesté.

Françoise entendit cela... c'était à tomber morte.

Et pourtant tous deux joutaient de ruse

j/jS LA COMTESSE DE VILLEQUIER.

à son égard : l'un jouait l'effroi, comme l'autre la menace.

Jusqu'au lendemain, jusqu'à l'instant où René revint de sa conférence au Louvre, combien de prières ardentes le cœur effrayé de Françoise n'élança-t-il pas vers le ciel l Combien d'efforts ne lui fallut-il pas pour garder sa peine dans le secret de son âme , elle qui faisait avec son bien-aimé partage de tous ses sentimens ! Mais elle avait juré le silence, et trabir sa promesse, c'était peutêtre donner la mort au comte ! La mort , le tuer , elle ! grand Dieu ! Qu'elle était malheureuse ! et surtout qu'elle Tétait de souffrir seule d'une douleur qui se fût empoisonnée pour lui à sortir d'elle !

Maintenant , demandons encore notre part des secrets politiques. Retournons à Monsieur , frère du roi , que nous avons laissé sous l'enivrement du regard de la belle dame de Sauves.

Le duc d'Alençon n'était pas le seul captif que l'enchanteresse eût pris dans ses filets d'amour. L'adroite comtesse y avait su faire tomber plus d'un royal prisonnier; et si elle

l44 LA COMTESSE DF, VILLEQUlER.

avait soumis à la puissance de ses charmes le cœur de François de France, elle avait également subjugué celui de Henri de Navarre. Tous deux séduits , tous deux crédules, avaient foi dans son retour, et s'ignoraient comme rivaux.

Et cependant ils se rencontraient souvent en sa présence, car il était là aussi le Béarnais; et si nous ne l'avons pas regardé jusqu'ici , c'est que jusqu'ici il importait fort peu que nous le vissions ; le voir , c'eût été détourner les yeux de ceux que nous avions intérêt à ne pas perdre de vue. Et d'ailleurs , qu'eussions-nous appris à le regarder? Réduit par la trêve à l'oisiveté , c'était pour sa force un moment de sommeil; retenu à la cour , libre de nom , mais n'y ayant pas plus de liberté réelle que s'il eût porté des fers rivés aux pieds et aux mains , le Louvre était une cage royale où l'aigle dû Béarn se trouvait contraint à rester les ailes ployées.

Henri III recommençait à se lasser de son frère : habitué à le considérer en ennemi , il

L\ COMTESSE DE VILLEQUIER. l/jB

avait peine à s'accoutumer à la confiance envers lui; cependant il semblait prendre à tâche de captiver celle du prince, dont il voulait endormir la prudence. Mais si le roi se conduisait en apparence en frère affectionné , ses favoris trouvaient le moyen de le dédommager de cette contrainte , en insultant, par de continuelles railleries, les serviteurs du duc. Cette insolence, excitée sous mains par celui au profit duquel elle s'exerçait, s'augmentait chaque jour ; il n'existait qu'un seul homme auquel elle n'osait s'attaquer : elle se serait brisée impuissante en se heurtant contre lui. Athlète de courage comme de taille, le brave Bussy d'Amboise était le bouclier de son maître , et renvoyait émoussées les flèches lancées au duc d'Aleneon par les favoris du roi. Bussy était comme un avant-poste qu'il fallait enlever , et qui , emporté , eut mis l'armée en déroute. Mais ce n'était pas en jour , ce n'était pas ouvertement qu'il y avait possibihté d'attaque ; c'était la nuit , et le poignard à la main , que la

Page 1