UN SERMENT
Madame de Ferment n'avait tracé ses adieux au coupable auteur de sa mort qu'après avoir écrit ceux qu'elle adressait à madame de Kersanec. L'infortunée avait dévoilé aux regards de sa mère jusqu'au moindre secret caché dans les replis de son cœur, qui bientôt allait cesser de battre. Elle avait détaillé jusqu'à la plus petite des circonstances qui avaient amené pour elle le triste
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résultat qu'elle allait subir de son erreur, de son amour. La marquise employait dans cette lettre les plus touchantes supplications à demander pour sa sœur l'amitié d'une mère; elle adjurait également la comtesse, par les noms les plus sacrés, par la prière la plus ardente , de n'hésiter à aucun sacrifice pour enlever au misérable, pour qui elle allait mourir , les lettres qu'il possédait encore.
— « 0 ma mère , lui disait-elle , que ces preuves de mon aveuglement ne demeurent pas au pouvoir du malheureux qui m'a tuée ! Tant qu'il restera dans ses mains , ce funeste dépôt serait une continuelle menace d'opprobre à mon souvenir. A quelque prix qu'il veuille le vendre , s'il ose encore en trafiquer, n'importe, rachetez-le; que la mémoire de votre fille ne soit pas souillée. »
Ce ne fut pas de la même manière qu'avait battu le cœur de Roger, que palpita celui de la comtesse, à la lecture des adieux d'Ambroisine. Rappelez-vous toutes les nuances
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du caractère de madame de Kersanec , souvenez-vous de son exclusive amitié pour la marquise, de son orgueil, et représentezvous la situation de son âme en recevant la foudroyante nouvelle de la mort de sa fille. Elle l'eût suivie, si madame de Fermont ne lui eût laissé un devoir sacré à remplir, celui de rassurer son ombre. La marquise avait mis sous l'enveloppe une boucle de ses cheveux; à la vue de cette relique sur laquelle était tombé son premier regard, la comtesse avait frissonné, et, avant d'avoir lu un seul mot, une voix secrète, une voix terrible, celle du pressentiment, lui avait dit : Ta fille n'est plus.
La lettre d'Ambroisine commençait par cette phrase : Au nom du ciel , si vous n'êtes pas seule, ne lisez pas, ou veillez sur votre cœur! et finissait par cette recommandation : Ne partez pas aussitôt après avoir reçu cette lettre. Attendez l'avis officiel de ma mort. On sait le temps qu'il faut pour venir de Paris à Rennes. N'arrivez pas un jour trop
tôt; le monde, par un froid calcul, pourrait peut-être soupçonner. ... Attendez, je vous en supplie !
C'était le matin, et la comtesse se disposait à sortir , quand on lui remit le paquet qui arrivait de Rennes. Elle était seule heureusement lorsqu'elle l'ouvrit. Libre de pleurer, elle ne pleura pas. C'est qu'une souffrance trop poignante s'arrête au cœur et y reste ; tous les élémens sont alors attirés vers le foyer de l'existence de l'âme. Erreur de le croire insensible, celui qui, frappé de quelque grand coup moral , n'a ni soupir , ni larmes à donner à son infortune ; s'il a les yeux secs , si sa voix est tranquille , c'est qu'il est trop malheureux pour se plaindre , c'est qu'il souffre trop pour pleurer.
La comtesse ne pleura donc pas ; elle appela , demanda son châle et sortit. Elle rencontra dans la rue une personne qui l'arrêta pour lui parler d'affaires; elle écouta avec autant d'attention , répondit avec autant de calme qu'elle aurait pu le faire avant le triste
message de la marquise. Elle continua sa route, et entra dans une église dont la porte se trouvait justement tendue de noir. On allait célébrer ime messe funèbre, et déjà le convoi était entré dans l'église.
Madame de Kersanec s'approcha d'un bénitier, y mit la main , et trempa dans l'eau sainte la boucle de cheveux d'Ambroisine qu'elle tenait serrée entre ses doigts, elle la retira toute mouillée , la mit dans son livre de messe, entre les feuillets de l'office des morts.
Le prêtre était à l'autel ; elle s'approcha à portée d'entendre les paroles consacrées. Elle pria aussi, elle, pour le repos d'une âme, mais ce n'était pas pour la paix de celle qui avait animé le corps que renfermait le cercueil qu'on venait d'apporter. Après sa prière, sa voix murmura sourdement des paroles qui n'étaient pas tracées sur les pages que ses yeux parcouraient. C'était un serment prononcé devant Dieu , devant son ministre qui ne l'entendait pas , mais dont la présence le
sanctifiait; c'était celui de satisfaire au dernier vœu de sa fille , de retirer des mains de l'assassin de la marquise les lettres qui l'avaient perdue !
Madame de Kersanec reçut le lendemain la confirmation de la nouvelle du malheur qu'elle avait appris la veille. Alors elle songea à son départ.
Depuis la mort de madame de Ferment, Roger était resté enfermé chez lui. Il avait facilement obtenu de son colonel la permission de se dispenser d'accomplir, pendant quelque temps , les devoirs de son service militaire. Ses amis s'étaient présentés pour le voir , mais une sévère consigne les avait empêchés d'entrer. Tout le monde le plaignait, car sa retraite semblait à tous la preuve de ses regrets.
Huit ou dix jours après son arrivée, la comtesse lui écrivit, pour lui redemander les lettres de la marquise. Nous ne rapporterons pas les expressions dont s'était servie celte malheureuse mère : on doit présumer que
sa douleur avait puisé de l'éloquence dans son âme. La réponse du baron fut la demande d'un rendez-vous qui lui fut accordé.
Roger n'apportait pas les lettres ; le premier prétexte du refus qu'il en faisait, était qu'il ne voulait pas se dessaisir de ces gages de l'amour de son Ambroisine , qui rappelaient à ses yeux comme à son cœur l'amie qu'il avait perdue. Sans doute lui seul avait causé la mort de la marquise ; mais était-il aussi coupable que malheureux? N'avait-il pas été tout simple à lui de vouloir s'assurer le don de la main qui lui avait été promise ? Pouvait-il penser en lui faisant signer un dédit à l'exagération du désespoir de madame de Ferment? Pouvait-il se douter du fatal dénoùment d'un pareil drame?
De tels argumens furent repoussés comme ils devaient l'être.
— « Madame, dit-il ensuite en commençant à changer de ton , mon mariage avec la marquise me promettait la plus douce existence, le sort le plus brillant. En la perdant.
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j'ai perdu mon avenir, et je veux le retrouver. Ces lettres
— Combien voulez- vous les vendre? Puisque vous osez en être le marchand , mon devoir est d'en être l'acquéreur. Quel prix en voulez-vous ?
— Le prix, madame, le seul prix auquel je puisse consentir à les céder... c'est
— Parlez, monsieur, parlez; de semblables débats me fatiguent. Voyons , combien vous en faut-il ?
— Eh bien! madame, si vous voulez reprendre ces lettres , sachez donc qu'elles ne passeront de mes mains dans les vôtres que le jour où mademoiselle Juliette de Kersanec deviendra madame la baronne de Saint-Aire.
— Vous, mon fils! s'écria la comtesse... jamais !
— Comme vous voudrez, madame. Mais je vous avertis que je chercherai d'autres marchands , car si vous refusez d'acheter, je ne renonce pas à vendre.
. — Les deux cent mille francs que porte le dédit, les voulez-vous, monsieur?
— Non, madame , vous êtes trop loin de compte avec moi; acceptez-moi pour gendre, ou je garde les lettres.
— Ah! vous vendez à prix fixe! dit la comtesse avec une expression d'accablante ironie. Malheureuse Ambroisine! voilà donc celui que tu adorais 1
— Mademoiselle de Kersanec sera-t-elle. . .
— N'achevez pas, monsieur, vous me faites horreur!... Vous avez commis un premier * crime à vous seul; vous en voulez commettre un second, et vous me demandez froidement d'être votre complice! Quoi! c'est après m'avoir enlevé une fille chérie , que vous me proposez d'entrer avec vous en communauté de forfaits pour m'aider à m'ôter l'enfant qui, me reste encore!
— Je vous le répète, madame, je ne suis pas répréhensible du suicide d'Ambroisine ; et en vous demandant la main de mademoiselle Juliette, ce n'est pas, je le pense, vous
proposer de k tuer. En me la donnant, vous la mariez à moi plutôt qu'à un autre , qui ne serait peut-être pas un gendre préférable à celui que je vous offre; voilà tout.
— Voilà tout ! Vous êtes bien aveugle ou bien familiarisé avec de pareilles circonstances, si vous ne faites pas attention à ce qui reste !
— Mais, madame, réfléchissez aux chances de l'avenir de votre fille. Si vous la mariez , vous ne lui ferez faire probablement qu'un mariage de convenance; vous lui imposerez un époux aimé ou non , peu importe , vous ne vous en inquiéterez pas beaucoup, du moins je le crois; car votre cœur ne s'est pas souvent souvenu d'elle.
— Ah ! monsieur ! vous me faites un reproche bien douloureux, bien terrible à supporter. Oui, vous avez raison, je n'ai que trop oublié que j'avais deux enfans! J'aurais dû me le rappeler; mon cœur aurait dû faire deux parts égales de ses affections , je serais moins malheureuse aujourd'hui! Mais si je
suis coupable de n'avoir pas donné à ma fille l'amitié que lui devait sa mère , j'en suis punie bien cruellement. C'est trop, pour la peine que je mérite, de l'odieuse proposition que je viens d'entendre.
— En quoi odieuse , madame?
— Vous ne le savez pas , monsieur ?
— Ce que je sais , madame, c'est que vous exagérez beaucoup trop l'étrangeté de la situation où nous nous trouvons tous les deux placés en ce moment. Si vous pouviez laisser un peu de sang-froid succéder à la passion qui vous domine, vous verriez que l'horreur que vous inspire ma demande de la main de votre fille ne repose que sur une base fragile, qu'un instant de réflexion peut détruire.
- — En effet, continua la comtesse avec le même accent d'ironie , j'ai eu tort de me croire offensée ; je reviens de mon erreur, et je prie monsieur le baron d'être persuadé de toute ma reconnaissance pour l'honneur
qu'il veut bien me faire en jugeant ma fa-, mille assez digne pour s'allier à la sienne.
— Vous me faites un reproche inutile , madame ; car ma vanité ne se trouve nullement blessée du trait que la vôtre vient de lui lancer. Vous avez mal visé. Si je ne mérite pas de porter le titre que vous avez bien voulu aider vous-même à me faire obtenir, du moins n'ai-je pas le ridicule orgueil de croire le mériter. J'ai reçu le nom de baron comme un présent , et non comme une paie. Noble aujourd'hui , je me souviens encore que je n'étais hier qu'un pauvre plébéien ; et si je me rappelle que je suis tout nouvellement affranchi du collier de la roture, soyez persuadée que vous n'avez prêté aucun secours à ma mémoire. Mais, madame, si mes parchemins sont pâles auprès des vôtres , si le temps ne les a pas encore revêtus de son auguste cachet, s'ils n'ont point un nuage de poussière aristocratique à jeter aux yeux d'un lecteur ébloui ; si mon arbre généalogique , enfin . n'a point encore poussé
de rejetons pour s'agrandir de leur feuillage, je ne crois pas, madame, que ce soit à vous de remarquer la stérilité de sa végétation. Car si vous me trouviez suffisamment noble pour succéder au feu marquis votre gendre , je dois vous paraître d'assez bonne maison pour épouser aujourd'hui mademoiselle votre fille. Mais revenons à la question dont nous nous sommes inutilement écartés. Pourquoi voulez-vous les lettres de madame de Ferment ?
— Yous ne vous en doutez peut-être pas! Vous osez me demander pourquoi je veux arracher ces preuves de l'aveuglement de ma malheureuse fille des mains de son meurtrier !
— Madame 1
— Oui, son meurtrier, je le répète, car c'est vous qui l'avez tuée ! Ces lettres , je les veux pour les sacrifier à son souvenir , pour garantir sa tombe de l'outrage dont pourrait la souiller une infâme indiscrétion de votre
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part; pour garder noble et pur le nom qu elle a porté!
— Pour rassurer votre orgueil qui tremble. Voilà. Puisque ce n'est que pour le monde enfin que vous voulez racheter cette correspondance amoureuse, concluez donc. En signant d'une main mon contrat de mariage , de l'autre , je vous rends les lettres d'Ambroisine. Mon silence me sert de dot. Entré dans votre famille , il est de mon intérêt de la faire respecter; l'honneur de votre nom devient la gloire du mien. De plus, vous justifiez entièrement aux yeux du monde , en me prenant pour fils , le choix qu'avait fait de moi le cœur de la marquise. L'hymen de votre fille sanctionne l'amour de sa sœur.
— C'est-à-dire que le malheur d'Ambroisinc me fait une nécessité de l'infortune de Juliette.
— Vous allez trop loin , madame. En l'épousant, je ferai de mademoiselle de Kersanec ma compagne et non ma victime.
Sans doute , mon cœur ne pourrait recom-