UNE RENCONTRE
Nous avons dit quelque part dans cet ouvrage que la chicane, d'un coup de baguette, changeait en mois les jours destinés à lui être consacrés, c'est-à-dire qu'un plaideur novice qui s'imagine en quelques semaines achever le grand œuvre d'un procès jusqu'au dernier ressort, passe quelquefois plusieurs années à débrouiller du chaos les plus minces conclusions adoptées par ses juges... C'est une ennuyeuse vérité, mais c'en est une.
Il y avait près d'un an qu'Arthur était a Paris, et ses affaires ne se trouvaient pas alors plus avancées qu'elles ne l'étaient huit jours après son arrivée. C'est que l'année s'était écoulée sans qu'il eût obtenu de ceux dont il avait réclamé l'obligeance ou la justice, autre chose que de pompeuses paroles, de brillantes promesses. La plus légère réalité n'avait encore point étayé cet échafaudage de protestations d'intérêt, d'assurances, de zèle infatigable. Et pourtant s'il n'en était que là, ce n'était certes pas sa faute. Il avait vu une partie des députés en audieace de deux ou trois ministres , fait de longues stations dans de nombreuses succursales administratives , présenté des mémoires aux chefs les plus influens... Tous ceux à qui il s'était adressé lui avaient garanti l'avenir; mais aucun ne lui avait assuré le présent, et il aurait pu leur répondre avec raison : Eh mon Dieu ! messieurs, promettez moins, mais tenez plus ; je n'ai pas besoin de nouvelles espérances, je ne sais que faire de toutes celles que j'ai déjà ;
débarrassez-moi de tout ce que j'en ai d'inutiles , et donnez-moi en échange la moindre réalité!...
Rien d'ennuyeux, de triste comme la position d'un solliciteur au régime de l'espoir, surtout lorsqu'éloignc des lieux qu'il habitait, séparé des objets auxquels son cœur était accoutumé, il ne trouve en rentrant chez lui aucun visage ami pour interroger le sien , pour s'assombrir ou s'égayer selon que sa physionomie, à lui, s'assombrit ou s'égaie, lorsqu'il n'entend aucune voix affectueuse lui demander le compte de sa journée pour l'aidera se consoler d'un désappointement ou à croire à quelque heureuse probabilité. Sa situation ressemble en quelque sorte à celle d'un naufragé jeté sur une plage déserte, et qui, les yeux tournés vers l'Océan, attend l'apparition d'une voile, l'approche d'un vaisseau hbérateur, attend, attend toujours, et ne découvre rien entre l'onde et les cieux.
C'était surtout lorsqu'il écrivait à sa femme cl à son oncle, que Dérigny souffrait davan-
tage de cette lassitude de soi-même, de celle fatigue d'isolement qui engourdit le cœur et paralyse toute activité morale. C'était avec joie qu'il avait écrit ses premières lettres adressées à madame Dérigny; car il entrevoyait déjà une solution rapide , et par conséquent un retour prochain. Mais plus lard il en avait été pour lui de ce succès auquel il croyait toucher comme de ces châteaux fantastiques que les magiciens du moyenâge faisaient soudain apparaître tout illuminés aux regards fascinés d'un chevalier errant égaré , par une nuit sans étoiles , dans la sombre épaisseur d'une forêt. En vain, le pauvre chevalier, victime du malin enchanteur, oubliant, à la vue de ce manoir idéal , les fatigues de son long voyage et l'épuisement de son fidèle palefroi, réveillait du bruit d'une fanfare , aiguillonnait les flancs amaigris de son malheureux coursier. . . Le château marchait comme lui; et, par l'effet d'un cruel enchantement, la distance qui se trouvait entre le voyageur et le castel où il espérait
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rencontrer l'hospitalité, restait infranchissable. Ainsi le résultat qu'il attendait fuyait devant Arthur qui le poursuivait toujours. Et, en écrivant à sa femme, il ne pouvait que lui dire : J'espère , mais c'est tout.
Alors , pris d'un accès de découragement , il eût volontiers tout abandonné, pour partir lui-même au lieu de sa lettre. Et, s'il restait, c'est que l'image de son Ambroise s'offrait à lui pour l'arrêter. Je suis père , se disait-il, je ne dois pas, pour un peu d'ennui, priver mon fils de son avenir.
Cet ennui, que nul caprice n'avait aidé de détourner de son cours, pesait un jour de tout son poids sur la pensée de Dérigny. Il s'était présenté chez un conseiller à qui on l'avait adressé. Ne trouvant que le domestique, qui lui dit que son maître ne serait de retour que dans deux heures, il laissa sa carte en recommandant d'annoncer sa visite, et sortit. Il s'arrêta un instant sur le seuil de la porte cochère, s'interrogeant pour savoir ce qu'il ferait des deux heures qui devaient
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s'écouler avant l'audience du conseiller. Qu'il y a pour tout homme de momens superflus qui l'embarrassent à vivre, sans qu'il puisse souvent s'expliquer d'où vient cette difficulté d'existence! Arthur, encore indécis sur l'emploi de cette parcelle de temps, avait fait quelques pas dans la rue, lorsque, se trouvant devant une des grilles du Luxembourg , la vue des arbres lui inspira une fantaisie de promenade. Il entra dans le jardin et se dirigea du côté du petit bois.
Le ciel était nuageux , le jour était sombre , il y avait de la mélancolie dans l'air. Dérigny marchait lentement, s'occupant à passer l'examen de la physionomie des promeneurs assez rares dans les allées du bois, car le temps indécis n'invitait pas à la confiance. Arthur rencontrait-il un visage gai , insouciant , des yeux n'ayant d'autre reflet que celui de la lumière, il soupirait d'envie, regrettant de ne pas avoir aussi, lui, un cœur tranquille, une oisive pensée comme l'étaient sans doute le cœur et la pensée de Têtre au paisible vi-
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sage qui passait près de lui. Mais rencontraitil une expression de tristesse, des yeux languissans, des lèvres pâles, un front aux rides anticipées.... alors il se disait : Dans le partage que le sort fait aux hommes, combien de lots d'infortune et combien peu de portions de bonheur ! Et sa pitié généreuse donnait un soupir aux misères d'autrui.
Mais bientôt ses regards ne se dirigèrent plus que vers un seul objet , non qu'il n'y eût plus à se promener qu'une seule personne et lui, mais il avait à lire, à présumer tant de secrets de malheur en examinant une douce et pâle figure de femme qu'avaient rencontrée ses yeux, que tout disparut pour lui hors celle qui était alors l'unique but de toutes ses pensées. Et pourtant il ne la connaissait pas, il ne l'avait jamais vue, elle ne ressemblait à aucune personne qu'il connût , et cependant elle ne lui était pas toul-à-fait étrangère; c'était une de ses intimes fictions réalisées, c'était le type extérieur d'une femme aimante et malheureuse.
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Cette personne, dont la mise annonçait la simplicité du bon goût, comme la démarche le laisser-aller du bon ton , pouvait avoir vingt-deux à vingt-trois ans ; elle était grande, mince et légère. Une certaine nonchalance répandue dans tout son maintien donnait à sa taille flexible , à sa tournure distinguée quelque chose de vague, d'idéal, tenant un peu de l'apparition. Elle glissait plutôt qu'elle ne marchait , et , dans ce presque insensible mouvement, chacun de ses pas semblait être une impulsion donnée à ce corps aérien par l'élan d'un soupir. Elle était blonde , très blanche, et son teint n'était animé que ce qu'il fallait indispensablement pour attester qu'il y avait de la vie sous cette frêle et délicate enveloppe. Elle avait le visage ovale, les joues un peu creuses , le menton légèrement avancé, le front haut, le nez droit, les lèvres minces et paraissant accoutumées à une contraction de profonde amertume , de douce et silencieuse tristesse; ses yeux bleus aux paresseuses paupières, au sentimental
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regard devaient sans doute avoir l'habitude des larmes, mais des larmes venues du cœur des pleurs qu'on se plaît à répandre en secret, à laisser couler seulement pour soimême. Tout enfin dans cette femme portait l'empreinte d'un chagrin profond et déjà vieux, car les douleurs de l'âme commencent par l'agitation et se continuent par l'abattement Quelle occupation pour les yeux
d'Arthur qu'une semblable étude extérieure ! Elle se promenait en lisant et ne paraissait rien voir au-delà des étroits feuillets d'un petit livre in- 12 recouvert en moire brune et dont la reliure était ornée de légères feuilles d'or où de métal doré appliqués aux angles de ce livre élégant. Elle méditait probablement à chaque ligne , savourait lentement le miel des pensées de l'auteur, car sa main ne retournait les pages qu'à longs intervalles, et selon toute apparence, du moins d'après l'expression de son intéressante figure, l'ouvrage qu'elle lisait était sérieux , le style était triste, profond ou rêveur. .; et son attention
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toute entière était absorbée par cette lecture. Presque certain de ne pas être remarqué , même aperçu, Dérigny s'enhardissait à la contempler; déjà, pour la septième fois, il venait de passer devant elle lorsqu'une voix claire et sonore , une voix bruyante et connue jeta ces mots non loin de son oreille :
— « Allons donc ! il est fou , est-ce qu'on aime par le temps qui court ! . . . . Ah ! ma foi s'il fallait.... .
Arthur se retourna vivement.
— « Je ne me trompe pas , se dit-il , c'est Rogner, c'est lui-même. Hé! dites donc!... »
Mais Roger ou son ombre, ainsi qu'un jeune homme qui l'accompagnait, étaient déjà hors de la portée de la vue de Dérigny.
— « Oui, c'est bien lui, continua-t-il. Eternel railleur du cœur humain, je l'aurais reconnu rien qu'à cette phrase que j'ai surprise. Insouciant Roger! il se peut que vous n'aimiez pas, mais l'amour existe encore 5 il y a aujourd'hui sur la terre la même somme de sentimens qu'autrefois. Vieux comme l'uni-
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vers, et destiné à vivre autant que lui, le flambeau des passions continuera d'échauffer de sa flamme inspiratrice et féconde le cœur et la pensée des hommes, tant que l'astre roi du jour prodiguera sa lumière aux cieux , sa chaleur à la terre. Vous qui niez l'existence de l'amour, incrédule Roger, je gagerais volontiers contre vous que le cœur de cette femme... Ah! grand Dieu, que vois-je!... » Il court , il vole , il est près d'elle ; près de la jeune inconnue qui s'était approchée d'un arbre contre lequel elle paraissait chercher un appui pour élayer la faiblesse de ses genoux défaillans ; une de ses mains blanches comme l'ivoire et sans doute glacée comme le marbre , était posée sur ses yeux , l'autre main tenait encore le petit livre qui glissait insensiblement sous les doigts délicats qui ne le serraient plus. Arthur se trouva près de la malade assez à temps pour la soutenir et l'empêcher de tomber. Elle avait alors entièrement perdu connaissance. D'un bras ferme il lui enlaça la taille, la retint fortement
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contre lui, tandis qu'il lui approchait du "visage un flacon d'éther que, par bonheur, il portait constamment sur lui. Les yeux de la jeune dame ne tardèrent pas à se rouvrir. Etonnée d'elle-même et de la présence de Dérigny , elle jette un faible cri , repousse la -mtain qui la secourt, se dégage du bras qui •la retient , se recule , regarde où elle est et parait chercher dans sa pensée l'explication de ce qui se passe alors pour elle.
— « Vous trouvez-vous mieux, madame?
lui demanda-t-il d'une voix timide.
— Ah ! pardon, pardon, monsieur, dit-elle enfin; combien je suis confuse! vous avez eu la bonté de me secourir; je suis désolée de la peine que je vous ai donnée.
— Trop heureux d'avoir pu vous être utile, madame ; mais comment vous trouvez-vous ?
— Mieux ou plutôt moins mal.
— Permettez-moi de vous conduire jusqu'à ce banc, madame, vous y serez mieux qu'ici. »
L'inconnue ne répondit pas, mais se laissa
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mener à la place qu'on lui indiquait ; Arthur s'y assit auprès d elle.
Tous deux avaient fait ensemble un échange dont ni l'un ni l'autre ne semblait se douter. La dame tenait dans ses mains le flacon de Dérigny , tandis que lui tenait dans les siennes le petit livre échappé des doigts de la malade. Au bout de deux ou trois minutes, Arthur renouvela son affectueuse question:
— « Je me sens glacée d'un frisson de fièvre... J'ai besoin d'être chez moi.
— Eh bien, madame, veuillez accepter mon bras pour vous ramener jusqu'à votre porte. Je vous proposerais une voiture, mais je craindrais que le cahot vous incommodât. .. et si vous voulez...
— Non, monsieur, non, je vous remercie, je puis aller seule... Je marcherai lentement,
— Alors , madame , vous vous résignerez à être suivie , car je ne vous quitterai pas que je ne vous sache arrivée chez vous.
— C'est inutile , monsieur.
— Je VOUS en conjure, madame, ne me refusez pas, l'appui d'un bras vous est nécessaire : faible comme vous l'êtes encore , la moindre inégalité du pavé pourrait vous faire faire une cbule dangereuse; et en permettant que je vous accompagne, vous êtes sûre d'éviter tout accident de ce genre. Voyons, madame , décidez-vous à une chose aussi simple... Une malade peut accepter le bras d'un inconnu.
— Allons, monsieur, je le veux bien, puisque vous êtes assez bon, , . . Cependant j'abuse peut-être. . .
— Non , madame , soyez persuadée que vous me rendrez service, car je prendrai congé de vous beaucoup plus tranquille sur votre état présent que je ne le serais si je vous quittais maintenant. »
Elle se leva , lui prit le bras , et tous deux sortirent du jardin où, selon toute apparence, la scène qui venait de s'y passer n'avait point été remarquée; personne ne s'était approché de la jeune dame lorsqu'elle s'était trouvée
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mal. La route ne fut pas très longue, quoique le guide et celle qu'il conduisait marchassent avec une extrême lenteur. Ils étaient au pied de l'escalier
— « Madame la baronne, dit le concierge, une carte pour vous.
— C'est bien Richard, répondit-elle; et se retournant vers son obligeant conducteur, elle voulut lui présenter ses remercîmens.
— Je vous en prie, madame, laissez-moi ne vous quitter qu'à la porte de votre appartement. »
Ils montèrent, une femme de chambre vint ouvrir. Alors la baronne, d'un air embarrassé, proposa à Dérigny d'entrer au salon.
— Mille grâces, madame, ma présence serait maintenant indiscrète. Vous avez besoin de repos. Je vous quitte, veuillez recevoir mes hommages et mes vœux pour le rétablissement de votre santé.
— Et vous , monsieur , veuillez croire à toute ma reconnaissance pour les soins em-
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pressés que vous avez bien voulu me prodi guer.
Arthur la salua , et descendit.
Il s'était écoulé près de trois heures depuis sa sortie de la maison du conseiller; mais l'idée de l'audience qu'il attendait s'était entièrement effacée de son esprit. Pressé de se trouver seul pour examiner tout à loisir l'état de sa pensée, Dérigny courant plutôt qu'il ne marche , heurtant au passage tout ce qui se trouve sur le même pavé que lui , risquant de se faire écraser par chaque voiture qu'il rencontre , allant en aveugle , en hébété , arrive chez lui , ferme sa porte , se jette dans un fauteuil, et là respire à l'aise.
C'est alors seulement qu'il s'aperçoit qu'il tient encore le livre que lisait la baronne. Il tressaille, et ce cri lui échappe...
— « Ah ! je pourrai la revoir !
En effet , il est tout simple qu'il reporte ce livre qu'il a oublié de rendre. Mais ce n'est qu'à elle, à elle seule qu'il le remettra ;d'après ce qu'il a fait, on nr peut refuser de le
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recevoir, surtout ayant un semblable prétexte pour justification de sa visite. Il n'y a rien là qui doive offenser, rien qui ne puisse être fait. C'est une démarche permise , avouée par la plus austère bienséance... Il la reverra !
Il la reverra ! Et d'abord cette idée avide prend à elle seule toute sa pensée et ses artères se gonflent , se tendent , s'agitent , et son front brûle, et le souffle manque à ses lèvres , et son cœur le gêne dans son sein. . . . Quoil déjà?
Mon Dieu, oui déjà ! Mais ne l'accusez pas, ne le condamnez pas, cela devait être, c'était presque indispensable , c'est la conséquence naturelle de tout ce qu'il a ressenti depuis qu'il pense et qu'il éprouve ; c'est le résultat de tous les événemens , de toutes les circonstances qui ont composé son sort depuis qu'il existe... C'est un malheur sans doute, mais il n'y peut rien, ce n'est pas sa faute; tout est comme il fallait que ce fût... C'eût été un miracle , si cela n'eût pas été.
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Cela devait être ! N'allez-voiis pas un peu vite? Vous n'avez pas dit que ce fût une de ces femmes que l'on ne peut voir sans s'écrier involontairement : La belle créature! Et dans une inconnue qui se promène en lisant, qui se trouve mal, que l'on secourt par l'impulsion d'un mouvement de pitié , que l'on reconduit chez elle , toujours par l'effet de cette même impulsion, il n'y a pas. . .
Vous avez raison . pour la presque totalité des hommes, c'est un événement de passage, une des mille insignifiantes aventures jetées éparses sur le fond de la vie par la main du hasard , et qui sont pour ainsi dire le semis de la destinée. Mais, pour Arthur, ce n'était plus cela; ce n'était pas le hasard, mais le sort qui lui avait amené cet événement incisif, qui déjà creusait sa pensée pour s'y mettre d'aplomb; et pourtant, comme vous l'avez dit , jamais la vue de la baronne n'avait arraché cette exclamation : Qu'elle est belle, ou qu'elle est jolie ! Mais qu'importent aux yeux d'Arthur la forme et la couleur du
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tnasque , qu'importe cette beauté extérieure fixée à la superficie des traits ou du teint ; ce qu'il a vu, lui, c'est le dessous de l'écorce, c'est....
Arrêtez, ce n'est pas dans un moment qu'on en vient à soulever cette enveloppe physique, à voir à nu l'être moral
— Vous croyez? Roger disait un jour à Dérigny, il y a des individus que j'apprends corps et âme dans une minute, et c'était vrai ; Arthur ne connaissait la baronne que depuis deux heures ; mais c'était beaucoup plus de temps qu'il ne lui en avait fallu pour apprendre cette femme. Elle était triste et malheureuse; triste, de quelle mélancolie ? malheureuse , de quelle infortune ? il l'ignorait 5 mais une femme pouvait goûter toute la saveur des larmes , étant pour lui le chef-d'œuvre de la création humaine; son émotion à l'espérance de revoir la baronne était donc juste Qu'en dites-vous,
maintenant?
11 avait ouvert le livre ; les Nuits d'Youngl
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N'avait- il pas à l'attention donnée à cette lecture , deviné le genre de l'ouvrage que méditait la promeneuse? Oui, son imaginalion tendre et rêveuse devait plutôt s'alimenter de pensées de mort que se plaire à s'environner d'images d'existence. Young!... Oh ! qu'elle lui sembla belle en la voyant alors dans sa mémoire!
Il lisait , mais bientôt interrompant sa lecture , il retourne vivement les pages , revient au premier feuillet — Une réflexion rapide avait conduit ses doigts agiles... Son nom était peut-être écrit sur ce livre. . . oui , le voilà
Madame la baronne Juliette de Saint- Aire. C'est bien elle. Le concierge l'a nommée baronne en lui remettant une carte de visite.
Juliette! qu'il est doux ce nom, qu'il doit être facile de l'entourer d'un soupir amoureux!
Puis son regard s'assombrit tout à coup; car il n'a que le doute pour répondre à cette question, qu'il ne s'était pas encore
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adressée. Est-elle veuve ou non? Si son mari existe , est-il avec elle ou sont -ils séparés par l'absence ou autrement?... Si le baron est à Paris , s'il est chez sa femme , comment Dérigny se hasardera-t-il à reporter le volume oublié?... Oh! s'il pouvait savoir... mais il y songe... Oui , cela se peut.
Le lendemain il passe dans la rue où demeurait madame de Saint-Aire, reconnaît la maison qu'elle habite, aperçoit une femme dans la loge du portier , s'avance , et demande : ' f
— « Monsieur le baron de Saint- Aire?
— Ce n'est pas ici, monsieur, lui répliquet-on ; nous n'avons dans la maison que madame la baronne de Saint- Aire, Quant au baron que vous demandez, nous ne le connaissons pas.
— Mille pardons , madame. »
Quelle réponse pouvait être plus au gré d'Arthur; il peut risquer sa visite, sans crainte de rencontrer l'œil fâcheux d'un mari ; mais il faut attendre.
Quatre jours s'écoulent , Dérigny, à bout de sa résignation à la patience, se décide enfin à se présenter chez la baronne.
Il vient de terminer sa toilette, il va sortir; on lui apporte une lettre de sa femme. Il l'ouvre, et la parcourt d'un regard mécontent. Malheureusement pour elle , la pauvre Francisca ne s'entendait nullement à passionner son style ; elle écrivait comme elle sentait; ses expressions s'enchaînaient naturellement , simples , naïves , et pourtant choisies ; mais elles ne pouvaient émouvoir , elles étaient pour cela trop paisiblement vraies.
— Quelle femme ! s'écria-t-il avec humeur. Il n'y a donc dans toutes les chances probables de la destinée humaine aucune secousse , quelque violente qu'elle soit , dont elle puisse ressentir au cœur la plus légère commotion. Rien aujourd'hui dans cette âme de plus qu'hier, de moins que demain. Toujours la même, toujours; quelle insipide monotomie 1 quelle existence de plomb 1
Il reploie la lettre, la met dans son portefeuille , et sort.
Si la baronne est chez elle , s'il est reçu , il s'agit pour lui d'un arrêt décisif; c'est une partie de dés qu'il va jouer contre le sort ; c'est l'avenir de son cœur à gagner ou à perdre.
Madame de Saint-Aire était chez elle; sa femme de chambre vint lui annoncer que le monsieur qui l'a ramenée l'autre jour demande à lui remettre le petit livre qu'elle pensait avoir perdu. La baronne hésite un moment....
— « Faites entrer, » «dit-elle.
Arthur est introduit.
Sa vie s'était alourdie de cinq jours au vol pesant , à la charge augmentée d'un surcroît d'existence, depuis sa rencontre au jardin du Luxembourg; et, depuis ce temps, il n'avait pas vécu une minute sans méditer sa visite, sans arranger le pian de cette entrevue, de manière à en obtenir un résidlat
d'accord avec ses projets. îl fallait amener la
baronne à lui promettre de renouveler sa visite. Il ne présumait pas qu'il dût être aisé d'en venir là dans un moment. Aussi combien avait-il été difficile sur le choix des moyens qu'il imaginait! que de précautions à prendre , que d'adresse à déployer , que de détours pour louvoyer autant que possible , et quel empire à prendre sur soi-même pour se rappeler son rôle 1
Dieu l'aida, il n'oublia rien. D'abord il s'excusa sur son audace, entra dans de bienveillantes questions de détails sur la santé de la baronne, dont les joues pâles et les yeux battus annonçaient la faiblesse. Il disserta sur les œuvres d'Young ; ensuite il trouva le moyen de parler de lui , de sa splendeur passée , de sa situation présente , de sa femme, de son fils , de la lenteur de ses juges , de son ennui, de ses regrets, de son désir de revoir sa famille. Il causa de tout cela , sans qu'il parût étrange qu'il en parlât. Et lorsqu'on sut ce qu'il était , il demanda qu'on lui permît d'oser revenir.
Madame de Saint-Aire refusa,
— « Monsieur, lui dit-elle, je ne reçois personne. Quoique demeurant à Paris, j'ai su m'y faire une existence d'ermite. Ennuyée du monde , j'ai su briser un à un tous les anneaux de la chaîne qui me liait à lui. Satisfaite de mon isolement , je cherche à l'augmenter autant que je puis... J'aurais refusé votre visite, si la reconnaissance ne m'eût prescrit de la recevoir. »
Arthur ne jugea pas la partie perdue. Il eut raison , car au bout d'une demi-heure, la baronne lui dit en le reconduisant :
— <r Allons, monsieur, je le veux bien. Vous viendrez m'apporter des nouvelles de madame Dérigny ; nous causerons d'elle, de votre enfant. Au revoir donc, monsieur. *
Il a gagné. Bonheur absent, tu reviens à lui!
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