III
dras ta promesse ; tu ne veux pas me tuer ! et je mourrais si tu n'étais pas à moi. Tu m'appartiens, tu n'as plus le droit de disposer de ton sort.
— Vous vous trompez, Roger; je ne reconnais en ceci que ma volonté pour arbitre. Je veux faire preuve de ma liberté en refusant votre main. Je ne vous épouserai pas. Tout est dit, monsieur.
— Tu m'épouseras , Amhfroisine , tu le dois , il le faut.
— Non, monsieur, la seule nécessité qu'il y ait pour moi , c'est d'obéir à ma raison qui dicte mon refus.
— Tu m'épouseras, te dis-je, continua Roger d'une voix terrible en saisissant avec fureur la main de madame de Ferment; noble marquise , le petit baron sera ton maître ; si ton orgueil me refuse , ta frayeur m'acceptera. Tu ne briseras pas tes liens sans te meurtrir à les rompre. Fière Ambroisine, ma haine est venimeuse.
— Quoi! monsieur, vous pourriez...
— La menace réussit quelquefois , quand la prière est vaine.
— Et de quoi m'osez-vous menacer?
— Devine !
— Ah ! je ne veux pas chercher.
— ■ Tu m'as écrit un billet un peu dur ce matin , mais ta plume a parfois^, été plus tendre.
— Grand Dieu 1 mes lettres ! vous oseriez abaisser à ce point. , .
— Pourquoi pas ?
— Roger 1 vous seriez un grand monstre !
— C'est possible. Mais si je ne puis sans lâcheté laisser impuni l'affront que me ferait un rival en m'enlevant un objet aimé, pourquoi te respecterais-je encore quand tu ne veux plus de mon amour?
— Vous me rendrez ces lettres.
— Te les rendre ! Et ma vengeance !
— Et votre honneur, Roger !
— As-tu pensé au tien , imprudente marquise, lorsque tu m'as fourni de pareilles armes contre toi ?
— Je suis perdue! s'écria-t-elle pâle et frémissante d'une atroce frayeur.
— Oui, tu l'es et sans retour, si tu ne rétractes à l'instant même l'arrêt que tu viens de prononcer. Veux-tu m'épouser ?
— Non, jamais 1
— Eh bien ! puisque tu m'y forces , choisis. Veux-tu signer ce papier, c'est une promesse de mariage portant un dédit de deux cent mille francs ; ou veux-tu que demain tes lettres d'amour imprimées apprennent à toute la ville les secrets du cœur de la fière marquise de Ferment?
— 0 ciel ! qu'osez-vous dire ?
— Veux-tu signer ce dédit ?
— Je respecte assez mon nom pour n'en pas revêtir un acte d'infamie.
— Tu n'as pas craint de signer tes amoureux billets, et je ne veux pas, par un frivole scrupule , priver plus long-temps , toi , de ta renommée d'auteur , et le public , du plaisir de te lire.
— Roger ! vous n'exécuterez pas cet odieux
projet, vous voulez m'épouvanter! mais votre conscience...
— Ne serait qu'une sotte , si elle me privait de ma vengeance !
— Mais que voulez-vous faire? c'est horrible! c'est d'un scélérat profondément coupable !
— Il n'y paraît pas , puisque tu préfères supporter les effets de ce crime à signer ce dédit.
— Mon Dieu! mon Dieu! je n'étais donc qu'un être réprouvé, puisque vous m'avez donné de l'amour pour un pareil homme ! Mon cœur , as-tu bien pu l'aimer ?
— Maintenant, par pitié pour vous, c'est moi qui vous conseille de partir au plus vite, et je ne vous engage pas au retour , car je ne vous soupçonne pas un assez grand courage pour soutenir tous les assauts qui vous seront livrés. De quel front supporteriez-vous le reproche amer ou la raillerie cruelle des regards juges qui poursuivront les vôtres? Comment verriez-vous les femmes q\\i vous
eatouraient, pour s'abriter de Yotre crédit dans le monde , dédaigneusement se détourner de votre chemin ou répondre à vos paroles d'aménité : je ne vous connais pas , je neveux plus vous connaître. Comment pourrez-vous entendre ces mots railleurs, terribles , prononcés à demi-voix, mais près de votre oreille, par des rivales heureuses de votre honte , ou par quelques-uns de ces hommes dont la malice ou la vengeance se nourrit du déshonneur des femmes ? Comment verrez-vous de loin ces gestes réprobateurs qui désignent l'objet qu'ils indiquent au mépris ou à l'insultante compassion du public? Comment...
— Ah! par pitié, monsieur! n'achevez pas cet horrible tableau , vous ne l'avez déjà que trop avancé.
— Signeras-tu ?
— O ma mère ! ma mère ! dit-elle en sanglotant, que tu es loin de prévoir l'avilissement de ta malheureuse fille! Moi qui
QUATRE AMOURS. 2Jl
faisais ton orgueil, je ne ferai donc plus que ta honte ! ma pauvre mère !
— Tu l'auras voulu , noble marquise. Si je t'attaque , ce ne sera du moins qu'après l'avoir fait ma déclaration de guerre, qu'après ton refus du traité de paix. Réfléchis bien aux suites de ton refus; avant d'ouvrir la cage du tigre , vois si tu veux te mesurer contre lui. »
Madame de Fermont gardait le silence et baissait la tête. Roger, debout, immobile devant elle, attendait sa Téponse.
— «Donnez, monsieur, dit-elle enfin, donnez, je signerai.
Elle s'approcha de son secrétaire , l'ouvrit , s'assit et prit une plume. Roger, sans quitter le papier, le plaça devant elle.
— « Yeux-tu que je lise? continua-t-il.
— Non , c'est inutile. »
Elle signa.
11 ploya le papier, l'enferma tranquillement dans son portefeuille, et, par la plus subite métamorphose , revenant de la fureur
à la tendresse , comme il était passé de la tendresse à la fureur :
— « Mon Ambroisine, ^reprit-il de la voix la plus doucement émue , pardonne-moi le mal que je viens de te faire. Il le fallait pour toi-même ; car il valait mieux une torture d'un moment qu'une souffrance de toute la vie. Mon ange! regarde-moi sans colère, j'ai besoin de voir ton cœur dans tes yeux, d'éprouver du bonheur après le supplice que j'ai souffert à feindre le mépris , la haine , la vengeance , à t'accaibJler , à te sembler coupable.
— Quoi! dit la marquise étonnée en regardant fixement l'astucieux capitaine, que signifie ce nouveau langage ? Ne m'avez-vous pas assez insultée , après tout ce que vous avez mis de fiel dans vos menaces? Que veulent dire ces mielleuses paroles?
— Que c'est malgré moi que j'ai été réduit, pour t'arracher une nouvelle promesse d'être ma femme, de me servir de l'odieux moyen que je viens d'employer. Si tu savais
combien chaque parole de mépris m'a été cruelle à prononcer 1 Toi , l'objet de ma vénération , de mon culte d'amour , je t'ai insultée, je t'ai fait paraître avilie, ma bienaimée, c'était un horrible effort, je souffrais plus que toi , maïs il le fallait.
— Comment cela?
— Ce matin , en recevant ta lettre , en lisant ce fatal congé, car c'en était un bien formel, j'ai été sur le point de devenir fou. Il m'a fallu long-temps pour ramener ma pensée. J'ai prévu la résistance que tu m'opposerais, et j'ai cherché des armes pour la vaincre. J'en ai trouvé de puissantes, et je suis venu. J'ai réussi à gagner la femme de chambre , qui m'a caché ici et s'est engagée à me faire sortir sans être aperçu du reste de tes gens»
— Dans tout cela, monsieur, vous n'avez agi que pour vous, et je suis dispensée de la reconnaissance.
— Eh quoi ! si je t'eusse laissée partir , n'aurais-tu pas regretté d'avoir fui? Tu partais
seulement pour te sauver de moi. Le motif, je l'ignore et ne veux pas chercher à le connaître. Mais tu m'aimes , quelque envie que tu puisses avoir de me haïr, tu m'aimes ! Ne me trouvant plus pour tes yeux, ne m'auraistu pas^ toujours cherché du cœur? Crois-tu que l'absence soit si facile à subir? En me refusant ta main, ton orgueil inquiet t'aurait peut-être dit de la donner à un autre ; mais à qui? à quelqu'un que tu aurais haï, parce que tu n'aurais pu l'aimer, car il n'y a de place dans un noble cœur comme le tien que pour un seul objet. Livrée bientôt à de poignans regrets, ta tendresse pour moi n'eût été qu'un moment subjuguée, tu l'aurais sentie revenir plus forte et plus puissante , et tu aurais éternellement souffert des suites douloureuses d'un seul moment d'erreur.
— Vous êtes bien soigneux de mon bonheur ," Roger , c'est dommage que vous n'obligiez qu'une ingrate.
— Si tu l'es encore, tn ne peux toujours
l'être. Tu me remercieras bientôt de t'avoir fait passer par une violente secousse de malheur, pour te rendre à la félicité que tu laissais échapper, si je n'avais eu le courage d'oser la retenir.
— Si je suis aveugle encore, dessillez donc mes yeux , il m'est trop pénible de ne rien voir du service que vous prétendez m'avoir rendu.
— Ah ! tu n'as pu croire à la sincérité de mes outrages. Ces lettres, que je t'ai menacé de publier , non , jamais d'autres regards que les miens ne parcourront ces lignes enchanteresses , ces caractères sacrés , tracés pour moi par ta main adorée. Je les croirais souillés par les yeux mêmes de mon meilleur ami. Ton honneur m'est plus précieux encore qu'il ne t'est cher; si lu n'avais pas consenti à me renouveler la promesse d'être ma femme, je serais mort, car je n'aurais pu vivre sans toi 1 mais je serais mort innocent du moindre outrage à mon Ambroisine , à celle qui m'eût ôté la vie !
— J'espérais qu'après avoir écoulé tout ce que vous m'avez dit, après avoir signé l'engagement que vous m'avez fait prendre , vous renonceriez du moins à l'hypocrisie.
— Hypocrite, grand Dieu! quand je n'ai jamais parlé plus vrai.
— Je le désire , mais j'ai grand'peine à le croire.
— Ohl tu le croiras, mon amie, mon ange!... Et quand veux-tu combler mon bonheur? quand veux- tu que je sois ton mari?
— Je ne le sais pas encore. Mais jusqu'à l'époque de notre mariage , je ne souhaite pas de vous revoir , Roger ; abstenez-vous de vous présenter chez moi...
— Et le monde... Ambroisine, qu'en dirait-il? que penserait-il de ce refroidissement? Songe à lui, si tu ne te souviens pas de moi.
— Revenez donc alors pour le monde , pour lui seul , à qui je viens de faire un si grand sacrifice. S'il le savait!...
— Ah ! qu'il l'ignore.
— A jamais ! laissez-moi , Roger , j'ai besoin de repos.
— Tu me pardonnes?
— Oui.... allez! >
Il sortit enfin , après avoir osé appuyer ses lèvres perfides sur la main qui venait de lui signer un billet de deux cent mille francs.
— € Le monstre, et je l'aime » 1 s'écria la marquise après qu'il fut parti.
C'était une horrible vérité que ce mot. O femmes! soyez donc riches! soyez grandes
clames ! aimez et croyez qu'on vous aime
vous voyez î