UN TITRE
Arrêtez-vous, jours de bonheur qui fuyez avec tant de vitesse, arrêtez- vous , Ambroisine est heureuse !
A demain, mon bien- aimé, avait-elle dit la veille à Roger lorsqu'il la quitta... A demain...
Deux marteaux se firent entendre à la fois, l'un était celui de la pendule , qui annonçait chaque soir à Ambroisinc l'heure du retour
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du beau lieutenant, et l'autre, qui avertissait qu'il était à la porte de l'hôtel de Ferment, On l'ouvrit, il entra....
Roger trouva la marquise tenant en mainun volume de don Quichotte.
— Je lisais en vous attendant, lui dit-elle, l'histoire de ce bon chevalier de la triste figure. C'est mon héros favori. Savez-vous bien que j'ai une passion pour lui.
— Je vous remercie de l'aveu , mais ne me donnez jamais que de semblables rivaux, et je vous pardonnerai votre inconstance.
— Oui , je l'aime par l'effet d'une certaine sympathie entre son caractère et le mien. Car j'ai regret parfois , à ce beau temps de la chevalerie errante, à cette fidélité des amans d'autrefois envers la dame de leur pensée, à cette noble et téméraire valeur des jeunes preux. Et je me disais, quand vous êtes entré , que si nous eussions vécu de ce temps-là , je vous aurais pris pour mon chevalier, si vous m'aviez voulu pour votre dame. Dites , m'eussiez-vous choisie ? eussiez-
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VOUS porté mes couleurs, proclamé mou nom dans les tournois ? M'eussiez-vous envoyé vos captifs enchaînés, vos géans vaincus?
— Et vous , belle dame , eussiez-vous , adorable inhumaine, réduit par vos rigueurs le pauvre esclave de vos charmes au désespoir, à la folie ou à la mort? Ou bien, pour le récompenser de sa bravoure, pour le payer de sa constance , lui eussiez-vous octroyé le don précieux de votre cœur ?
■ — Oui, si vous eussiez été mon chevalier, vous eussiez été le seigneur de mes pensées, le roi de mon âme.... comme vous l'êtes, mon ami.
— Vous m'aimez donc?
— Ingrat!... Il le demande, il ne le sait peut-être pas.
— C'est que je ne pourrai jamais en être assez persuadé , mon ange. Mais où enétiezvous de l'histoire du brave et galant don Quichotte de la Manche? Sa redoutable épée venait-elle de pourfendre quelque géant , do
mettre en fuite une armée rangée en bataille?
— Non , pas encore. J'en étais à l'endroit où l'inimitable amant de l'incomparable Dulcinée du Toboso, après avoir fait la veille des armes dans la cour d'une hôtellerie, se fait conférer, par l'aubergiste, l'ordre de chevalerie. Vous êtes arrivé au moment où le héros à genoux reçoit sur l'épaule l'indispensable coup de plat d'épée. En lisant ce passage , il m'est venu la fantaisie de vous conférer aussi , moi , cet ordre que peut-être vous ne voudriez pas recevoir.
— Loin de le refuser, je solliciterai même de votre courtoisie de me l'accorder dans le moindre délai possible, et surtout de ne pas oublier le baiser d'usage nécessaire à la validité de cette auguste cérémonie.
— Eh bien ! voyons , je vous dispense de la veille des armes. Yoici justement votre épée, c'est ce qu'il nous faut. A genoux donc, les mains jointes, le front incliné... bien. Maintenant, recueillez-vous en silence, de-*
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mandez au dieu des amans comme au dieu des héros , d'affermir dans votre âme le courage et l'amour. Jurez d'être ami fidèle et guerrier valeureux. Vous engagez-vous, par serment, à ne servir que votre dame, à n'aimer qu'elle ?
— Oui , je jure de n'adorer jamais que la noble et belle Ambroisine ! de n'avoir pas une pensée qui ne lui appartienne , de lui consacrer ma gloire, si j'en puis acquérir ; d'obéir à ses ordres , de me soumettre en aveugle à la moindre de ses volontés , de sacrifier tout pour elle , ma vie même , s'il lui plaît d'en vouloir l'abandon
— Ce dernier serment est de trop. Après?
— Je jure de n'entreprendre rien d'important qui n'ait obtenu son aveu ou ne mérite de l'obtenir. Je promets de l'invoquer comme mon ange tulélaire , ma divinité secourable. Et dès ce moment , je prends pour ma devise d'amant et de guerrier : Jusqu'à la mort! Ambroisine et l'honneur.
Alors la marquise prit d'un air grave
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l'épée de Roger, en frappa légèrement à plat l'épaule de l'aspirant, la remit ensuite dans le fourreau, et se penchant vers lui lui donna le baiser de l'ordre.
— Maintenant , ajouta-t-elle, relevez-vous, noble et vaillant preux ; relevez-vous , beau <;hev aller. Edouard Roger j lieutenant au deuxième bataillon du troisième de chasseurs à cheval , vous êtes promu au grade de capitaine au premier bataillon du même régiment , en remplacement du comte de Les- -seval, admis à la retraite. Vous êtes appelé à prendre place parmi la noblesse de France; il vous est permis de porter et de signer comme vôtre le titre et le nom de baron de Saint- Aire. Sur ce, bien dûment autorisé par lettres et patentes accordées à vous, Edouard-Roger, rayé du cadre de bourgeoisie , fait noble et baron sous bon plaisir royal. Ainsi donc , relcA^ez-vous , capitaine baron de Saint-Aire.
La marquise l'aida d'une main à se relever, et de l'autre, lui présenta un volumineux
paquet revêtu d'un cachet ministériel. Rog^er la regardait d'un air interdit , ne pouvant comprendre ce qu'étaient ces papiers. Les dernières paroles de madame de Fermont ne lui avaient pas semblé plus sérieuses que les premières. Enfin, il regarda! C'était bien son adresse , écrite sur une enveloppe , scellée dans les bureaux du ministère de la guerre.
— Eh bien! vous ne lisez pas, vous ne comprenez pas , c'est mon secret devenu le vôtre. Allons, mon cher baron, reprenez vos esprits , sortez de ce grand étonnement.
Roger lisait. C'était une dépêche du ministère de la guerre , lui annonçant que S. M. Louis XVIII , roi de France , venait, à la recommandation de son Excellence et vu les bons renseignemens pris et donnés sur ledit Edouard Roger, de lui accorder le titre de baron de Saint- Aire et de l'élever au grade de capitaine.
C'était une surprise si étourdissante , que le nouveau baron fut quelques minutes
avant de pouvoir débrouiller du chaos de ses pensées ce qu'il lui en fallait pour comprendre ce qu'il venait de lire, pour s'expliquer comment il recevait ces faveurs inattendues, et, il faut être juste, si peu méritées. Il était évident que c'était à la marquise qu'il était redevable et de son grade et de son titre. Madame de Fermont , bien qu'elle ne partageât pas les préjugés de sa mère et que l'amour qu'elle ressentait fût plus fort que toutes les considérations sociales , ne pouvait cependant consentir, sans une espèce de honte, à abdiquer le rang où sa naissance et son mariage avec le marquis l'avaient placée dans le monde, pour devenir la femme d'un simple lieutenant, d'un petit bourgeois. C'était devenir, en le faisant, la fable de toute la ville; c'était passer pour une folle passionnée. Quelque amoindri qu'il fût par l'amour, son orgueil était encore assez puissant pour former opposition à son mariage. Madame de Kersanec , sentait
aussi sa fierté se révolter à l'idée d'un gendre
roturier , pour successeur d'un gendre marquis. Et quelque beau que fut Roger, quelque aimable qu'il fût pour elle , elle aurait cru déchoir à le nommer son fils. Enfin, ces deux clames s'avisèrent ensemble d'un remède à cette plaie de vanité. Voici comment elles parvinrent à l'appliquer :
Madame de Fermont était , par alliance, cousine à un degré éloigné du ministre de la guerre qu'elle avait connu et vu souvent du temps qu'elle habitait Paris. Madame de Ker- ' sanec, en partant pour cette ville, se chargea de voir son excellence. Le ministre alla audevant de ses vœux, enchanté de pouvoir donner à sa belle parente une preuve de son amitié, en employant en sa faveur le crédit qu'il possédait auprès du Roi. Ce fut avec le plus gracieux empressement qu'il sollicita pour Roger les lettres de noblesse que Sa Majesté accorda au protégé par estime pour le protecteur. L'obligeant ministre joignit à l'envoi de ces lettres celui d'un brevet de capitaine. Madame de Kersanec se hâta d'à-
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dresser le tout à sa fille. On se doute bien, d'après cela, que ce n'était pas sans intention que la marquise, en attendant Roger, lisait ou feignait de lire les aventures du fameux don Quichotte.
Avant qu'il eut recouvré la parole que l'étonnement et la joie lui avaient fait perdre, cette explication s'était présentée nette et claire à l'esprit de Roger. Habile à commander à toutes ses impressions, à les cacher ou à les montrer selon qu'il lui était utile qu'on les connût ou qu'on les ignorât, sa science ne ^e trouva pas en défaut. En proie intérieurement à un délire de vanité, rien ne transpira au-dehors de son accès d'orgueil. Ce fut à la reconnaissance qu'il fit tous les honneurs de satisfaction qu'il ressentait ; et quand sa voix, qu'avait arrêté la surprise eut recouvré sa liberté, il saisit les deux mains de la marquise, y déposa de nombreux et rapides baisers, et dit :
— «Eh quoi ! mon Ambroisine, c'est à vous que je dois ces honneurs , ce rang que je
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vais occuper dans le monde? Oh! si vous pouvez deviner ce que j'éprouve, si vous connaissez des paroles qui rendent ma pensée, enseignez-les-moi; car je n'en sais pas qui puissent la dire , et pourtant je voudrais l'exprimer.
— Mon ami. ceux qui s'aiment s'entendent du cœur, et je vous comprends.
— Ma bien-aimée, je vous devrai donc tout , bonheur , rang et fortune.
— On peut payer tout cela, et beaucoup plus encore avec un peu d'amour... et mon baron, je l'espère, n'est pas un débiteur insolvable.
— Oh 1 non 1 toute mon âme pour te payer ma dette.
— Soit, je la prends; mais n'allez pas la redemander,
— Jamais.
— Me pardonnez-vous maintenant d'avoir eu un secret à moi, de vous avoir fait mystère de tout ceci, qu'il n'était bon de vous apprendre que comme projet accom-
pli , et qui jusqu'à la réussite ne valait rien du tout à vous être dit? M'en voulez-vous encore, mon beau chevalier?
— Je n'ai guère en cet instant la force de vous en vouloir , mon adorée. Vous me faites pour cela trop heureux en m'arrachant du cœur la crainte empoisonnée qui l'ulcérait en silence, car je ne vous ai pas dit tout ce que j'ai souffert ; c'était horrible ! Si vous le saviez , si vous connaissiez le supplice continu auquel vous avez livré mon âme !
— Ne vous en souvenez plus que le temps de me le raconter, et puis oubliez-le pour toujours , ce tourment dont je suis la cause innocente ; car vous ne soupçonnez pas que je me plaise à donner la question à votre cœur. Voyons, mon ami, que pensiez-vous^ donc?
* — Je comparais ma destinée à celle de mon Ambroisine ; je trouvais nos deux places dans le monde, marquées si loin l'une de l'autre , qu'il m'était bien permis de craindre que l'amour fût impuissant à les rappro-
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cher. Vous, ma femme ! vous, ma compagne pour la vie ! Pouvais-je croire mériter qu'il me vint autant de bonheur ! Je me rappelais en vain , pottr me rassurer de mon doute , cette enivrante réponse que vous me fîtes , lorsque je vous disais , que si le ciel m'eût fait prince ou roi , ce n'aurait été qu'à vos pieds que j'aurais voulu enchaîner ma grandeur et ma liberté. Si vous étiez prince, m'aviez-vous demandé de votre douce et ravissante voix, m'aimeriez -vous plus que vous ne m'aimez ? Le pourrais-je , m'étais-je écrié, quand vous avez comblé pour moi la mesure d'amour que peut contenir un cœur d'homme? Eh bien! aviez-vous répondu, puisque vous ne m'aimeriez pas davantage, à quoi vous servirait d'être prince pour me plaire ? Et vous m'aviez tendu la main en ajoutant : Elle est à vous , mon Roger, soyez mon guide, mon appui, mon époux. Ces paroles enchanteresses , ces mots talismaniques, d'amoureuse magie me résonnaient en vain sans cesse à lame; j'avais beau les
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écouter , je ne pouvais les revêtir de conyiction, Y ajouter foi , m'eût semblé TefFet d'une présomption presque coupable. Et, le dirai-je? loin de chercher à m'en persuader, je tremblais d'y croire. J'avais peur d'accueillir une espérance qui, déçue, m'eût précipité du ciel dans l'enfer. N'était-il pas possible que votre orgueil eût pris mon cœur pour son hochet ? En accueillant mes vœux, en me promettant votre main, ne pouviez-vous pas, ma bien-aimée, vous être fait un plaisir de m'enivrer d'espérance , de me montrer le fantôme du bonheur ? Ne pouviez-vous pas ensuite me montrer la réalité auprès de l'illusion , me désabuser tout d'un coup , me briser , m'anéantir par un dé ces aveux qui tuent, me dire : Je ne vous aime pas? Vous n'étiez pour moi qu'un simple jouet d'enfant, dont je me suis amusée quelque temps et que maintenant je foule aux pieds, parce qu'il m'ennuie ou qu'il m'en faut un autre.
— Ah! Roger, quelle idée vous aviezde moi î
— Pardon ! mon amie, pardon ! ce que j'ai souffert m'a assez puni de mon injustice, ne me la reprochez pas!
— Croyez-vous enfin que je vous aime?
vous sentez-vous pleinement convaincu ? S'il vous reste quelques doutes encore, dites-lesmoi , pour que je vous aide à les dissiper.
— Je n'en ai plus , je vous offenserais , si j'en conservais après la preuve d'amour que vous venez de me donner. Non , je n'ai plus peur de me tromper en me croyant heu-reux!... Et vous, mon Ambroisine ?
— Ah! doublement heureuse de votre bonheur et du mien.... Ainsi, plus de nuages à votre ciel d'amour, n'est ce pas, mon ami?
— Plus de soupçons , du moins , et si quelque peu de tristesse se mêle encore à la joie qui me gonfle le cœur, ce n'est pas votre faute , c'est celle d'un insensé, d'un orgueilleux— c'est la mienne.
— Eh qu'avez-vous donc , mon amii ? confiez-moi cette pensée amère. Vous dites
qu'elle est folle, je me ferai raisonnable pour la combattre , si je le puis ; je ne veux pas que votre bonheur reste incomplet.
— Non , ma bien chérie, vous ne la saurez pas.
— Quoi ! je ne pourrai obtenir une petite confidence en échange de mon plus grand secret! Méchant!
— Ne me pressez pas , de grâce ! Si j'éprouve en ce moment une seule émotion pénible à ressentir, c'est ma faute, je vous le répète , et j'ai raison de la vouloir cacher.
— Non , vous avez tort , très grand tort ; et si je ne puis rien sur vous par la prière, j'essaierai le commandement! Vous êtes mon chevalier , vous devez m'obéir. Vous m'avez fait serment d'obéissance , ne vous parjurez pas, entendez-vous bien, Roger; je veux tout savoir , tout ! Prenez garde à ne pas avoir dans votre pensée de porte dérobée dont vous ne me donniez pas la clef.
— Allons ! puisque vous le voulez !... Ambroisine, ce nom qu'on me permet de porter,
ce rang que je vais posséder me seront chers, sans doute, ils me viennent de vous, mais ce n'est pas pour moi que vous me les avex fait obtenir.
— Et pour qui donc, s'il vous plaît?
— Ce n'est pas pour vous non plus. Vous savez bien que je ne puis m'enorgueillir d'un titre et d'un nom qu'il m'est impossible de porter sans me ployer dessous; car vous en conviendrez vous-même, Ambroisine , je n'ai rien en moi qui puisse justifier le présent qu'on a bien voulu m'en faire. Quant à vous, mon amie, je me flatte qu'hier vous n'aimiez pas moins et pas autrement le petit bourgeois , le simple lieutenant Roger, que vous n'aimerez demain le baron de Saint-Aire. J'étudie votre cœur dans le mien, qui n'aime , de la noble et riche marquise de Fermont , que la belle , la douce , la charmante Ambroisine !
— Oui , je le sais , mon ami , votre amour me regarde moi seule; il ne voit ni mon
rang, ni ma fortune. Mais achevez, pour qui donc vous ai-je fait obtenir...
— Pour le monde, pour les préjugés dont votre cœur, malgré l'amour, subit encore le joug glacé , le despotisme étroit. Je suis injuste de me plaindre et trop avide de bonheur : ne mi'en avez-vous pas donné bien audelà de ce que je devrais en avoir. Je le sens, je ne vaux pas l'entier oubli du monde; tandis que vous valez pour moi mille fois plus que tout ce que j'oublie pour vous. Ce monde , dont l'image a fui de ma pensée quand la vôtre est venue prendre place dans mon âme, qu'avait-il à m'offrir? de froids amusemens, de vains plaisirs frivoles, hochets de l'esprit. Et vous , mon ange ! quelle, ineffable félicité!