‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 30 sur 72 · RESSEMBLANCE PHYSIQUE · texte numérisé non relu

RESSEMBLANCE PHYSIQUE

Deux mois après un cercueil sortait encore de la maison de M. Dérigny.

Ce n'était pas celui d'Arthur , lui devait vivre pour long-temps , souffrir et pleurer.

C'était celui de sa mère.

Une seule de ces deux pertes eût suffi pour sillonner d'acres et incurables plaies un cœur aussi profondément sensible que l'était le sien ; deux coups pareils , et portés presque à la fois , l'avaient entièrement labouré.

il semble que , ployant sous le poids de cette double douleur, Arthur portant en soi, comme nous l'avons dit, le principe du spleen , le fantôme tentateur du suicide aurait dû se présenter à lui , lui montrant la route , et portant à la main, comme une clef de délivrance, le pistolet, le poison ou le poignard.

Eh bien ! non.

Dans une crise violente de la destinée , se tuer ou vivre peut être également preuve de force, ou marque de faiblesse. C'est lâcheté, c'est manque de ce courage physique qu'il faut pour accepter une dernière souffrance , en se dirigeant une balle vers le front ou une pointe d'acier vers le cœur. ,

Mais quand la vie est rendue horrible par la misère, les infortunes de l'âme ou l'injustice des hommes , il y a faiblesse de mourir, de ne pouvoir supporter une douleur pure de remords. Il est beau de se décider à vivre, non par une résignation passive, par la crainte de la mort ou le doute de l'existence au-delà de la tombe, mais par la conscience de sa

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foicc pour lutter contre la destinée, pour braver le malheur, en ne se laissant point abattre par ses coups, en tenant la tète toujours plus haute que le joug.

Mais ce ne fut pas par courage qu'Arthur se résigna à subir la vie.

L'indécision et la mélancolie étaient les points dominans de son caractère , et reflétaient une nuance sombre sur chaque sentiment qui passait par son cœur. Le plaisir , le bonheur même , avait en lui quelque chose de triste, de douloureux, car il ne l'acceptait qu'avec crainte. La peine, au contraire, si l'on peut parler ainsi , était saillante à son âme. La mélancolie est friande, a dit Montaigne, et cela est vrai quelquefois ; il y a bien des cœurs que la douleur alimente et que tue le bonheur.

Le séjour de Nantes était devenu pour Arthur impossible à supporter. Il obtint de son père la permission de voyager; il partit.

Il traversa le midi de la France , vit la Navarre , le Gave et les Pyrénées , la Provence et ses orangers , dont les fleurs semblent

embaumées d'un parfum d'Orient. Il im prima ses pas sur la neige qui revêt de son manteau blanc les montagnes de la Suisse ; il Tit le ciel bleu de l'Italie , foula sous ses pieds la poussière immortelle de son sol. Mais , dans le chalet du montagnard , au milieu de ruines sacrées de Rome l'éternelle, Arthur ne voyait que Louise et sa mère. Son corps seul avait reçu la salutaire influence de l'air et du temps.

Ayant appris d'une lettre qui lui parvint à Rome, que son père venait de mourir d'une attaque d'apoplexie foudroyante , il se hâta de revenir à Nantes , pour mettre ordre à ses affaires d'intérêt.

Sa première visite fut au cimetière , où trois tombes furent mouillées de ses larmes. Plusieurs mois s'écoulèrent sans rien prendre, sans rien donner à son cœur. Refusant, dans la stagnation de son désespoir, toutes les distractions offertes, il savourait sa tristesse , c'était un breuvage que son Ame se plaisait à épuiser goutte à goutte;

en rejetant loin d'elle comme un poison tout ce qui ne contenait pas un aliment de douleur. Enfin, ayant une fois cédé, comme à une importunité fatigante , aux sollicitations d'un de ses amis nommé Emile, il se laissa conduire au spectacle, où depuis quelques jours un acteur de Paris attirait, par l'aimant d'un talent distingué, la foule admiratrice et curieuse.

La salle était comble ; Arthur et son ami ne trouvèrent de place qu'à l'orchestre. Dérigny écoutait et regardait , sans plus voir et sans plus entendre, que s'il eût été changé en auditeur de marbre. Pendant un entr'acte, il se leva, se retourna du côté de la salle , et promena des regards distraits sur les nombreux spectateurs. En passant machinalement en revue les femmes, dont la brillante toilette décorait de sa fraîche tenture aux mille nuances, le balcon et les premières loges , Arthur tressaillit , changea de couleur, et d'une voix basse, tremblante, violemment émue :

y4 QUATRE AMOURS.

— « Quelle ressemblance 1 dit-il en indiquant à son ami une jeune personne placée dans une loge de face.

— Oui, en effet, les mêmes traits, la

même expression Mais contenez-vous,

mon cher, ou sortez d'ici... vous allez vous trouver mal.

— Mal?.,, vous vous trompez , il y a longtemps que je n'ai éprouvé d'émotion qui me fît autant de bien. »

Il se rassit, car le rideau s'était levé, mais la tête retournée , il continuait d'attacher un regard fixe , doux et hagard à la fois , sur la jeune personne, dont la ressemblance avec Louise était tellement forte , qu'elle en était atterrante. Dans un temps de superstition , Arthur l'eût prise pour une vision de l'autre monde, une apparition céleste, une âme s'enveloppant de formes visibles pour se montrer à lui , celle de Louise venant visiter sur la terre celui qu'elle avait aimé, et dont elle avait emporté le bonheur avec elle.

Mais ce n'était pas une vision ; c'était bien

une forme réelle que cette image vivante de sa fiancée morte. Quelle est-elle ? se demandait-il à lui-même, La voir un instant, doit-ce être le seul point de contact de ma destinée avec la sienne? Ne sera-t-elle venue briller dans ma vie pour ne la colorer que

du reflet d'un éclair? Est-elle libre ou

soumise par le cœur ou par la loi? est-elle mariée ou promise?... Cet homme, est-ce son père ou son époux ? Oh 1 malheur si je ne la connais que pour apprendre qu'il est au monde une autre Louise et faire de le savoir le tourment de toute ma vie — Mon Dieu! s'il en doit être ainsi, vous vous jouez bien atrocement de ma peine ; c'est une cruelle insulte à ma souffrance, qu'une telle apparition de bonheur. .. . C'est montrer le ciel à l'enfer.

Une subite espérance vint dissiper en partie la crainte qui l'agitait. Le vieux monsieur qui accompagnait la jeune personne se leva pour céder sa place à une dame qui entra dans la loge et qu'Arthur connaissait.

Au moins je saurai qui elle est ! C'était beaucoup que cette chance d'obtenir quelques renseignemens sur elle; mais ce qui lui restait de sa peur suffisait encore pour le faire dépenser dix ans d'existence dans une seule nuit d'inquiétude.

Emile et Dérigny sortirent de la salle avant la fin du spectacle, et furent se placer sur le haut du grand escalier. Le cœur d'Arthur battit à se rompre ; il éprouva un tel frémissement , qu'il crut être touché par une baguette électrique , lorsqu'il se sentit légèrement heurté au passage par la jeune inconnue, qu'il entendit adresser, en le nommant son oncle, une phrase espagnole au cavalier qui l'accompagnait.

Subjugué comme par le pouvoir de la fascination d'un regard magique, anéanti , incapable de faire un seul mouvement , dans cette suspension momentanée d'existence, Arthur ne ressemblait pas mal à un paladin enchanté ; il restait là , sans s'apercevoir que la foule s'était entièrement écoulée.

— « Les portes vont se fermer , lui dit

Emile en lui prenant le bras Venez

donc !

— Ah oui! allons. » Et, dans sa stupide obéissance il suivit son ami. Quelle horrible difficulté n'éprouva-t-il pas à vivre les instans qui s'écoulèrent jusqu'au lendemain! quelle nuit d'insomnie dévorante que celle qui passa sur sa tête... son oncle!... que de commentaires sur ce mot... Mais le jour parut ; ciel ! que de lenteur il avait mise à venir dans le temps î

Arthur sortit dès le matin , et se rendit chez madame Vaubrun , c'était le nom de la dame qu'il avait reconnue la veille. Lorsqu'elle s'avança pour le recevoir, il éprouva ce que doit ressentir un accusé en voyant rentrer les juges qui viennent lui prononcer l'arrêt qui l'acquitte, ou celui qui le condamne à mort. Elle sourit en apercevant Dérigny, car avant qu'il eût ouvert la bouche, elle savait aussi bien que lui toutes les questions qu'il avait à lui faire.

— « A l'embarras de votre contenance, lui dit-elle d'un ton de légère gaîté, je devine, mon cher Arthur , que vous venez me demander pardon d'un manque de mémoire ou d'égard. Si, d'après les lois de la chevalerie, l'hommage d'un salut est une redevance qu'une dame a le droit d'exiger de la politesse de ceux qui la connaissent , je veux bien, pour vous rendre moins coupable, rejeter sur le compte d'une distraction la faute de lèse-galanterie, qu'hier au soir vous avez commise envers moi : allons , la paix est faite; asseyez - vous , et surtout abordez la question sans détour.

— Cette dame avec qui vous étiez au spectacle n'est-elle pas Espagnole?

— Écoutez , Arthur , reprit-elle d'un ton sérieux , cette jeune personne ressemble trop à Louise pour que je n'aie pas, comme vous, été frappée d'une aussi grande ressemblance. Je vous ai vu hier, et je vous ai trop bien examiné, j'ai trop bien lu votre cœur dans vos yeux pour ne pas comprendre le regard

continu que vous avez attaché sur elle j pour ne pas deviner quel motif vous amène aujourd'hui chez moi , et pour ne pas connaître jusqu'à la moindre émotion qui vous agite Arthur balbutia quelques mots.

— Eh bien , vous voilà tout honteux ! que votre conscience se rassure, il fallait bien en venir là.... D'ailleurs ce second amour n'est au fait qu'une reprise du premier. . . .

— Oui , vous avez raison , madame , c'est Louise encore... c'est elle... Mais, de grâce, continuez ! vous prévoyez assez la question. . . la réponse peut la précéder.

— C'est juste ; et , pour ne pas vous faire languir, je vous dirai d'abord qu'elle n'est pas mariée et qu'il n'est question d'aucun engagement pour elle Yous êtes plus tranquille n'est-ce pas?

— Oui , oui , achevez.

— Impatient!... elle est Espagnole, née à Barcelonne , et se nomme Francisca d'Avello ; orpheline et sans fortune , elle a été élevée par son oncle que vous avez vu hier , et qui , sans

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bien lui-même , tient cependant sa maison sur un certain pied d'aisance et de dignité, grâce aux revenus d'une place assez importante qu'il occupe en Espagne. Je l'ai connu pendant mon séjour à Barcelonne. Il est ici depuis peu, mais il y restera sans doute quelque temps , ayant à terminer un ancien procès contre un parent de sa femme. M. d'Avello a donné une brillante éducation à sa nièce, que vous trouverez, malgré cela, toute simple et toute naïve. C'est une femme ayant en elle de quoi rendre un mari tranquillement heureux. Son oncle a, je crois, grand désir qu'elle en rencontre un ; mais elle n'a pas de dot.

— Ah ! qu'importej si elle a un cœur libre à donner, n'est-ce pas la fortune la plus précieuse?... mais celle-là l'a-t-elle encore?

— Il est assez difficile d'en avoir une sûre garantie. Cependant je penche à croire qu'il n'y aura pas de créancier mettant arrêt sur ce bien-là ; et je pense, si l'accord s'en passe

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entre vous, que vous pouvez y prendre en toute assurance une hypothèque de mari.

— Que vous êtes bonne !

— Nous voici à la conclusion. Vous veniez m'apporter votre cause , me prier d'être votre avocat.... Je place vos intérêts sous la sauvegarde de mon amitié ; je plaiderai pour vous avec toute la chaleur et l'éloquence possible. Fiez-vous à moi , je vous ferai rendre , je l'espère , prompte et bonne justice. Mais comme vous êtes mon client , il est une clause dont je dois vous faire part , c'est qu'il y a dans l'esprit de l'oncle un faible pour le grand monde. Éblouissez-le par l'éclat du luxe ; ne pouvant lui jeter aux yeux de la poussière de vieux parchemins , qu'il trouve en vous l'aristocratie de l'or à défaut de celle du rang; parlez bien haut , devant lui , d'équipages , de livrées , jouez avec sa manie; votre mise au jeu sera sans doute un peu forte ; mais que voulez-vous , il faut bien payer le bonheur; on n'a pas de chance de gain sans en avoir de perte , et d'ailleurs vous n'avez be-

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