‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 45 sur 72 · JULIETTE · texte numérisé non relu

JULIETTE

Un mot à nous deux. Ne venez-vous pas de nous faire retrouver dans madame la baronne Juliette de Saint- Aire, une personne de connaissance , mademoiselle Juliette de Kersanec , cette victime , dont la destinée fut par une mère offerte en holocauste au souvenir d'une sœur, à la mémoire de l'infortunée Ambroisine de Ferment, l'épouse du meurtrier de la marquise, la femme de Roger, enfin ?. . .

Elle-même. Vous \oyez où elle est arrivée; voici comment elle y est venue :

Roger avait donné sa démission. Ayant de la fortune, il n'avait plus besoin d'un état. En devenant riche, il avait engagé tout son temps au plaisir. Mais à Rennes, il rencontrait à chaque pas, dans tous les objets , sur tous les visages , quelques mots épars de l'histoire de madame de Ferment. Ne pouvant se rendre aveugle , il fallait aller où il n'aurait rien à voir qui lui rappelât celte portion de son passé , que l'arrêt d'un pouvoir secret et dominateur refusait à l'oubli.

Quelques jours après son mariage, sa volonté de maître décida qu'il fallait quitter la Bretagne, pour aller s'établir dans la capitale. Il fut obéi sans objection, et il vint habiter Paris avec sa femme et sa belle-mère. Quelque odieuse que fût pour elle la vue de son gendre, la comtesse voulut suivre sa fille. Elle espérait que sa présence servirait de frein au baron , pour le retenir dans les limites, sinon de l'amour, de l'amitié du

moins , des bienséances envers sa femme. Souvenir vivant de la faute de celui qui était devenu son fils , elle se flatta de l'espoir de servir de sauve-garde à Juliette. Il fallait être bien facile à s'illusionner pour croire à tout ^ikis que voulez-vous? quand la raison s'en va

Le baron était loin de trouver beaucoup de charmes dans la société de la comtesse. Mais en la séparant de sa mère , sa femme lui serait nécessairement retombée sur les bras , c'est-à-dire qu'il aurait fallu l'accompagner partout, lui servir de mentor , s'initier dans mille détails superflus de l'intérieur de sa maison, recevoir d'ennuyeuses confidences... Non , non... Il valait mieux qu'une telle charge fût supportée par une mère que par lui. El il se résigna à la société de madame de Kersanec.

Juliette qui, jusqu'à l'époque de son mariage, n'avait trouvé d'affections dans le monde que l'amitié de sa vieille tante, amitié grondeuse, égoïste; Juliette qui, à son

QUATRE AMOUKS. Ù2']

entrée dans la Tie , avait été saluée par la haine d'une mère , se persuada aisément que Dieu lui faisait don d'une nouvelle existence pour lui faire oublier les chagrins de la première. La comtesse l'avait accueillie avec bienveillance. Peut-être cette réception annonçait -elle que son cœur allait payera sa fille sa dette de sentimens. L'époux qu'elle offrait ne pouvait manquer de plaire à la jeune fiancée qui n'avait point encore entendu prononcer pour elle un seul accent d'amour. Deux choses cependant troublaient ce bonheur qui paraissait lui être destiné , la mort de sa sœur et sa séparation d'avec sa tante. Celle-ci n'éprouvant nullement le désir d'habiter dans les mêmes lieux , sous le niême toit que sa cousine de Kersanec , se décida, voyant qu'on allait marier sa nièce, à aller demeurer chez son fils, époux d'une femme charmante et père de plusieurs enfans , dont les soins allaient doucement entourer la vieillesse de leur aïeule.

La jeune fille céda vite à la séduction. Roger fut aimable pour elle tant que durèrent les préparatifs des noces, et l'acte qui de son prétendu lui fit un époux, lui sembla un pacte de bonheur passé devant Dieu pour l'éternité. Hélas 1 cette erreur si brillante et si douce devait traverser sa vie comme un éclair qui traverse l'espace. Cet aspect de bonheur était présenté à l'âme de la baronne comme la vue des cieux que l'on montre par un raflnement de torture à un prisonnier que l'on sort du cachot ténébreux où il languissait depuis longues années pour l'y rejeter un instant après.

Une fois éloigné des lieux témoins de sa faute, Roger brisa le joug sous lequel les bienséances l'avaient courbé pendant quelques jours. Il eût bientôt fait d'anéantir jusqu'à la dernière entrave j et , retiré dans une liberté élargie, il ne fut plus que lui-même : joueur, libertin, railleur, acerbe des préjugés les plus sacrés , athée endurci du culte social

Devenu noble, riche, le jeu qu'avait joué le lieutenant ne pouvait plus suffire aux ruineux passe-temps du baron. Il fallait agrandir les chances au niveau de sa fortune. Il avait commencé avec de l'argent, continué avec de l'or , il fallait poursuivre avec du papier. Ce n'était plus que des billets de banque qu'il croyait pouvoir livrer décemment aux caprices du hasard, dont le souffle rapide emporte souvent ces feuilles légères bien loin de celui qui les abandonne à cette course aventureuse. Elles passent sans cesse de l'hôtel au palais , du palais à la simple maison ; mais reviennent-elles où elles ont déjà passé?

Ce ne fut bientôt plus assez , pour Roger, de Frascati ni du Palais-Royal. Il voulut, à ces jeux qu'on n'avoue qu'à voix basse, en joindre un dont on peut parler haut, soit qu'on s'y ruine ou qu'on s'y enrichisse : la bourse , les chances de la hausse et de la baisse, l'agiotage enfin. Ajoutez à cela la passion des couhsses, la gloire d'être profès

dan» l'ordre gastronomique , et vous aurez une idée de la rapidité de la pente où glissaient à la fois et la richesse et le bonheur de la baronne. Hélas ! pour elle un doux rêve d'un jour, et puis une effrayante et durable réalité ?

Comment rendre au juste la position de la comtesse, lorsque l'âme de son gendre se fut montrée à ses yeux ? Dans cette horrible situation , un malheur lui manquait encore pour compléter sa somme d'infortune. Il lui arriva ce malheur , et ce fut d'aimer Juliette.

Oui , de l'aimer. En la détestant , sa conscience prenait une part dans les revers de la jeune femme. En l'aimant, chaque nouveau tourment qui venait au cœur de sa fille retombait sur le sien plus poignant et plus lourd. Cette amitié si long-temps refusée, cette affection tardive, mais forte, mais puissante de toute sa maturité , donnait un aliment inépuisable au remords du sacrifice de la destinée de sa dernière enfant, fait par elle

au souvenir de la première. Et, dans chaque émotion de ce sentiment vengeur, la comtesse recevait un coup de poignard à double lame qui blessait à la fois son âme et sa raison.

Et cette fragile raison , celte pauvre expérience humaine qui , pour s'en aller devons, n'attend pas toujours que votre âme vous quitte , se sépara de la pensée de cette femme et s'en alla pour ne plus revenir. Mais en fuyant , loin d'emporter avec elle aucun élément de douleur, elle laissa par sa place vide une étendue plus vaste à la faculté de souffrir, et cloua le désespoir à cette pensée gangrenée qu'elle abandonnait pour toujours.

La mort ne pouvait pas être loin. La veille du jour où elle vint prendre sa proie , Juliette, qu'une affaire importante a%'ait contrainte à sortir un moment, trouva en rentrant chez elle sa mère évanouie , serrant dans ses mains un papier tout froissé par cette pression convulsive. C'était une lettre, que la baronne , aidée de ses domestiques ,

parvint, non sans peine, à dégager des doigts qui la retenaient. La comtesse, revenue à elle, ne parut pas chercher l'objet qu'on lui avait pris , et s'endormit bientôt d'un profond sommeil. Madame de Saint-Aire, assise auprès d'elle , voulut prendre, tandis qu'elle reposait, connaissance de la lettre (mystérieuse sans doute ) qu'elle lui avait ôtée des mains. Que devint- elle en la lisant! c'était la lettre d'adieux de la marquise.

Après tout ce qu'elle avait fait pour anéantir la fataFe correspondance d'Ambroisine, madame de Rersanec aurait dû nécessairement joindre cette lettre aux amoureuses épîtres que la flamme avait dévorées. Mais, domptée par un pouvoir inexplicable, par un invincible sentiment de superstition erronée , jamais , quelque nombre de fois qu'elle l'eût tenté, elle n'avait pu détruire ce monument irrécusable du suicide de madame de Fermont, Souvent, pour se justifier à ses propres yeux, elle faisait en secret lecture de ce funeste papier.

C'est sa prière de mourante , se disait-elle, c'est du bord de la tombe qu'elle me l'a adressée. Sacré pour moi*, j'ai dû exaucer le dernier de ses vœux; oui , je l'ai dû! Et, soulagée un moment, elle reployait la lettre en répétant dans sa pensée ces mots justificateurs : Je l'ai dû !

Quelle atroce révélation pour Juliette, que celle d'un pareil secret ! Quoi ! c'était à l'homme qui avait causé la mort de sa sœur qu'elle était unie pour jamais. Le monstre ! et depuis quelques mois elle portait dans son sein un enfant à lui. Oh ! combien elle sut gré à son cœur d'avoir, sinon par la haine, du moins par le mépris, remplacé l'amour qu'il avait éprouvé ! Ma pauvre sœur ! Ah l grâce à Dieu , s'écria-l-elle ! je ne l'aime plus le malheureux. Réfléchissant ensuite à la précipitation de son mariage, il lui fut facile d'en deviner le mystérieux motif. Et, comme si le sort eût été jaloux de lui laisser la moindre erreur consolatrice , le lendemain de ce jour préjudiciable à toute sa vie , on

l'arrachait du lit de sa mère expirante qui, dans l'accès du délire qui précéda sa mort , révéla à sa fille jusqu'à la moindre circonstance de son odieux hymen.

L'infortunée ne se révolta pas, elle baissa la tête et accepta sa destinée dans toute sa plénitude de déceptions et de regrets. Cependant il était encore pour elle dans l'avenir une espérance de refuge, un aventureux appui qui étayait son âme et l'empêchait de succomber sous son fardeau de malheur. Ce n'était point de rapprocher de la vertu un époux qui de jour en jour s'en écartait davantage : il était trop loin pour revenir. Il ne pouvait que faire une halte ou poursuivre jusqu'au but. Le retour était impossible. Mais Fespoir qui l'éclairait d'un pur et calme rayon , c'était de presser contre son cœur ému , d'élever avec la plus minutieuse sollicitude maternelle l'enfant qu'elle allait mettre au jour, c'était d'être mère dans l'immense étendue de ce mot si susceptible de nombreuses et différentes interprétations. Et ce

bonheur qu'elle demandait avec tant d'affectueuses instances, ce bonheur qu'elle se sentait faite pour saisir sans en laissser échapper la moindre parcelle — eh bien ! Dieu le lui envoya. Elle mit au monde un héritier du nom de Saint-Aire.

Qui l'aurait cru?,., lui-même ne l'eût pas soupçonné, Roger, qui, avant la naissance de son fils, ne s'était pas donné la peine de penser qu'il devait naître , s'aperçut qu'il était au monde moins aux regards avides qu'il arrêtait sur lui qu'aux battemens précipités de son cœur.

Tant que son (ils vécut, Roger parut vouloir se rapprocher de sa femme , mais dès qu'il eut acquis la triste certitude qu'il avait cessé d'être père, rien ne fut capable de le retenir; et, sans pitié pour les larmes delà jeune mère penchée sur le berceau de son

fils , cherchant à réchauffer de son haleine brûlante l'haleine glacée de son enfant, il s'élança hors des lieux où gisait encore l'être qui naguère faisait battre si délicieusement son cœur.

Rentré dans le tourbillon dont la naissance de son fils l'avait tenu pendant quelque temps éloigné , Roger ne mit plus de frein aux déréglemens de ses passions, il s'y abandonna sans honte et sans remords ; et, sans souvenir aussi, comme sans honte et sans remords, il continua de livrer au gouffre du jeu le brillant héritage que la marquise de Ferment et la comtesse de Rersanec avaient laissé à Juliette. Il ne se fût probablement pas souvenu quel lien l'unissait à la sœur et à la fille de ses deux victimes , s'il avait pu , sans son secours, se défaire des biens qu'elle possédait

Un jour, qu'après un mois d'absence, et que, ramené par le besoin d'argent, Roger avait, sans succès, essayé tour à tour la prière et la menace pour obliger sa jeune épouse

à lui signer un nouvel acte de vcnle. Furieux de sa résistance , il ne craignit pas , pour l'y contraindre , d'employer les plus odieux traitemens.

R.évoltée d'une telle violence , Juliette ,

déshéritée de famille, de bonheur,

d'amis,.... sans larmes pour soulager son

cœur,.... seule à lutter contre sa destinée,

comprit tout ce qu'elle avait à craindre pour son avenir, si elle le laissait plus long-temps aux mains de l'époux qui s'en était emparé , et qui le dépensait avec une si effrayante rapidité ! Elle savait bien qu'elle ne pourrait le reprendre à elle seule , cet avenir qui s'était montré à elle si large et si brillant , et que si elle osait en demander compte à celui qui, sans pudeur, en disposait au gré des caprices de la hausse et de la baisse; que sa voix serait

impuissante à se faire entendre 1 Elle

implora celle des lois.

La scandaleuse conduite de Roger rendit peu difficile à obtenir la demande en sépa-

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