UN SUICIDE
Quelques jours s'étaient écoulés depuis cette odieuse scène dans laquelle Roger avait déployé tout son infernal talent dramatique. La marquise était calme , c'est-à-dire paraissait calme. Elle n'avait fait aucun reproche à sa femme de chambre , le seul complice du baron; mais elle l'avait envoyée à Paris, en lui disant que madame de Kersanec désirait avoir auprès d'elle une personne de confiance.
L'examen le plus minutieux de l'amitié la plus attentive n'aurait pu rien découvrir d'extraordinaire au fond de la pensée de madame de Ferment. Mais nous qui sommes dans le secret de sa peine, nous présumons facilement combien elle devait souffrir, et nous applaudissons à l'excès du courage avec lequel elle réussissait à feindre la tranquillité. Elle recevait Roger comme à l'ordinaire, mais
devant le monde Elle avait évité avec le
plus grand soin de se trouver seule avec lui. Devant témoins, elle se contraignait assez pour sourire aux brillantes saillies du baron , pour applaudir à sa grâce, à son amabilité, pour répondre aux louanges qu'on faisait de lui. Mais elle ne se sentait pas assez de force pour l'écouter parler d'amour. Pour en venir là , il lui aurait fallu un secours surnaturel , et ce n'était plus le temps des miracles.
Une fois seulement si des regards amis avaient alors interrogé son visage , un reflet de son cœur eût paru sur ses traits. Elle causait avec un ancien avocat qu'elle con-
24o QUATRE AMOURS.
naissait depuis long-temps ; elle parlait de jurisprudence, de procès compliqués, de causes criminelles. Elle lui demanda, en n'ayant l'air de ne lui adresser qu'une oisive question , ce qu'un juge ordonnerait du sort d'un homme qui, en employant les plus effrayantes menaces, aurait contraint une femme sans défense à lui signer un dédit.
— «C'est un cas de galères! » répondit froidement l'avocat qui ne soupçonnait pas le motif de la question , ne se doutant pas du mal que faisait la réponse.
Un cas de galères 1 ô ciel ! Roger n'était donc pas criminel seulement d'après sa conscience, il l'était donc aussi devant la loi... Quoi! si la marquise parlait, la main du bourreau flétrirait donc celui qu'elle adore de l'ineffaçable empreinte de ce sceau réprobateur qui marque le corps du coupable du cachet de son infamie ! Quoi ! ce front si pur serait brûlé des feux du soleil , ce l^int si frais, si velouté, serait bruni, hâlé
par la brise des mers! Sa voix, qui sait dire, lorsqu'il le veut , de si douces paroles , n'aurait donc plus que de grossiers accens pour en frapper les échos du bagne ! Sa marche, si noble et pourtant si légère, serait ralentie par le poids de la chaîne , par celui du boulet du forçat ! Ses délicates mains aux doigts effilés se meurtriraient à de rudes travaux ! Quoi 1 cet élégant Roger n'aurait plus pour parure qu'un grossier vêtement pourpre du malfaiteur ! il n'aurait pour ami , pour compagnon de ses fers, qu'un voleur, un traître, un parricide peut-être. . . Quelle image ! et pourtant!...
Le jour de sa fête approchait ; tous les ans à pareille époque elle réunissait le soir ses amis les plus chers , ses connaissances les plus intimes. C'était une espèce de fête de famille que ces momens consacrés à l'acquit des redevances de vœux que le cœur était censé présenter à lui seul. Quelque peine qu'elle eût à l'âme, Ambroisinene voulut pas
se soustraire au touchant plaisir de recevoir m. 16
de semblables hommages. Elle fit donc tout disposer pour cette fête. Comme sa mère n'était pas là pour présider aux préparatifs de la soirée , ce fut la marquise qui fut obligée de veiller elle-même aux apprêts nécessaires.
Son appartement était ordinairement orné d'une grande quantité de fleurs artificielles, elle les fit toutes placer dans le grand salon et fit décorer sa chambre à coucher de caisses de fleurs réelles, que le matin on lui avait envoyées pour bouquet. Roger, pour sa part, lui en avait fait apporter tout un jardin des plus rares, des plus embaumées de la saison, sorties des serres du plus célèbre jardinier. Ce voisinage de fleurs menteuses et de fleurs vraies avait quelque chose de mystérieux et d'emblématique. C'était pour ainsi dire une image du monde. Le faux mérite déguisé cherche le jour et brille du plus vif éclat, mais ne produit rien, n'a point de parfums; lorsque les talens véritables, les franches vertus restent presque toujours à demi-cachées
dans l'ombre, mais embaument leur solitude de leur suave encens. Le jardin artificiel brillait éclairé par les lustres du salon , tandis que le parterre transplanté dans la chambre à coucher ne recevait de clarté que la faible lueur que répandait une lampe voilée. On respirait dans cette pièce un air balsamique et frais; les rideaux qui drapaient la croisée étaient rabattus , mais la fenêtre ouverte laissait passer un léger souffle d'air qui caressait les tendres arbustes dont les branches flexibles frémissaient doucement sous ce baiser du soir.
La marquise resta dans le salon , mais les personnes qui étaient là passèrent tour à tour dans la chambre pour payer un tribut d'admiration aux attraits parfumés du délicieux bosquet.
Ambroisine était ce soir-là plus affectueuse que d'habitude; une faible nuance de tranquille mélancolie ajoutait à l'aménité de ses regards , à la grâce touchante de ses paroles d'amitié.
— « 11 n'est pas tard, disait-elle à chaque femme qui se levait pour sortir. Oh! restez encore ! »
Et l'on restait, car il y avait une prière de cœur dans ce peu de mots. Enfin, peu à peu tout le monde se retira, et quand à son tour, Roger lui dit adieu en déposant un baiser sur sa main, ses doigts tremblans répondirent à la pression de ceux du baron.
— <r Adieu, répliqua-t-elle , adieu, dit-elle encore d'une voix plus émue; et son regard qui se reposa sur celui de Roger, fut longtemps à s'en détacher. Adieu!... » Sa main se dégagea, il sortit; bientôt elle fut seule.
Ses domestiques allaient emporter les fleurs de sa chambre.
— « Ne dérangez rien , leur dit-elle , c'est bien comm*e cela,
— Mais, madame, l'odeur vous incommodera peut-être.
— Non, non! laissez, j'aime à respirer co parfum. »
Les fleurs restèrent, la fenêtre fut fermée.
el la femme de chambre qu'elle avait à son service depuis quelques jours seulement laissa, après l'avoir déshabillée , sa maîtresse libre d'abandonner sa pensée aux songes du sommeil ou aux rêves de l'insomnie.
Le lendemain, environ à neuf heures du matin, Roger reçut une lettre portant le timbre de la poste où elle avait dû être jetée le jour précédent. Elle était datée de la veille l'après-midi. C'était l'écriture de madame de Fermont. La voici :
« Ne donnez pas une larme à qui ne souffre « plus , mais donnez un remords au soua venir de votre faute. Adieu , Roger ! adieu « à vous ainsi qu'au monde , à mon amour <r comme à la vie. Merci de la mort que « vous m'avez apportée sans le savoir j merci, <' vous venez d'être bien généreux envers a moi. Yous m'avez fait le plus beau présent « que je pusse recevoir de la destinée.
« Vous ne m'entendez pas, Roger, vous ne « comprenez pas sans doute ni mes adieux
2l\6 QUATRE AMOUKS.
« ni ma reconnaissance ? Eh bien ! sachez « donc que lorsque vos yeux parcourront a cette lettre, la main qui l'a tracée pour « vous sera déjà raidie et glacée par la mort, a Oui, morte la pauvre Ambroisine que vous « aurez tuée vous-même , car sa vie tenait à « son estime pour vous, et en la forçant à « vous mépriser, vous l'avez réduite à mou- « rir pour se sauver de son amour.
« Peut-être à l'instant même où vous rece- « vrez mes adieux , les médecins appelés pour « constater le décès de la marquise de Fer- « mont, penchés sur son cadavre, cherchant a en vain une dernière étincelle de l'existence « éteinte, interrogeront-ils d'une main assu- « rée, et d'un geste douteux, son cœur muet « et ses froides veines, son sein immobile. « Rien , plus rien , qu'ils ne cherchent plus , «l'âme est partie, où donc est-elle? Dieu « seul le sait.
« Je vais mourir ; mais avant de m'en aller a vers un autre monde , j'ai dû songer au » souvenir que je laisse après moi ; j'ai dû ne
QUATRE AMOURS. 'à[\'^
« pas entacher de la souillure d'un suicide a le noble nom que j'ai reçu de ma famille, « celui que m'avait donné mon époux. Je « pouvais me précipiter du haut d'une fenêtre « élevée. Les eaux de la Villaine pouvaient <• m'envelopper d'un voile humide, me rou- « 1er dans leurs ondes gonflées, me jeter « meurtrie sur la grève. Le poison pouvait « glisser dans mon sein une mort lente ou « rapide , à mon choix ; mais en expirant « ainsi, on dirait : Elle est morte par déses- « poir d'amour. Mais en m'empoisonnant , 0 tous mes gens , soupçonnés du meurtre de « leur maîtresse, seraient traînés au tribunal, « accusés, et condamnés peut-être comme « mes assassins. Non , je ne veux pas à mon « ombre un sacrifice d'innocentes victimes. « Je mourrai ; mais ma mort ne criera pas « vengeance à la justice des hommes; mais « on ne dira pas que j'ai voulu mourir.
« C'est vous-même, Roger, qui, en m'en- « voyant ce matin pour bouquet des fleurs « aux parfums enivrans , m'avez donné la
2l\?> QUATRE AMOURS.
« clef d'une porte par oii je puis sortir sans « entraîner personne après moi , sans laisser « l'opprobre sur le seuil, pour marquer mon « passage.
« Telle est ma constitution physique , « qu'il m'a toujours été impossible de sup- « porter aucun parfum , surtout celui des « fleurs. Aussi n'ai-je jamais eu dans mon « appartement que des fleurs artificielles. « Celles que vous m'avez envoyées ce matin , « placées dans ma chambre à coucher, y « resteront toute la nuit, leurs exhalaisons « embaumées se répandant autour de moi, « chargeront l'air d'esprits mortels. Et de- « main , quand ma femme de chambre c entr'ouvrira les rideaux de mon lit, la vie « aura fui de mon sein et l'amour de mon « cœur. J'aurai passé d'un sommeil parfumé « à celui qui n'a pas de réveil sur la terre. « Effrayée de mon silence, de mon immo- « bilité, elle appellera, on viendra, et quand « l'arrêt , il nest plus d' espoir j aura été proc nonce, alors on dira: Quelle imprudence!
QtJATPiE AMOURS. 2^^
« coucher avec des fleurs auprès de soi! s Pauvre marquise de Ferment! mourir ainsi « quand la vie lui était silôelle! Noble, riche, «jeune, aimée, quelle proie pour la tombe! « Et des pleurs d'amitié seront peut-être ré» « pandues sur moi, mais pas une larme « d'amour ne coulera pour me pleurer.
« Car si vos yeux sont humides , ils ne seront « mouillés que de pleurs d'étiquette, tribut « exigé par la bienséance. Car on sait que a vous deviez m'épouser ; et, pour le monde « et pour vous, vous serez obligé de regretter a la perte de votre fiancée.
«Maintenant, Roger, la vérité m'est per- « mise. Lorsque je voulus vous reprendre « mon serment , quand je vous écrivis ce « billet , la cause de ma mort , celui que je « vous adressai en vous envoyant les quatre « mille francs que vous me demandiez , j'eus « besoin , pour vous l'écrire , d'appeler à a moi le peu de raison qui me restait encore. « Il me fallut bien du courage pour oser a vous regarder sans prisme , pour vous voir
« tel que vous étiez. Je vous contemplai « donc , je vous vis sans amour , sans respect « même pour moi. Je vous vis joueur, c'éc tait vous, qui vous-même veniez de vous « montrer à moi sous ce dernier aspect , et 0 pourtant , vous saviez bien l'horreur que «j'ai toujours eue pour le jeu. Quand vous « m'apparaissiez ainsi, Roger, quels que fus- « sent mes sentimens pour vous , devais-je « les écouter, vous engager ma vie pour en « faire le jouet de votre vanité? Car j'étais « noble et riche. C'était une marquise, dont 0 le rang" s'abaissait au niveau de celui où a elle vous avait fait monter; et monsieur « le baron , à défaut d'ancêtres à lui , pou- « vait parler des aïeux de sa femme. L'or « de madame pouvait, poussé par la main « de monsieur, rouler dignement sur un 0 tapis vert. Puis , la petite grisette pou- « vait trouver un escalier aux degrés faciles, « pour descendre de la mansarde au premier « étage»
« Voilà quelques-unes des images qui se
« présentèrent à moi, quand mes yeux des- « sillés regardèrent du côté de mon avenir ! a de mon avenir uni au vôtre! Je ne vous n rappellerai point les menaces que vous « m'avez faites, quand vous m'avez forcée « de vous signer un dédit. Gravées dans mon « âme , en tristes caractères , elles ne sont « pas sans doute encore effacées de votre 0 pensée. Relisez-les , si vous l'osez , sans « horreur de vous-même.
« En me contraignant à vous signer cette « promesse, qu'avez-vous fait, Roger? Vous a vous êtes rendu coupable froidement d'un a attentat que les lois puniraient d'une peine a infamante , si cette cause était portée au « tribunal. Ce n'est pas l'amour, c'est l'intérêt « seul qui vous a fait commettre cette faute , « dont vous n'ignoriez pas quel pouvait être le 0 châtiment? Vous saviez bien, quand vous a la fîtes, que si j'osais vous en accuser, « votre épaule fumante eût reçu l'éternelle « empreinte de lettres ignominieuses! Vous « aux galères, Roger! vous! et rien qu'un
« seul mot pourrait vous y conduire ! Mais « non, vous saviez bien que je ne le dirais « pas , ce mot terrible ! que le sacrifice de « ma vengeance était nécessaire à mon cœur, « à mon nom ! Apprenez donc maintenant « que lorsque j'ai revêtu de ce nom le fatal « dédit que vous avez entre les mains, je ft n'ai signé qu'après avoir pris l'irrévocable « résolution de briser à la fois , et la chaîne « qui m'attachait à vous, et les liens qui re- « tenaient mon âme. Oui, la mort seule « peut expier la honte d'avoir aimé un « homme tel que vous !
« insensée que j'étais! quand je deman- « dais au ciel de me faire aimer aussi, moi. « Ingrate envers mon sort , je l'accusais , je « voulais de l'amour; Dieu m'en a envoyé «dans un jour de colère! c'est la pomme « fatale que mon âme a cueillie !
i< Et pourtant je les regrette encore , ces a courts instans d'erreur où je me crus « aimée. Oh ! si dans mon dernier sommeil « dont je vais m'endormir , un songe ayant
« VOS traits, vos regards, votre accent, pou- « vait venir à moi pour me parler ce langage « imposteur qui subjuguait mon cœur trem- « blant à l'écouter; si, dans ce dernier rêve, a je vous croyais encore; si je retrouvais i'c- « motion de bonheur que j'éprouvais à vous « entendre!...
« Que dis-jc , malheureuse! Ah! fasse « plutôt le ciel , que votre image ne s'offre « pas à ma pensée, que j'aie fini de l'amour « avant d'achever la vie ! que le dernier fan- « tome de mon imagination ne revête que la « forme chérie, que les traits de ma mère! « qu'il prenne sa voix et me dise : Je te par- 0 donne de m'ôter ma fille ! Ma mère ! ô mon «Dieu! que deviendra-t-elle , en apprenant a la mort de son Ambroisine , de sa fille « chérie? Ah! qu'elle ne maudisse pas ma « mémoire ! qu'elle oublie mon crime ! « qu'elle ne charge pas ma tombe de sa « haine ou de son mépris! Ma mère ! Et c'esrt « moi qui vais porter à son cœur un sem- « blablc coup! moi qu'elle a tant aimée!
« Qu'elle donne à ma sœur les senlimens « qu'elle eut pour moi; que Juliette ob- « tienne à son tour cette amitié si tendre « dont elle m'entourait ; puissé-je lui léguer « le bonheur d'être aimée de ma mère! Mais, « hélas ! ma sœur va posséder cette fortune « qui me fut si fatale. En devenant plus « riche que je ne l'étais , puisse-t-elle ne pas o rencontrer un homme qui , attiré par sa « richesse , lui fascine le cœur comme vous « avez fasciné le mien \ Oh mon Dieu ! si tu 0 lui donnes de l'amour , mets-en pour elle « dans l'âme de celui qu'elle aimera! C'est « assez d'une victime , que la destinée de ma « sœur ne soit pas une continuation de mon « sort !
« Ma mère ! ma sœur ! et je ne puis les « voir avant d'expirer. Mais peut-être , en « les voyant, je sentirais s'évanouir la triste « résolution que j'ai prise : je n'oserais plus « mourir, et je le dois ! Quoi ! vous m'avez « donc fait une nécessité du crime que <• je vais commettre ! Oh ! que Dieu me par-
6 donne de sortir de la vie sans qu'il m'ait ï dit : Viens ! Sans doute , j'aurais dû accepa ter la destinée que vous m'aviez faite, bais- Œ ser la tête et m'incliner sous mon mal- « heur. Je n'ai pu supporter la pensée de « vous mépriser, elle a été plus forte que « mon courage, elle l'a brisé et je m'en vais. « car je ne puis plus rester. .. Adieu donc !
et Ignorée du monde, la cause de ma mort t vous est connue , Roger ; serez-vous in- « discret? votre conscience vous permettra- « t-elle de l'être? Malgré tous les maux que « vous m'avez fait 'souffrir , j'ose encore me « flatter de votre silence. Ah ! si le remords « de votre faute peut trouver place dans a votre âme, si vous pouvez un moment me « regretter pour moi ; que ces actes par les- « quels , sans le savoir , je vous livrai mon «sort; que ces lettres fatales, dont vous « m'avez menacée de vous servir pour me <' déshonorer vivante, soient sacrifiées a « mon souvenir, comme une offrande ex- « piatoire ; que ces gages d'amour , ces
« preuves de ma folie, soient remis aux « mains de ma mère, de ma mère qui sait « tout! C'est la dernière prière que mon a cœur vous adresse , il vous l'envoie avec « votre pardon. Ne la repoussez pas l Songez Œ qu'ils sont sacrés , les vœux que l'on jette « du bord de la tombe à qui reste après soi « dans la vie.
« Je le sens , je ne voudrais plus vous voir, a et pourtant il le faut encore une fois ! car «vous allez venir m'apporter aussi, vous, a vos hommages. 11 faudra que mes yeux suai bissent vos regards , que ma voix réponde a à la vôtre. Ah ! du moins , en me retour- « nant du côté de quelques-uns de ces hôtes « que j'attends pour célébrer ma fêle! je « rencontrerai des regards d'amitié, j'enten- « drai du moins dans leur voix des paroles « vraies , des accens du cœur ! Oh ! puisse « la mienne, en leur répondant, ne laisser a échapper aucun de ces mots involontaires, « de ces mots perfides qui trahissent tout « un secret'.... Puisse aucune larme n'arriver
0 devant eux jusqu'à mes paupières ! Puis- « siez-vous ne pas sortir le dernier î « Adieu, Roger! adieu ! Je vous pardonne ! » Après avoir achevé la lecture de cette lettre , le baron , la tenant encore à la main , s'assit, dirigea vers la terre un regard morne et fixe, et pensa... A quoi songeait-il, le malheureux? Avait-il horreur de lui-même? Qui sait ? peut-être oui , peut-être non. Quelques pages [encore, et le mot de l'énigme est au bout.
— « Ce n'est pas possible ! » s'écria-t-il enfin. Et comme il prononçait ces mots , sa porte s'ouvrit avec bruit. C'était un des gens de la marquise venant lui annoncer la mort de sa maîtresse asphyxiée par des fleurs. — «Ah! c'était donc vrai,» murmura sa pensée. Et ses lèvres laissèrent échapper cette exclamation de désespoir, faux ou réel, mais de surprise feinte.
— « Que dites-vous, Charles? la marquise
est morte ! Où est-elle ? montrez-la-moi ! Je
veux la voir ! 0 mon Dieu ! morte ! » m. 17
lise rendit, ou plutôt courut sur-le-champ à l'hôtel de Fermont. La justice l'y avait déjà précédé. Des hommes de loi faisaient poser les scellés , tandis que les médecins , appelés vainement à son secours , après avoir constaté le genre de mort de la marquise , abandonnaient son corps aux derniers soins de la religion.
Roger passa au travers de la foule qui encombrait l'hôtel, entra dans la chambre où l'on avait déjà allumé le cierge funéraire , dont la flamme lugubre vacillait au gré du vent , que la croisée ouverte laissait passer pour décharger l'air des parfums homicides qui s'étaient exhalés du calice des fleurs qu'on avait portées dans la cour.
Le baron s'approcha du lit où reposait le cadavre qui attendait un cercueil, découvrit le visage de la morte, s'inclina , et ses lèvres brûlantes cueillirent un funèbre baiser sur la bouche glacée d'Ambroisine. 11 lui prit ensuite la main droite, en ôta un simple anneau d'or, qu'il passa à l'un de ses doigts. ,.
QUATRE AIWOURS. 269
et s'en fut sans avoir prononcé un mot , sans qu'on eût osé lui en adresser un seul. On respectait trop sa douleur, son désespoir, pour lui parler.
— « Le malheureux ! se disait-on , il l'aimait ! »