LE DEDIT
Vous qui , possédant la jeunesse , la beauté, le rang et la fortune, ne vous trouvez cependant en possession que d'une chétive part de bonheur, femmes! qui, le cœur vide encore d'amour , accusez l'avarice du sort et lui demandez de remplir votre âme, en y plaçant une image chérie... vous qui, oubliant ou méprisant coque vous possédez , soupirez de regret et d'envie ardente,
après ce qui vous manque , ce que vous embellissez par la magie du désir; vous qui vous dites dans vos souhaits et dans vos plaintes : ôh ! si j'aimais ! si l'on m'aimait l répondez : n'est-ce pas qu'Ambroisine est bien heureuse! que si vous aviez la même somme de félicité qu'elle, le sort n'aurait plus rien à vous donner , car vous aimeriez et l'on vous aimerait?
Vous croyez donc qu'on l'aime , quand épousant Roger, la marquise achète , du moins cette fois avec sa fortune, une provision de bonheur pour toute sa vie? Eh bien ! laissez son existence s'alourdir de deux mois seulement, etfouillez dans son âme; cherchez, recherchez dans tous les coins, si vous y trouvez le plus petit vestige de bonheur , vous serez plus habile qu'elle , car elle ne trouve plus rien.
Pauvre Ambroisine ! ce n'est pourtant pas la mort qui te l'a pris ton bonheur; l'absence ne t'en a rien ôté, car il est là, tu le vois; tu l'entends encore te répéter je t'aime , et
ces mêmes mots, que tu écoutais naguère avec délire , que tu recueillais dans ta mémoire comme une phrase sacrée et céleste ! tu les entends résonner comme des paroles de réprobation, tu les écoutes avec stupeur, avec effroi. . . D'où vient donc , hélas ! ce qui les rendait si doux à ton oreille, à ton souvenir ? c'était d'y croire, et tu n'y crois plus ! Ta foi morte, ton dieu d'amour s'est évanoui comme un rêve. Illusion! pourquoi t'en vas-tu emportant le bonheur avec toi?
Elle n'y croit plus, mais qui l'a détrompée? Comment a-t-elle su que celui qu'elle idolâtrait, qu'elle divinisait dans son culte, qu'elle voyait à ses genoux , comme un sujet soumis aux pieds de sa souveraine , qui paraissait ne penser que par elle , ne voir que par ses yeux, n'éprouver que par ses sensations , dont l'existence tenait à son amour et qui devait mourir s'il n'était plus aimé — comment a-t-elle appris que cet homme, acteur et non personnage dans ce beau drame sentimental , se revêtait d'amour
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avant de paraître en scène et rejetait son masque dès qu'il rentrait dans la coulisse?
Elle a su cela d'une façon toute simple, par un de ces événemens contre lesquels se heurtent ceux qui ne les cherchent pas , comme la pierre fatale contre laquelle vint se heurter le pied mignon de Perrette la laitière, et dont le choc inattendu causa la chute de son pot-au-lait. Vous savez cette histoire , n'est-ce pas ? le bonhomme vous l'a dite autrefois quand vous étiez enfant ; il vous l'a racontée avec toute sa bonne foi , sa naïveté de génie , et vous vous en souvenez, car ce que dit le vieux conteur ne s'oublie pas.
Or donc , quand la marquise rencontra ce maudit événement auquel elle s'attendaif. si peu , que dans sa prévoyance , elle ne l'avait jamais placé parmi les accidens dont son avenir pouvait être menacé, elle ne songeait pas comme Perrette, de poules couveuses , de vaches de métairies , mais elle songeait d'amour, de fidélité.... lorsqu'ayant
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par hasard regardé par une des portières de sa voiture, elle aperçut au travers des vitres d'un magasin de nouveautés divers objets dont elle se ressouvint d'avoir besoin; elle fit arrêter les chevaux et descendit.
Elle réfléchissait, indécise sur le choix de plusieurs étoffes qu'on s'était empressé d'étaler devant elle , lorsqu'un nom , qu'elle entendit prononcer tout près d'elle , par un commis causant à demi voix avec une demoiselle de boutique , la fit tressaillir depuis les cheveux jusqu'aux ongles et lui retira tout le sang vers le cœur. Elle s'arrêta, penchant l'oreille ; et , feignant d'examiner ce qui se trouvait sur le comptoir, elle écouta.
Si elle fût morte avant d'avoir entendu ce *qui se disait , elle fût morte heureuse; mais en ne vivant qu'une minute après l'audition de ce fatal dialogue , c'était assez de temps écoulé pour mourir la plus infortunée de toutes les femmes.
Grand Dieu! ce Roger qu'elle adore, qui déjà doit à son amour le nom qu'il porte,
QUATPdE AMOURS. aOQ
le rang où il est parvenu , la place qu'il occupe ; cet homme à qui elle ferait présent de sa vie, s'il la lui demandait, lui donne lâchement une indigne rivale. Le baron de la veille sacrifie à la vaniteuse coquetterie d'une grisette l'amour si tendre, si exclusif d'une noble marquise. Il rit avec la petite fille de la folle crédulité de la grande dame; il la foule aux pieds, la couvre d'opprobre , la froisse sous son mépris et rit de la perdre 1
Et la malheureuse, en apprenant tout cela, n*a pas senti sa vie brisée par cette atroce secousse morale. Ses yeux sont secs, sa voix est tranquille; elle écoute, elle parle... Oui, mais son cœur ! Oh ! supplices de l'enfer, vous ne devez pas être plus terribles aux damnés que cette souffrance ne le fut à son âme! Pitié pour elle !
Encore , si l'amour expirait quand le mé" pris arrive, si la haine pouvait obéir en venant au cœur lorsqu'il l'appelle à son secoursj^
si ce mot imposteur, celte parole de dépit > III. ,4
ce cri de vengeance , je vous déteste , pouvait être vrai! Mais hélas î qu'il faut de temps et d'efforts pour faire une vérité de ce douloureux mensonge! Quel tourment de ne pouvoir l'exercer sur celui qu'on méprise! Que la haine serait douce alors ! mais comme l'esclave impatient de liberté qui ne peut briser le joug de son tyran, l'âme reste long-temps attachée à l'amour.
Tant que madame de Fermont n'eut pas revu Roger , ce ne fut rien encore auprès de ce qu'elle ressentit en l'apercevant. Comment peindre une semblable situation? impossible, La pensée n'a point d'images pour la rendre.
Ambroisine voulait en vain s'envelopper d'une fausse indifférence , grimacer le dédain ; elle essaya, mais ne put continuer, et sa douleur brisant les digues impuissantes que lui opposait sa fierté de femme outragée se répandit en timides reproches. Le baron qui s'était d'abord aperçu à la froideur de
ia marquise qu'elle avait un orage dans le cœur, et que c'était lui qu'allait chercher la foudre, aida lui-même à l'explosion, sachant trop le danger d'un dépit concentré pour le laisser fermenter davantage. Elle parla.
Il y aurait eu maladresse extrême , faute impardonnable à sa présence d'esprit de se retrancher derrière une dénégation complète. Il avoua une partie des torts reprochés, et, dans cette faible portion de Térité , trouva un solide appui pour étayer son mensonge. Il fit le confus , le repentant , le désespéré; il pleura. Rien de plus fort de persuasion aux yeux d'une femme que des larmes dans ceux d'un homme. La puissance des pleurs d'un amant l'emporte à un point extraordinaire sur le pouvoir de ceux d'une maîtresse. C'est en apparence une irrécusable preuve de désespoir, d'innocence ou de repentir; et les larmes que versa Roger, répandues avec toute l'habileté, la ruse, la politique de son machiavélisme amoureux ^
prodiiisirentrsur l'offensée une partie de l'effet qu'attendait l'offenseur.
Elle pardonna donc, mais sans recevoir intérieurement aucun bien de son indulgence; elle pardonna par résignation à son infortune. La première goutte de fiel venait de toucher ses lèvres , et il était dit que la vie pour elle devait à chaque instant augmenter d'amertume.
Le séjour de madame de Kersanec à Paris se prolongeait comme cela devait être. Le motif de son voyage était un vieux procès rajeuni , et l'on sait que la noire magicienne que l'on nomme chicane , peut d'un seul coup de baguette changer en mois les jours employés aux soins d'un procès.
Avec quelques instances que la marquise fût pressée par le baron de Saint- Aire d'avancer le jour de leur mariage , quelque irrévocable que fût encore sa résolution d'unir son sort à celui de Roger , elle avait également arrêté d'attendre pour former cette union le retour de la comtesse de Kersanec. Mais ce
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retard , causé par le devoir filial , n'alarmait plus l'impatient capitaine. La chaîne d'Ambroisine était rivée , il n'appartenait qu'à la volonté du despote de briser les fers de l'esclave. Certain de son pouvoir sur l'esprit de madame de Fermont, Roger lui écrivit un jour le billet que voici :
0 Ma belle Ambroisine ,
«Je suis un malheureux 3 hier j'ai eu la « faiblesse de me laisser entraîner au jeu , «r j'ai joué, j'ai perdu, et je dois au vicomte « d'Esty quatre mille francs sur ma parole. « Ce serait en vain que j'espérerais pouvoir, à « moi seul , satisfaire à cette dette d'hon- « neur ; je me vois forcé de m'adresser à qui « m'aime. J'ai plusieurs amis qui , sans « doute , se feraient un véritable plaisir de «m'obliger, mais je croirais faire outrage à « la tendre afifection que vous avez pour moi , « si je m'adressais à un autre qu'à ma toute «bonne et bien-aimée Ambroisine. C'est donc
2l4 QUATRE AMOURS.
« VOUS , mon ange , dont je viens prier l'obli- « geance de venir au secours de la folie de « celui qui idolâtre et qui ne peut jamais « assez adorer l'unique amie de
Œ Roger, baron de Saint-Aire. »
« Si vous êtes assez bonne pour me prêter « cette somme , j'espère pouvoir vous la ren- « dre bientôt ; la fortune est capricieuse : « hier elle m'a été sévère, j'ai tout lieu d'es- 0 pérer qu'elle me sera douce demain. Je « ne lui demande qu'un sourire, et je l'a- « bandonne après, la coquette. >
Roger était donc un joueur de profession, il le fallait , pour avoir risqué de perdre autant qu'il avait perdu. C'était un joueur. Vous souvenez-vous de l'horreur qu'éprouvait la marquise à la vue d'une table de jeu? Quel coup tetrible pour elle, que la lecture d'un semblable billet!
Elle le reçut dans un moment où son esprit était agité d'un de ces accès de défiance contre l'avenir, qui enfièvre même
quelquefois les âmes les plus heureuses. On sait que par Yeffet de cette stupeur momentanée , tous les sentimens les plus actifs éprouvent une sorte d'engourdissement léthargique ; c'est alors que la raison vient demander compte aux passions de ce qu'elles ont fait, de ce qu'elles peuvent faire encore. Elle juge froidement tous les actes du cœur et condamne plus qu'elle n'absout... Revêtue d'un surcroît de puissance, elle en profite pour décréter les plus imporlans arrêts. C'est l'instant le plus propice pour prendre une forte résolution.
Armée d'un pénible courage et renvoyant ses larmes , de peur que leur empreinte humide ne trahît l'émotion dont elle voulait faire un secret pour elle seule, Ambroisine répondit ainsi :
«Je vous envoie, en billets de banque, « les quatre mille francs que vous devez au « vicomte d'Esty. Cette dette d'honneur ac- « quittée, je vous conseille, en amie, de xous
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« en tenir là avec la fortune. Vous la nom- « mez coquette, et vous avez raison. Croyez- « moi , ne cherchez plus à obtenir ses bon- <f nés grâces, retournez sur vos pas, tandis « que vous pouvez encore sortir de la voie « dangereuse où vous êtes entré.
«t Je viens de recevoir une lettre de ûia « mère, qui me demande auprès d'elle ; je « pars jeudi. Les soins qu'il faut que je « donne aux apprêts de mon voyage ne me Œ permettront de recevoir aucune visite dans « la journée; je vous le dis, pour vous épar- « gner une course inutile, s'il vous avait « pris l'envie de vous présenter chez moi. « Ce soir je vais au concert ; demain , ma <r soirée est également prise. Ainsi , je ne « pourrai vous voir avant mon départ. Veuil- « lez donc , dès ce moment , recevoir les « adieux de votre très humble ,
<r Ambroisine de Fermont. »
La marquise sonna.
— «Ivonnet, portez cette lettre chez le ba-
ron de Saint- Aire. C'est sans réponse 5 revenez vite. »
Roger , dont le visage s'était animé d'une expression de joie à la vue des quatre billets de banque , fronça le sourcil en parcourant les froides lignes que venait de tracer la main de madame de Fermont. Il froissa le papier avec humeur , le jeta à terre , puis le releva, le lissa, le ploya tranquillement, le mit dans un coffret qui renfermait la correspondance de la marquise.
— ff Voici, murmura-t-il, de longues lettres qui vous feront repentir de ce petit billet. Ah ! noble dame ! vous vous croyez libre , parce que vous ne sentez pas îe joug. Eh bien ! nous saurons l'appesantir. Mon tendre oiseau , vos ailes sont coupées , vous ne vous envolerez pas.
La journée s'écoula, sans qu'il se fût présenté pour forcer la consigne ; le soir vint. Comme Ambroisine était bien disposée pour aller au concert! Elle y fut pourtant, nevou-^ lantpas entendre sonner l'heure qui rame-
2lS QUATRE AMOURS,
nait Roger vers elle , au même endroit où elle éprouvait tant de plaisir à l'attendre, tant de bonheur à le revoir.
Il était minuit lorsqu'elle rentra chez elle.
— « Je ne me coucherai pas, dit-elle à sa femme de chambre , il faut que j'écrive ; donnez-moi mon peignoir du matin. C'est bien; laissez-moi.
Elle était seule depuis quelques minutes, lorsqu'un faible bruit, venant du côté de l'alcove , lui fit tourner la tête.
— « x\h ! Roger !
— Ambroisine !
— Monsieur! comment êtes-vous ici?
— Qu'importe? m'y voilà. Et je ne m'en irai que lorsque vous m'aurez entendu.
— Je vous écouterai demain; veuillez avoir la bonté devons retirer, ou mes gens...
— Prenez-y garde, le bruit de votre sonnette pourrait trouver de perfides échos.
— C'est vrai , dit la marquise , d'un ton d'amertume et d'effroi , en laissant retomber sur la cheminée la main dont elle allait
saisir un cordon de sonnette. Que me voulez-vous , monsieur ?
— Ce que je veux? l'explication de votre billet de ce matin; caprice ou ferme résolution, je veux savoir le motif de votre départ
— Je vous l'ai écrit : ma mère m'attend.
• — Non ! elle ne vous attend pas. N'essayez pas de le soutenir , Ambroisine , la feinte vous serait trop difficile. Vous voulez partir , parce que votre esprit est las de se jouer de mon cœur , parce qu'après avoir enfoncé le poignard dans le sein de votre victime , vous ne vous sentez pas la force d'assister à son agonie. Eh bien , ou vous guérirez la plaie que vous avez faite , ou vous soutiendrez la vue de votre crime... Vous ne partirez pas.
— Qui m'en empêchera , monsieur ?
— Moi , madame !
— Vous ! en vertu de quel droit , s'il vous plaît?
— En vertu de celui que vous m'avez donné sur vous, en me faisant croire à votre amour. Pensez-vous qu'après m'avoir dit :
je vous aime ! après avoir fait pour moi de cette phrase , vraie ou fausse , un suprême arrêt de la destinée , vous ayez maintenant la liberté de me dire : je ne vous aimais pas , ou je ne vous aime plus , sans qu'il me soit permis devons demander pourquoi? Yous avez ainsi disposé de mon existence morale pour l'empoisonner de regrets, la dessécher d'illusion , la jeter aux serres du désespoir. Quoi! vous pourriez me rendre impunément à jamais malheureux, et moi , je ne pourrais vous adresser un reproche de mon infortune ! Non , Ambroisine , les droits d'un amant lui sont acquis, plutôt par l'amour qu'il éprouve que par celui qu'il inspire. Si vous avez abdiqué les vôtres , j'ai gardé les miens ; et je vous le dis encore , vous ne partirez pas.
— Fort bien, monsieur! continuez ce rôle de maître qu'il vous a plu de choisir. Quant à moi , comme rien ne me force d'accepter celui d'esclave que vous voulez me faire prendre , je le refuse. Continuez cette
scène à vous seul, je ne me sens nullement disposée à vous donner la réplique. »
Roger regarda fixement madame de Fermont. Réfléchissant, d'après sa réponse glacée, qu'il avait tout-à-fait manqué cette première attaque, il résolut de changer de batterie, et, prenant tout à coup d'autres armes , fut s'asseoir dans un fauteuil auprès d'elle , laissa tomber sa tête sur les mains d'Ambroisine; et, mettant dans sa voix l'apparence de la plus profonde émotion :
— « Mon amie ! ma bien-aimée ! continuat-il , pardonne-moi , je suis si malheureux ! Dis-moi que tu oublies mes torts, que tu resteras, que tu m'aimes! Ambroisine, sois bonne, sois généreuse, pardonne au pauvre insensé qui t'outrage, rends-lui sa raison ou prends pitié de sa démence I Tu m'as promis du bonheur, tu le sais; ne me reprends pas ce que tu m'en as déjà donné. Tu ne sais pas tout ce que tu m'as fait de mal aujourd'hui, combien j'ai déjà dépensé d'existence à souffrir ! Oh ! repens-toi de ma peine, que
toi seule as causée, Ambroisine! Paie-moi ta dette ; dis-moi que tu m'aimes , et non seulement je ne serai plus malheureux, mais je n'aurai jamais encore éprouvé tant de bonheur !
Il avait relevé la tête , ses yeux attachaient sur ceux de la marquise leur reg^ard le plus passionné. Jamais Ambroisine ne l'avait vu plus beau ! jamais la ravissante figure du baron ne s'était empreinte d'une expression plus séduisante, plus magique, que ce mélange de douleur et d'espoir qui l'animait alors! Si elle avait eu conservé son estime pour lui comme elle avait gardé son amour, grand Dieu ! qu'elle se fût sentie fière de l'aimer, qu'elle eût refusé avec joie, trop certaine de perdre au change d'ôter cet orgueil de son cœur pour donner un diadème à son front! Mais hélas! elle le méprisait, et l'amour qu'elle éprouvait pour lui était dans ce moment atroce à ressentir. Quel supplice d'âme, quelle angoisse indicible, que de voir ce visage embelli d'une beauté
nouvelle! 0 marquise! marquise! il fallait que vous eussiez bien du courage pour cesser de l'adorer.
Cependant Roger la regardait toujours.
Madame de Fermont se taisait; son cœur saignait du silence que lui imposait sa raison; plus elle le trouvait beau, plus il lui faisait peur.
Oh ! dis-moi donc que tu ne partiras pas ! que tu m'aimes ! que tu seras ma femme! Tu ne vois donc pas que je suis le condamné, que tu es le juge, que j'attends ta réponse, pour savoir si je dois vivre ou mourir. Si lu m'aimes! dis-le-moi; si tu me hais! dis-le aussi; mais parle, il faut que je sache mon sort. Parle donc, Ambroisine! ma torture est assez longue , ne la prolonge pas davantage ; ton silence est par trop cruel. Parle , réponds-moi, m'aimes-tu? mon Dieu m'aimes-tu ?
— Oui 1 répondit-elle d'une voix déchirante! oui, je t'aime! je suis bien malheureuse de ne pouvoir m'empécher de t'aimer.
— Malheureuse ! quand lu sais que je t'adore, quand ton amour me rend insensé de bonheur.
— Oui, malheureuse, répéta-t-elle ; si l'on pouvait acheter pour son cœur tous les sentimens qu'on voudrait éprouver, je paierais volontiers de ma vie une heure de haine ou d'indifférence pour mourir en te détestant , ou , du moins, en ne t'aimant plus.
— Que veux-tu dire, Ambroisine? tu ne crois donc pas à mon amour, tu ne sens donc pas que je t'idolâtre? Quoi! ma voix, mes regards, mon émotion, ne te sont point des garans de mon cœur? Que veux-tu que je fasse pour te prouver que je t'aime? Quelque tâche pénible que tu veuilles m'imposer, si je parviens à te convaincre, qu'elle me sera douce à remplir!.... Mais tu m'as promis de rester, n'est-ce pas?
— Moi , non, je veux partir, je le dois.
— Tu veux me quitter , me faire mourir de ton absence! Que t'ai-je fait pour m'abandonner ainsi? car c'est une fuite. Tu ne
Tveux donc plus être ma femme? Et ton serment, oseras-tu le trahir? Tu m'as promis ■d'être à moi, lu t'en souviens?
— Si j'ai eu , reprit la marquise d'un ton plus digne , la faiblesse de vous faire ce serment, je dois avoir la force de le rompre. Vous me demandiez l'explication de mon billet , la voici : je reprends la parole que je vous ai donnée et je vous rends la vôtre.
— Tu ne veîix plus m'épouser, Ambroisine, dis-tu vrai?
— Oui, Roger; ne cherchezpoint à connaître le motif d'une semblable résolution ; qu'il vous suffise de savoir que je ne serai jamais votre femme. N'essayez pas de combattre ma volonté; je vous avertis d'avance qu'elle est assez forte pour résister à toutes vos attaques. D'après cet aveu , nous ne devons plus nous revoir; je pars pour ne plus être exposée à vous rencontrer encore : séparons-nous sans éclat, quittez-moi sans me haïr, et laissez-moi vous fuir sans vous mépriser.
— Non, tune me quitteras pas, tu tien-