‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 43 sur 72 · III · texte numérisé non relu

III

mencer pour elle l'amour qu'il ressentait pour madame de Fermont ; mais le souvenir d'Ambroisine serait l'égide protectrice de Juliette. C'est en regrettant sa sœur que je l'entourerais de soins et d'affections; ma conscience aurait besoin , pour soi-même , du bonheur de ma femme, et je...

— Ne vous donnez pas la peine de poursuivre, monsieur; ne dépensez pas inutilement de votre éloquence. Voulez-vous trois cent mille francs des lettres ?

— Non, madame ; je vous en ai dit le prix, c'est à vous de voir si vous voulez le mettre. Mais je vous laisse , pesez bien chacune de mes paroles et tâchez d'être plus raisonnable quand nous nous reverrons. »

Quel dialogue ! Et c'était à une mère ayant perdu sa fille adorée, que celui qui l'avait privée de son enfant osait imposer les conditions d'un semblable marché !

Cette conversation produisit peut-être sur la comtesse un effet plus terrible encore que celui de la mort de la marquise. Sa rai-

son en reçut une secousse violente , et bientôt elle fut en proie à une sorte de délire muet et concentré; concert moral qui lui rongeait le cœur. Attentive à veiller sur sa douleur , le secret en restait dans son âme. Mais un orage continu grondait sourdement dans cet esprit fracassé , que remplissaient parfois de silencieuses et fantastiques frayeurs.

La pensée de voir une tache au noble nom de Kersanec , l'insupportable appréhension d'une insulte à la mémoire de sa fille, la torturaient d'atroces inquiétudes. La vue des cheveux d'Ambroisine qu'elle avait trempés dans l'eau consacrée; l'aspect du portrait de la marquise , la lecture de sa lettre d'adieu, le souvenir du serment prononcé pendant cette messe funèbre à laquelle

elle avait assisté tout semblait prendre

une forme ; chaque idée devenait un fantôme poursuivant son esprit. Reposait-elle un moment , sa fille lui apparaissait. Elle la voyait, entourée de fleurs aux parfums mor-

tels; elle l'entendait lui crier : «Ma mère! sauvez ma mémoire! »

C'était trop, beaucoup trop, et malheureusement la haineuse indifférence que madame de Kersanec avait toujours eue pour Juliette , ne pouvait que l'aider à succomber dans cette lutte continuelle. Le souvenir de la morte intéressait plus son orgueil que la destinée de la vivante. Déplorable erreur d'une âme de mère! pour être presque un crime, tu n'en existais pas moins.

La comtesse osa se demander sans frissonner de s'adresser une pareille question , si les remords, qu'il éprouvait sans doute, ne pouvaient faire que le baron se crût obligé de rendre sa femme heureuse; et, lorsqu'elle se fut répondu que c'était possible , elle fit venir Roger et lui dit :

— I Je ne puis vous accepter pour gendre qu'en mariant ma fille séparée de biens.

— Madame, répliqua-t-il froidement, je dicte les conditions et ne les reçois pas. Je garderai les lettres en question: pour en dis-

poser autrement au profit de mon avenir , ou j'épouserai votre fille sans qu'il y ait au contrat cette clause que je ne puis accepter. » Huit jours après cette entrevue, la comtesse lui disait :

— « Eh bien ! monsieur , soyez donc mon gendre !

Madame de Rersanec se hâta de faire venir Juliette , qui était auprès de la vieille tante qui l'avait élevée. Elle lui dit : — « Je vous marie ; voilà votre époux. » Et la jeune fille , en voyant son fiancé, remercia sa mère et se dit en secret :

— « Ohl si ma sœur vivait encore ! je serais bien complètement heureuse! Car ma mère ne me hait plus. .. et mon mari, je l'aimerai!»

Et le jour du mariage de sa fille , la comtesse jetait au feu, qui les dévorait jusqu'aux derniers vestiges , les lettres d'Ambroisine , le marché venant d'être conclu.

Pauvre baronne de Saint-Âire! si tu savais!. ...

xiir

L ECHELLE RETOURNEE.

Et Dérigny! qu'en avez-vous fait? Voilà probablement ( si toutefois vous avez la bonté de vous souvenir de lui ) une question que vous allez nous adresser. Si, au lieu de nous dire cela à nous, qui ne jouons dans le drame de la vie d'Arthur que le simple rôle de spectateur, vous nous demandez plutôt ce qu'ont fait de lui îe temps et la fortune, voici ce que nous répondrons :

QUATRE AMOURS. 2'^g

Trois ans étaient venus se joindre aux vingt années qu'avait déjà vécu madame Dérigny à l'époque où nous avons fait connaissance avec elle. Vous vous rappelez que la première fois que nous l'avons vue, elle s'occupait de sa toilette , pour la fête qu'elle donnait le soir. Alors un riche collier de diamans relevait encore de son lumineux éclat la fraîche heauté de ses épaules au contour romain. Vous vous souvenez de la magnificence du bal que donnait le vaniteux Arthur, de la richesse, des ornemens prodigués dans ses

vastes salons Vous n'avez peut-être pas

oublié non plus cette moquerie jalouse dont fies expressions, confiées par des lèvres perfides à de malignes oreilles , parcouraient les rangs des convives... Tout cela ne s'est pas effacé de votre mémoire... Eh bien!...

Cet Arthur, que tout le monde ridiculisait, dont l'orgueil souriait à ces impuissantes attaques de Fênvie mécontente , est encore l'objet d'une raillerie presque générale. Mais l'ironie autrefois douce à sa vanité, est main-

tenant amère à son cœur. C'est que jadis on se moquait des extravagances du riche , et qu'aujourd'hui on insulte aux regrets du pauvre.

Si vous voulez le voir , présentez-vous chez lui sans crainte d'être obligé de faire une faction dans son antichambre, sans redouter qu'un laquais au front sévère, aux manières importantes, ose vous dire d'un ton défendant la réplique : « Monsieur n'y est pas, » lorsque vous entendez la voix de monsieur , quand ce même valet vous quitte brusquement pour se rendre à l'appel de monsieur, qui sonne dans l'intérieur , quoique monsieur n'y soit pas , a dit l'oracle. *

Mais nous devons vous prévenir qu'Arthur Dérigny n'habite plus cette belle maison située sur le port et dont il occupait le grand appartement. Il loge maintenant au troisième étage d'une modeste maison anciennement bâtie dans une rue tranquille et sombre.

Si vous montez chez lui , tenez-vous à la

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corde d'appui qui règne le long du mur , ne lâchez pas un instant ce fil d'Ariane , et baissez la tête de peur d'atteindre de trop près, non point à la hauteur, mais à l'abaissement de la voûte de l'escalier... Vous voilà devant la porte; mais quelqu'un qui vous précédait de quelques marche^ s'est arrêté au but que vous destinez à votre ascension. Déjà la sonnette a fait entendre sa voix argentine

On ouvre, ne laissez pas refermer la porte, entrez aussi et suivez le visiteur qui suit une jeune servante qui le guide vers les maîtres de la maison.

— « Mon oncle 1 s'écria Arthur en se levant avec empressement.

— Monsieur Rémi! dit Francisca, que vous êtes bon de ne pas nous avoir oubliés; il y a si long-temps que nous ne vous avions vu! N'est-ce pas, Arthur?

— Oui, mon oncle nous a bien négligés...

Il savait pourtant tout le plaisir que J'es=

père. ...

— Allons, mon neveu, embrassez-moi donc pour me prouver au moins que je ne suis pas dans les indiscrets.

— Oh! jamais, balbutia Dérigny en serrant le bon vieux prêtre contre sa poitrine agitée.

— Et ce joli petit an^e veut-il aussi m'embrasser ?

— Sans doute , répliqua vivement la jeune mère en enlevant dans ses bras un charmant petit garçon d'environ deux ans. Allons , Ambroise , embrasse ton oncle. »

L'enfant, dont les grands yeux noirs parcouraient d'un naïf regard, d'étonnement ce visage nouveau, eut bientôt fait connaissance avec la physionomie toute paternelle de l'excellent curé , et, lui jetant ses petits bras autour du cou , l'embrassa bruyamment comme un vieil ami , en bégayant : « Papa. . . beau ! . . . papa! »

— « Ah ! tu te nommes Ambroise , dit M. Rémi avec un sourire.

— Oui, c'est moi qui ai voulu qu'on lui

QUATRE AMOURS. a83

donnât ce nom , répondit Francisca , c'est le vôtre , et j'ai pensé quïl porterait bonheur à mon fils.

— Vous allez déjeuner avec nous, dit afiectueusement Dérigny un peu revenu de l'émotion qui l'avait troublé à la vue de son oncle.

— J'accepte d'autant plus volontiers, que je m'étais déjà moi-même invité à déjeuner avec vous. — Ainsi, ma chère nièce, je suis votre convive.

— C'est trop aimable à vous , monsieur Rémi , » répondit-elle en se levant pour aller donner des ordres.

En attendant que le déjeuner soit prêt , laissons Arthur se remettre entièrement de son trouble , tandis que le curé continue à jouer avec son petit neveu , et causons à nous deux du changement survenu dans la fortune de Dérigny; car il est bien clair que ses affaires ne sont plus au même point où nous les avons laissées.

Nous vous avons dit autrefois qu'il avait

placé la plus grande partie de son héritage en actions sur de certaines entreprises que la nouveauté avait fait réussir au-delà de toute espérance. Nous avons ajouté qu'ébloui par ces premiers succès , Arthur n'avait plus mis de bornes à son goût pour le luxe, et n'avait reculé devant aucune dépense pour satisfaire à sa frivole et ruineuse vanité ! En vain la prudence de sa femme avait essayé de l'éclairer de ses conseils. Il s'était obstiné à ne pas regarder du côté de l'avenir; et marchant à l'aveugle dans le présent, il s'était tout à coup heurté contre une circonstance qu'il aurait dû prévoir pour l'éviter. Sa fortune fut brisée du choc , et alors il fallut regarder autour de soi et se baisser pour ramasser les vestiges épars de cette splendeur entièrement fracassée.

Une concurrence s'était établie, et le succès de l'entreprise dans laquelle il était intéressé, tombant soudain devant la réussite du nouvel établissement, les créanciers d'Arthur ( toute personne qui dépense beaucoup ,

ne paie pas toujours comptant) firent succéder à leur patience une inquiétude qui parlait assez haut pour être entendue. Leur débiteur, qui n'avait été que fou, demeura honnête homme. Il vendit , pour payer ses dettes, son magnifique mobilier, les diamans de sa femme et une maison de campagne qu'avant la chute de sa fortune il s'occupait à faire changer en palais de plaisance- Il ne lui resta qu'un modeste ameublement, la maison dont il occupait un étage, une autre sur les ponts et une petite rente sur les fonds de l'état; mais sa conscience s'était échappée saine et sauve du naufrage.

Après le déjeuner, ;le curé prenant les mains de son neveu et de sa nièce, les serra contre son cœur d'une forte pression amicale :

— « Maintenant , leur dit-il avec la plus délicate bienveillance, parlons de vos affaires, et surtout ne me cachez rien. Puis-je vous être de quelque utilité ? Je ne suis pas un richard , mais je puis obliger mes amis. Par-

lez-moi franchement, avez-vous besoin de moi pour satisfaire à quelque créancier ?

— Non , mon oncle ; je vous remercie de tant de bonté, j'ai eu le bonheur de m'acquitter entièrement,

— Et que comptez-vous faire? Voyons, comptez-moi vos projets.

— Mon dessein est de me rendre à Paris, pour solliciter, auprès du ministre du commerce, une justice à laquelle nous avons droit de prétendre, mes associés et moi. Cette malheureuse affaire , pour être manquée, ne doit pas être entièrement perdue; et je ne me croirai obligé d'en abandonner les suites que lorsqu'il me sera bien démontré qu'il n'y aura plus de possibilité d'en rien faire.

— Vous avez raison, Arthur, je pense comme vous que, dans de semblables circonstances , vous ne devez pas , comme le dit le bon peuple , jeter le manche après la cognée. Et quand devez-vous partir?

— Très prochainement, dans trois semaines, un mois, tout au plus tard.

— Et vous, ma nièce, accompagnerezvous votre mari ?

— Oh! non, répliqua tristement Francisca; cela ne se peut, quelque envie que j'aie de le suivre partout. Une femme et un enfant lui seraient une trop grande charge à Paris.

— Et vous resterez ainsi toute seule , avec votre petit Ambroise et votre gouvernante ?

— Il le faut bien ! je n'ai pas de mère pour être auprès d'elle.

— Je vous avoue , mon oncle , dit Arthur en soupirant, qu'un des résultats les plus pénibles de mes extravagances (car il faut bien l'avouer, je n'ai été qu'un fou), est pour moi la nécessité de me séparer ainsi de ma femme et de mon fils , et de ne pouvoir les laisser dans une situation plus heureuse.

— Allons, mon ami, du courage, dit la jeune femme; je souffrirai de ne pas vous voir, mais je vous attendrai , et chaque soir j'espérerai votre retour pour le lendemain. "

Dérigny embrassa la main de sa femme; et, se retournant vers son fils, il le caressa en silence; puis une larme de repentir brilla dans les yeux de ce père, qui naguère avait si peu songé à cautionner l'avenir de son enfant !

— « Ma chère nièce , reprit le curé , vous n'avez pas de mère, m'avez-vous dit ; mais vous avez un oncle qui vous aime, un parent dévoué , dont la position sociale et l'amitié pour vous peuvent vous servir d'appui. Voulez -vous accepter un appartement dans ma cure, loger chez moi et venir avec votre enfant embellir de votre douce présence la demeure d'un vieillard qui vous porte dans son cœur et qui s'efforcera, dans sa constante sollicitude, de vous faire oublier ce qui lui sera possible d'effacer de vos regrets ? Voulez-vous?

— Mon excellent oncle! prononça Dérigny avec une profonde émotion.

— Eh bien! ma nièce?

— Si je ne craignais de vous embarrasser,

mon bon monsieur Rémi , j'accepterais avec une grande joie votre généreuse proposi" tion... mais je vous gênerais, et l'embarras d'un enfant....

— Ma chère petite, on est toujours bien chez soi , lorsqu'on s'y trouve avec des amis. Décidez-vous et ne songez à moi , dans ceci , que pour vous persuader de tout le plaisir que j'éprouverai à vous voir près de moi. Dites, m'acceptez-vous pour votre chaperon.... Arthur, me confiez-vous votre double trésor?»

Dérigny hésita un moment , regarda sa femme , et dit :

— «Oui, mon oncle, devenez son protecteur, son soutien . son mentor; veillez sur elle et sur mon fils. C'est au plus noble cœur qui me soit connu, au vôtre, que le mien confie ce qu'il a de plus cher dans le monde. »

Francisca se joignit à son mari , pour remercier le curé , avec toute la naïveté d'une véritable reconnaissance.

— « Voilà qui est dit , continua M. Rémi : je ne m'en retournerai qu'avec vous trois. Car il faut bien que mon neveu procède à votre installation.... De grâce, ma belle amie, tâchez de ne pas trop vous ennuyer avec moi !

— M'ennuyer! y pensez-vous?

— Eh oui ! la société d'un pauvre prêtre n'est pas une grande distraction pour une jeune femme habituée comme vous l'avez été , à tous les plaisirs que prodigue le monde, dans les fêtes que se donnent les heureux. Lorsque le calme succède au bruit dont on avait pris l'habitude , on entend résonner lo«g- temps encore dans sa mémoire l'écho de ce bruit assoupi , et le silence déplaît , ou du moins a bien de la peine à plaire. La tranquillité du continent ennuie le marin accoutumé au grondement des flots.

— Oui, sans doute, quelquefois; mai.s on a souvent aussi besoin du silence, pour se

reposer de la fatigue du bruit... Et je serai bien chez vous.

— Comme vous n'êtes jamais venue me voir, cela soit dit sans reproche, ma chère nièce, je dois vous esquisser le tableau de l'existence que vous mènerez à la cure. D'abord , je vous préviens que mon vieux vicaire vous fera une cour assidue et intéressée. La faveur qu'il vous demandera sera de lui prêter, sinon une attentive, au moins une patiente oreille , pour écouter tour à tour chacun des innombrables récits qu'il a depuis près de soixante -dix ans entassés les uns sur les autres dans sa large mémoire. Si vous lui donnez toute l'attention qu'il vous demandera , vous serez sûre de lui paraître charmante ; et, par amitié pour lui, je vous prierai de vouloir bien lui plaire. Quoiqu'un peu raconteur, c'est un excellent homme; et d'ailleurs, ma chère enfant, lorsqu'on a dépensé presque tout son avenir , on est bien excusable de chercher dans le passé et de revivre par le souvenir les nom-

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breuses années qu'on a déjà vécu. Voici pour M. Leroux , mon vicaire. Pour ma vieille gouvernante, je vous réponds qu'elle s'entendra très bien avec votre jeune bonne et qu'elle aimera votre petit Ambroise , peutêtre encore plus qu'elle ne chérit sa poule favorite. Nous avons pour voisins plusieurs habitans d'anciens châteaux, qui se feront un vrai plaisir de vous fêter dans leur manoir, s'il vous plaît d'en franchir le seuil féodal. Quant à mes fidèles et braves paroissiens, il suffira que vous soyez la nièce de M. le Recteur, pour qu'ils vous aiment et vous respectent à l'égal 'd'une princesse; et, à propos de ces bons paysans , si vous voulez me rendre un service qui leur soit profitable, c'est de faire transporter votre piano avec vos meubles. Je me rappelle vous avoir entendu dire que lorsque vous étiez au couvent, à Darcelonne, vous touchiez quelquefois l'orgue de la chapelle. Depuis longtemps notre petite église n'a plus d'orgue; et, si vous le vouliez, je forais porter le diman-

che votre piano dans la tribune ; là , derrière un voile , vous nous joueriez quelques airs religieux, et le présent que vous leur feriez de cette harmonie vous rendrait à jamais l'objet du culte de la reconnaissance, de ces simples et francs Bretons, qui ne sauraient plus de quel moyen se servir pour vous témoigner leur vénération.

— Rien de plus facile que de leur procurer cette satisfaction, à ces bonnes gens

que j'aime déjà sans les connaître Nous

n'oublierons pas mon piano.

— Francisca sera trop heureuse, mon cher oncle, de pouvoir vous être agréable en quelque chose.

— C'est moi, mon neveu, qui serai trop heureux que votre femme veuille bien m'accepter pour son hôte. Ainsi, ma nièce, voiîà qui est dit : vous caresserez, vous gronderez votre petit ange, vous ne vous effaroucherez pas trop de la familiarité des poules de ma gouvernante , vous écouterez mon vicaire , vous ferez de la musique, vous broderez,

VOUS vous promènerez, vous rendrez quelques visites et vous en recevrez ; vous causerez avec moi bien souvent de votre mari , et moi , je ferai tout ce que je pourrai pour que vous ne vous ennuyiez pas trop dans un bourg de Bretagne et près d'un vieux curé. »

Quelques jours suffirent pour changer en réalité les projets de M. Rémi.

Lorsque sa femme fut entièrement installée chez son oncle , Arthur se sentit le cœur plus léger. Là , du moins , Francisca trouvait un abri sûr ; là , elle ne devait rencontrer aucun des regards qui , l'ayant saluée riche, pourraient l'insulter pauvre. D'ailleurs, le repos et l'air de la campagne étaient devenus nécessaires pour rétablir la santé de la jeune femme, altérée par la fatigue des fêtes et les chagrins qu'elle avait éprouvés. 11 s'éloignait donc tranquille pour elle et pour son fils , et par conséquent moins inquiet pour lui-même.

La surveille de son départ, Francisca lui

prit le bras , l'emmena dans une allée du jardin et lui dit en se promenant :

— • « Voyez-vous bien , Arthur, voilà l'existence pour laquelle Dieu m'a formé le cœur. Si vous restiez avec moi , si je vous voyais satisfait de votre situation présente et ne songeant plus à celle d'autrefois, que pourrait-il me manquer pour être heureuse? Je vous aurais, j'aurais mon fils et de bons, de francs amis seraient avec nous. Oh! je le sens, je serais bien contente si vous ne partiez pas ! Mais vous , si vous restiez , vous ne vous plairiez pas ici. Cette vie si simple et si tranquille serait trop chétive pour vous , n'est-ce pas ? Il faut à votre bonheur plus qu'une femme qui vous aime , un enfant et quelques amis.

— Non Francisca ! non ! j'aurais dans la la réunion de biens si précieux plus que de quoi satisfaire à mon ambition de félicité, si la femme qui m'aime savait m'aimer comme je voudrais qu'elle le sût. L'amitié te suffit; mais moi, près de ce sentiment, il reste

daQS mon âme une large place à remplir et que ton amour seul pourrait combler. Mais l'amour, cette première passion de mon cœur est exilé du tien. Voilà quatre ans que je t'aime et lu ne m'aimes pas encore.

— Eh mon Dieu ! mon ami , est-ce que TOUS croyez que l'amour est l'unique but de l'existence? Si cela était, avant d'aimer et lorsqu'on n'aime plus, que serait donc la vie ? D'ailleurs , pensez-vous qu'un même sentiment éprouvé par des millions d'êtres ne puisse avoil' qu'une seule physionomie? les passions ne reflètent-elles pas les nuances du caractère de ceux qui les ressentent ?

— Je te devine ; tu veux me persuader que toute émotion doit être paisible chez toi> que ton esprit, toujours tranquille, ne peut regarder le bonheur qu'avec calme et la peine avec résignation. Sans doute , tu n'as pas un moment cessé d'être calme , lorsqu'il nous a fallu passer tout à coup de la splendeur à la médiocrité. Quand l'échelle de la fortune a été retournée pour nous, je t'ai

étudiée avec soin , je n'ai surpris dans ton âme ni regret du passé, ni frayeur de l'avenir. Tu as salué les mauvais jours comme tu avais accueilli les bons. Pourquoi ? c'est qu'indifférente aux plaisirs du monde, tu ne les aimais pas, tu les supportais, et tu les as vus s'éloigner sans regret de leur présence. Mais cette impassibilité ne prouve pas que ton sein ne puisse renfermer aucun sentiment exalté, aucune orageuse émotion. Je t'ai vue près du berceau de ton fils malade. Alors , Francisca , ton cœur savait palpiter vite , ton sang bouillonnait, tes veines se gonflaient , tes yeux avaient des pleurs et ta voix des sanglots! alors tu n'étais plus tranquille!

— Oh ! non , car j'étais mère et mon enfant souffrait.

— Eh bien! réponds-moi maintenant, Francisca, tu ne peux ressentir avec violence aucun sentiment ! »

La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas.

— « Ainsi , continua-l-il , lorsque, sépare

2gS QUATRE AMOURS.

de toi et de mon fils , je ne vivrai pas un seul moment sans être tourmenté d'inquiétude , et torturé du besoin de vous revoir; tandis que j'accuserai le temps , que je maudirai la triste nécessité d'exister loin de vous, toi, si la vue d'Ambroise te rappelle son père, tu penseras tranquillement à lui, et, patiente, tu m'attendras! Ah! tu es bien heureuse... Et moi!... Enfin Dieu ne le veut pas ! »

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