‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 31 sur 72 · III · texte numérisé non relu

III

Sa QUATRE AMOURS.

soin d'être gTand seigneur que pendant le séjour en France de M. d'Avello; une fois le bonhomme d'oncle en route, vous pourrez, tout à votre aise, redevenir simple bourgeois.

— Merci de l'avertisement, madame....

Mais vous me promettez de parler pour moi....

— Bien entendu Soyez sans crainte,

retournez paisiblement chez vous et laissezmoi faire , reposez-vous sur mon amitié du soin de votre amour , ayez confiance dans ma

diplomatie vous recevrez bientôt de mes

nouvelles — Au revoir, dormez, rêvez en paix. »

Ce même jour, Arthur reçut un billet de madame de Vaubrun , ainsi conçu :

a M. et mademoiselle d'Avello viennent demain dîner chez moi; je vous attends : venez en grande toilette de cérémonie , et surtout les doigts chargés de bagues, vous entendez ! l'éclat d'un diamant ajoute quelquefois pour de certains yeux à l'éclat du mé-

rite personnel , et notre oncle y voit un peu de ces yeux-là A demain. »

Comme nous n'avons reçu, nous, aucune invitation, nous n'assisterons pas au dîner de madame de Vaubrun. Sautons à pieds joints sur deux mois , et nous trouverons la jolie Francisca devenue madame Dérigny.

M. d'Avello quitta sa nièce quelques jours après ses noces et retourna à Barcelonne, allégi d'un grand poids , celui d'une femme sans dot à marier.

Enfin le voilà donc heureux, allez vous dire, ce sentimental Arthur , ce consciencieux amant ! Comme vous êtes prompt dans vos

conjectures heureux! Eh! bon Dieu non,

il ne l'est pas !

Et cependant lorsque Francisca lui avait dit : Athur je vous aime , vous êtes le seul homme qui me sembliez devoir rendre ma vie heureuse ; c'est d'après cette conviction que je m'engage à vous par un acte libre de ma volonté.... Quand elle lui avait dit cela.

c'était vrai , et ce n'était pas une vérité d'un moment, née du dépit ou du caprice. Hors à Dérigny, jamais elle n'avait dit à personne de cœur et de bouche , je vous aime , dans une signification à part de l'amitié.

Lorsqu'elle fut à lui pour jamais , elle ne se repentit pas de s'être donnée ; son joug d'épouse ne lui parut pas un fardeau. Elle ne regrettait rien , n'attendait rien ; elle marchait au pas du temps , sans désirer de ralentir ou de précipiter sa course. Son esprit ne franchissait pas le présent, elle était enfin heureuse d'une félicité passive, et il s'en fallait de beaucoup que le sort de son mari ressemblât au sien. Cette différence était la faute de tous deux. Pour composer en commun le bonheur d'Arthur, l'un demandait trop, l'autre ne donnait pas assez, quoiqu'elle

donnât tout Mais voici qui devient une

énigme Vite le mot.

Arthur, en épousant une Espagnole, avait cru trouver dans sa femme une âme ardente, passionnée, volcamque comme le ciel de sa

patrie. Et Francisca, née sur un sol de feu, respirant dans une atmosphère embrasée, n'avait subi qu'au physique l'influence du brûlant climat d'Espagne. Ses traits portaient seuls l'empreinte du cachet national , son caractère n'avait été frappé au coin d'aucun pays. Nonchalante comme une indolente créole, froide comme une fille du nord, insouciante comme une frivole Française, la nature s'était méprise en achevant de for-, mer la jeune Catalane; car, après lui avoir modelé le visage sur le type espagnol, elle lui avait ensuite façonné le cœur dans un moule étranger.

Ce fut d'abord à l'effet de la réserve et du doute qu'Arthur attribua la tiédeur et la timidité de l'expression parlée des sentimens de la jeune fille envers lui. Tout en donnant pour motif à la froideur de sa nouvelle fiancée cette cause assez probable , Périgny s'étonnait au dernier point de cette tranquillité d'un amour espagnol. Louise était Française, avait reçu une éducation imbue de mille pré-

jugés... et, grand Dieu! combien n'était-ce pas avec plus de force, plus d'élan, de verve,de secousses d'âme qu'elle avait su passionner sa voix à lui exprimer ce qu'elle ressentait!... quelle différence I . . . et pourtant toutes deux avaient même visage. Aussi ne iut-ce qu'avec un mélange de crainte et d'espoir qu'Arthur reçut l'aveu de Francisca. Certes quelque passion qu'il eût pour elle, il n'eût peut-être pas kâlé le jour qui devait la lui donner, si la mort de Louise n'eût été pour lui une leçon terrible, en lui apprenant que le temps est un créancier à qui l'on ne doit jamais accorder de sursis pour payer une dette de bonheur. Le départ de M. d'Avello lui causa une joie secrète, une joie d'égoïste; il espéra que sa femme n'ayant plus que lui sur qui reverser toutes ses affections .présentes, ajouterait au sentiment qu'elle lui accordait ceux qu'elle avait employés à aimer de près , pays , amis , parens, et qu'ainsi lui occupant seul Factivité de son âme, finirait par obtenir de celte union de sentimens divers une somme de

QUATRE AMOURS. Sj

sensations suffisante pour le payer de l'amour qu'il donnait Erreur de calcul : en échangeant contre la tendresse de son mari la totalité de ses affections, la jeune femme resta encore bien en arrière de compte avec lui !

On peut comparer l'organisation de l'esprit humain à celle d'un clavier ; le cœur est un instrument composé de différentes cordes répondant à des touches extérieures , dont le mouvement ou l'immobilité leur impose le silence, ou leur commande la parole. Chaque corde rend un son distinct; une note seule, et chaque note est une passion. Comme c'est presque toujours le hasard qui fait résonner le cœur , aussi existe-t-il des touches que sa main effleure à peine , d'autres qu'il rompt à les frapper lourdement , ou qu'il use à les heurter trop de fois , ou à les agiter trop long-temps , d'autres enfin sur lesquelles ses doits capricieux ne se posent jamais. Et quand la mort en étouffant tous les sons qu'il peut rendre vient briser l'instrument, il est souvent des cordes qui n'ont pas

encore rendu leur note, et qu'elle rompt sans les laisser résonner.

Dans le cœur d'Arthur , la corde de la vanité resta muette jusqu'à l'époque de son mariage. Ce fut le hasard, on ne peut le nier, qui en obtint le son prolongé qu'elle rendit. Si Dérigny, en déployant un faste ridicule dans un simple bourgeois comme lui , s'engagea dans cette voie de folles dissipations, qui tôt ou tard ne pouvait manquer de le mener de la fortune à la misère , ce ne fut , d'après les conseils de madame de Vaubrun, que pour flatter l'orgueil du vieux d'Avello et obtenir le succès de ses vœux de la réussite de ce charme... Mais en voulant séduire il fut séduit ; et, oubliant bientôt de se conformer à la seconde partie des instructions qu'il avait reçues, loin de rétrograder, il avança. Ainsi il entra dans ce chemin , guidé par l'intérêt ; il y fut ensuite conduit par le plaisir, puis entraîné par le besoin.

Cependant , avouons-le , si Francisca eût été ce qu'il la rêvait , Espagnole à l'âme

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comme aux yeux, lui, Arthur, eût été homme à s'appliquer dans un sens vrai ce vieil et langoureux adage, presque toujours mensonge , une chaumière et votre cœur; mais il fallait pour cela un cœur large, compact, plein de mille sentimens, tous colorés d'un reflet d'amour; et, ne trouvant qu'un cœur étroit , presque vide , il fit une variante au sentimental proverbe, et, pour s'en arranger, mit le mot palais à la place de chaumière.

S'appliquant , se fatigant à étudier sans profit le caractère de sa femme, ne rencontrant rien du côté de la passion, il chercha du côté du caprice ; à défaut d'amour , il demanda de la coquetterie, mais de la coquetterie de tête seulement, de celle qui fait sourire une jeune femme à la vue d'une parure nouvelle , comme une petite fille à la vue d'une poupée. Eh bien! le croira-t-on, rien encore, pas plus de vanité que d'amour. Oh! c'était désespérant, cela, c'était à faire naître de cruels soupçons dans l'esprit d'un mari. Espagnole et une telle apathie de tête

et de cœur! C'était un étrange problème dont la solution pouvait être une vérité funeste. N'importe!... Arthur se résolut à la chercher. L'obtint-il enfin? Nous verrons! patience !

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