‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 37 sur 72 · UN TISON · texte numérisé non relu

UN TISON

D'importantes affaires d'intérêt appelaient Ambroisine à Paris ; mais il y avait de la glue à Rennes , comment s'en arracher sans y laisser au moins la moitié de soi-même?

Nous n'oserions guère assurer que le prétexte derrière lequel la marquise retrancha sa résolution de rester fût bien fort de réalité, de probabilité même; mais, plausible ou non , elle en trouva un , et la comtesse

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partit pour Paris chargée de la procuration de sa fille, qui revint à Rennes aussitôt le départ de sa mère.

Le temps inaperçu avait marché sans bruit , et emporté à la sourdine cinq ou six mois de l'existence de madame de Fermonl ; c'est qu'on ne songe pas au temps quand on aime , et elle aimait bien, la pauvre femme.

Regardez, ils sont ensemble, les voilà tous deux assis devant la cheminée d'un petit salon ; Ambroisine est placée dans une bergère et lui est à ses pieds, assis sur un petit tabouret; il soulève la tête vers elle, et do ses grands et beaux yeux attache sur les siens un regard immobile et passionné, et semble plongé dans une suave méditation d'amour. La Marquise laissait, distraite, ses jolis doigts s'égarer dans les anneaux soyeux et pai fumés des cheveux de jais qui, par l'effet du contraste, relevaient encore l'éblouissante blancheur du front noble et

pur de Roger , et tous deux se taisaient, m. 13

Oh ! qu'entre deux êtres pareils d'âme, un tel silence gardé quand les paroles extérieures sont permises est une voix éloquente! Intime langage parlé de cœur à cœur , combien n'as -tu pas d'igénieuses expressions, de doux idiotismes , que les lèvres ne peuvent traduire ! heureux qui te parle , ineflfable et mystérieux langage !

Cétait le soir ; la clarté de la lampe, dirigée horizontalement, laissait le plafond et la moitié de la hauteur des murs dans une douteuse obscurité ; mais le côté de la cheminée était doublement éclairé et par la lamj)e et par un feu large et brillant. La bûche à demi consumée qui soutenait les autres, s'étant rompue, un tison enflammé roula fumeux et pétillant, et se heurta avec contre la digue de cuivre qui l'arrêta au premier bond de sa course ardente ; mais , s'étant brisé dans le choc, plusieurs éclats s'élancèrent impétueusement et retombèrent sur le tapis. Ambroisine, effrayée, se leva en poussant un cri, et Roger se saisissant des pincettes , se hâta de

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renvoyer vers le fond de 1 atre ces étincelans débris.

— Peureuse , dit-il en se retournant vers la marquise pâle et tremblante. Mais aucune étincelle ne vous a touchée , mon ange ?

— Non , je ne crois pas, répondit-elle avec insouciance et presque avec tristesse. J'ai eu peur , je l'avoue , mais non de quelque accident causé par la chute de ce feu. Nous ici , aucun danger n'était à craindre.

— Et qu'avez-vous craint, mon Ambroisine?

— Je ne sais ; mais il m'est venu au cœur un mouvement spontané d'effroi , qui me l'a rétréci , glacé comme l'étreinte d'un douloureux pressentiment. C'est qu'aussi, il faut si peu de chose pour faire retomber de la vie idéale dans l'existence positive !

— Et la réalité parait bien aride et bien sombre à mon Ambroisine?

— Oh! ne dites pas cela, mon ami; ma vie est brillante et parfumée, car vous la colorez de bonheur et l'embaumez d'amour !

Puis un touchant, un long sourire à l'in-

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dicible expression, s'arrêta sur ses lèvres dont la pâleur s'en allait.

— Alors , qui vous a donc effrayée, mon amour? quelle crainte a pu jeter dans votre pensée sa douleur incisive?

— Ce n'est pas, croyez-le bien, Roger, un doute sur mon bonheur présent ; mais c'est un coup d'œil rapide , tombé malgré moi , sur la fragilité de ce qui nous paraît de plus solide en fait de ressorts, d'existence et de félicité. Ce feu écroulé, eh bien! si personne ne se fût trouvé ici, une seule étincelle, en s'arrêlant sur ce tapis ou en jaillissant vers ces rideaux, n'eùt-elle pas suffi pour embraser , pour dévorer les objets auxquels elle se serait attachée? Et bientôt la flamme, en s'agrandissant, devenue un large et mordant incendie

— Mais rien de tout cela n'a couru la chance d'arriver.

— Non ! mais j'ai soudain pensé que le bonheur était comme la vie , sans cesse exposé à mille événemens destructeurs contre

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lesquels la prévoyance la plus active se précautionne souvent en vain. Je me suis dit qu'un instant suffisait pour entraîner de la félicité la plus exquise à l'infortune la plus

amère et j'ai eu peur.

— Eh mon Dieu! ma bien-aimée! si nous regardions ainsi à toutes les pierres du chemin , oserions-nous jamais faire un seul pas? Il vaut mieux aller à l'aveugle. Mais , pour dissiper cette noire pensée qui vous attriste , consultez vos croyances superstitieuses ; et si vous voulez attacher un présage à ce feu défait , choisissez celui-ci comme un des plus accrédités : un tison qui roule, c'est le sort qui apporte un événement heureux. Ce qui reste à savoir, c'est si nous avons tous deux une part dans l'événement promis , ou s'il ne doit arriver qu'à l'un de nous deux un surcroît de bonheur ; si c'est à moi, c'est peut-être enfin le choix de ce jour de suprême félicité , ce jour où le sceau des lois doit s'apposer à notre amour. Mon amie, vous le retardez bien long-temps ; combien

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cie million? r]f-vœux -jrd'^-ns rr^i-jep^5adres&é& à ra^f-nir pour qu'il •:^: h^it-it de me l'apporter. Oh ! pourquoi ne voulez-vous pas qn'il viramecebeau jour d'hyrnen!- Si vous saviez, Ambroiîine. combien, par le retard., vous jetez dan« mon âme de doutes accablaos! Si vous I: 5 vj- z. le remords vou= prendrait de tout le mal que vous me faites, vous auriez piti^: de ma lourde attente. Vous me diriez : tel jour, a telle heure, nous serons unis pour réternjtf-. Mais non. vous ne voulez pas me le (ïiTK f n ori ; vous êtes femme , et la peine que vous c u -z sourit â votre orgueil ; tous êtes fif:re de m^ s tourmens : plus je souffre et plus vou- reconnaissez l'étendue de votre pouvoir, plus vous croyez...

— Ce que je crois, mon ami, c'est que je ne mérite pas d'être accusée de cette coquetterie de puissance que vous me reprochez. S'il est vrai que je possède quelque empire sur vous . je ne veux l'exercer qu'au profit de votre bonheur.

— lîypocritf ! c'est pour mon bien qu'elle

recule ainsi le jour do noire union — et je l'acctise!... Ah! je suis vraiment un monstre d'iasfratitude.

— Ne vous ai-je pas dit que le rapprochement ou leloignement du jour de notre mariae^e dépendait du plus ou moins de promptitude dans le résultat du voyage de ma mère à Paris.

— Oui, mais vous a-t-il plu de me dire quel est ce résultat que vous attendez? Non. Vous me laissez me fatiguer l'ame à s'égarer de conjectures en conjectures, à se heurter contre mille doutes, mille chances de malheur , sans pouvoir saisir la moindre probabilité. Et quand je vous demande, inquiet, tourmenté, quand je vous prie en grâce, à genoux , de m'apprendre ce qui s'oppose à votre décision , vous souriez de me voir souffrir et répondez joyeuse ; C'est mon secret , vous le saurez. Oh ! pitié pour mon inquiétude, pitié! Ambroisine; parlez 1 dites-moi pourquoi vous le repoussez si loin dans l'avenir , l'instant qui doit consacrer nolr*i

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amour? Parlez! votre silence me fait bien malheureux !

Les yeux de Roger étaient humides ; il y a une grande et magique éloquence dans des pleurs amoureux. Ambroisine, délicieusement émue , prit une des mains de son bien-aimé, la porta à ses lèvres, y déposa un baiser de repentir, et dit :

— Ne m'accusez pas, mon Roger, ne me gâtez pas , par vos reproches, le plaisir de la surprise que je veux vous faire. Laissez-moi garder mon secret quelques jours encore. C'est le dernier que j'aurai, je vous promets, foi d'amie , vraie et fidèle , de ne plus rien

vous cacher Curieux que vous êtes , sa-

vez-vous que vous êtes pire qu'une femme ! Allons , il boude encore. Mais rassurez-vous donc , persuadez-vous bien que ma résolution de lier ma vie à la vôtre est réelle, inébranlable ; qu'elle a été prise par mon cœur , par ce cœur tout à vous. Non, ce n'est point une résolution due au caprice et frivole comme lui. Et si l'un de nous deux doit

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mettre obstacle à notre mariage , ce sera vous qui ne voudrez plus de moi , et non pas moi qui refuserai d'être à vous. Oh non ! ma destinée vous est soumise. Premier venu dans mon cœur, vous y posez un sceau que rien ne pourra briser. Nul avant, nul après... Toi seul, ô mon souverain maître! et toute mon âme à toi ; oui , toute ! car je t'aime d'estime, d'amitié, d'amour Et toi! m'aimes-tu , despote adoré ?

— Oh ! oui ! oui !

. — Il la serra contre son sein.

— Il est tard, reprit-elle 1 Yoyez , onze heures déjà. Que le temps est agile. A demain , mon bien-aimé, à demain. Quoi!

vous restez encore! partez donc, importun.

Il sortit. Ambroisine resta long-temps , après son départ, à rêver d'amour éternel, de bonheur sans mélange, à s'applaudir de

son choix Hélas! bientôt pourtant tu

dois t'évanouir, brillant mirage d'amour!

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