‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 46 sur 72 · III. -ri · texte numérisé non relu

III. -ri

ration que la baronne de Saint-Aire eut le courage de solliciter.

Enti«îrement retirée du monde depuis sa séparation , seule avec une femme de chambre , elle occupait un modeste appartement dans le voisinage du Luxembourg. La proximité de cette belle promenade , où chacun peut s'isoler comme il lui plaît , avait engagé Juliette à choisir ce quartier de préférence à tout autre. Là , du moins , elle ne serait pas exposée à se trouver en face de l'assassin de sa mère et de sa sœur; elle savait bien que Roger ne quitterait ni la Bourse ni Frascali pour venir se placer devant elle.... L'émotion qu'elle éprouva en l'entendant parler et en l'apercevant qui traversait avec un jeune homme le petit bois du Luxembourg, où elle se promenait en lisant , car c'était bien Roger qui avait prononcé cette phrase : 0 Allons donc ! il est fou , etc. , etc. , etc. , » prouve qu'elle avait eu raison de s'éloigner des lieux que fréquentait celui dont la voix et la vue Venaient de réveiller dans son cœur

toutes les souffrances qu'il y avait jetées; et pourtant plus de trois ans s'étaient écoulés depuis que le son de cette voix n'avait frappé son oreille , depuis que ses regards n'avaient rencontré ceux de Roger.

Je ne sais ce qu'il en serait advenu pour Juliette de cette rencontre inattendue , si le mélancolique Arthur Dérigny, qui l'examinait depuis une heure sans qu'elle s'en aperçût , n'était arrivé assez à temps, en la voyant chanceler, pour l'empêcher de faire une chute.

Pauvre Juliette , puisse ce secours qui te fut prodigué avec un si touchant empressement ne pas te devenir funeste î Puisse-t-il

ne pas te faire regretter un jour les contusions qu'il t'a évitées ! Les contusions,

elles s'effacent, Juliette Mais le malheur,.... jamais !'.!!....

Heureux de ton approbation , Dérigny va

retourner chez loi Ton âme, ouverte à

toutes les souffrances , recevra l'entière confidence des esnérances non réah'sées de la

sienne. Tu le plaindras, Juliette, tu compatiras à sa peine, car tu la comprendras ; mais n'oublie pas du moins que la pitié est bien souvent l'avant-coureur de l'amour. Arthur te parlera d'abord de son fils , de son joli petit Ambroise, de sa femme, de sa bonne et froide

Francisca; puis il ne t'en parlera plus

Mais il te parlera de toi.... toujours de toi.. .

de lui de son amour Car il t'aime,

Juliette ; s'il te le dit y tu peux l'en croire — Mais s'il te jure qu'il t'aimera toujours, qu'il n'aimera que toi,.... oh ! par pitié pour toimême , Juliette , tâche de ne pas l'entendre, songe à ta sœur, rappelle-loi que cette belle, jeune, noble et riche marquise de Fermont mourut pour avoir cru à de pareils sermens.

Quand, sans égard pour les fraîches années d'Elisa Mercœur, sans respect pour ses vertus, pour son génie, comme sans pitié pour mes larmes, la mort l'entraîna dans la tombe, elle eut la douleur d'y descendre sans avoir vu se réaliser l'espérance la plus chère à son cœur; avant d'avoir terminé ses travaux, dont le produit aurait pu, disait-elle, dans le cas où elle viendrait à mourir, assurer à sa vieille mère un sort à l'abri du besoin.

Ne pouvant joindre aux œuvres de ma pauvre enfant, le jjlan de ses romans, puisqu'elle n'en écrivait jamais, je vais tâcher, à l'aide de ma mémoire , de faire connaître à peu près ce que devaient contenir les chapitres qui manquent. Je prie donc le lecteur de ne point considérer ce qui suit la lacune comme une suite que j'ai voulu donner au chapitre inachevé de Juliette (je sens trop ce que mon st\1e aurait de disparate pour l'avoir tenté), mais seulement, comme un préliminaire que j'ai cru nécessaire à l'explication que je vais essayer de donner. J'ai pensé qu'il était à propos de bien faire connaître la situation des personnages.

Suivent les titres et l'explication des chapitres qui manquent à ce roman.

J'ai pensé qu'il serait bien de placer sous chacun des titres de chapitres qui manquent à ce roman l'exposé du plan du chapitre même.

(Expose du plan du chapitre XVI qui devait Faire partie du roman de Quatre Amours.)

LE lîAUOX DE SAI.M-AIUE.

Dérigtiy était retourné chez la baronne de Sainte-Aire , et avait obtenu, à sa grande satisfaction , de lui consacrer les courts instans que lui laissaient les nombreuses sollicitations qu'il était obligé de faire. Il résulta de cette intimité ce qui devait en résulter : que Juliette , dont l'âme était aimante , quoique froissée , et sans affection aucune , entendant les continuelles plaintes d'Arthur

sur son malheur d'avoir épousé une femme dont l'amc était si peu en harmonie avec la sienne, l'aima.

Le bonheur, comme tout autre chose , ne peut vivre toujours; et celui qui n'avait besoin ni d'inquiétudes ni de larmes pour s'alimenter ne pouvait convenir long-temps à Dérigny. Il lui fallait du malheur pour être heureux; Roger le lui avait dit, et c'était vrai.

Fatigué de son monotone bonheur, car Juliette l'aime toujours, Dérigny, qui dans les commencemens la quittait à peine, s'en éloigne souvent. Un jour qu'absorbé dans ses réflexions, il marche sans rien voir, quelqu'un lui frappe légèrement sur l'épaule ; il se détourne, et reconnaît Roger, ce beau lieutenant qui jadis avait excité si injustement sa jalousie. Arthur lui apprend que, par suite de ses mauvaises affaires , il s'est vu forcé de venir à Paris pour y solliciter une place dans quelque bureau, et lui parle du chagrin qu'il éprouve du peu de succès de

ses démarches. Roger lui propose de le conduire chez une dame de la haute société avec laquelle il est fort lié , et lui dit que cette dame recevant chez elle les ministres, leur recommandera son protégé, et qu'ils se trouveront trop heureux de faire quelque chose pour la belle solliciteuse. Et cherchant aussitôt une de ses cartes dans son portefeuille, il la donne à Dérigny afin qu'il puisse le venir prendre à l'heure convenue. Dérigny , en regardant sur la carte quelle est la demeure de son ami, s'aperçoit qu'elle porte un autre nom que le sien et le lui fait observer. Alors Roger raconte à Arthur que lorsqu'il partit de Nantes pour aller en garnison à Rennes , il y fit la connaissance d'une grande dame; que, devant l'épouser, elle lui fit obtenir du roi le titre de baron ; que Sa Majesté l'avait autorisé à y joindre le nom de Sainte-Aire; que, depuis lors , il n'en signait pas d'autre. Que cette dame étant morte quelques jours avant J'époque fixée pour leur mariage, il avait de-

346 QUATKE AMOURS.

mandé et obtenu niudemoiselle Juliette de Kersanec, sa sœur, pour épouse, et de laquelle il vit séparé depuis plus de trois ans. Dérigny comprit par-là que la baronne de Sainte- Aire , qui avait toujours gardé sur ses chagrins le plus religieux silence , était la femme de Roger. Cette découverte ne l'empêche pas d'être ponctuel au rendez-vous que lui avait donné le baron. Roger le conduit chez madame Darbi, c'est le nom de la dame; Dérigny est ébloui de sa beauté; Juliette perd beaucoup à la comparaison.

(Expose ilu jilan du clia|>iire XVII qui devait faire partie du roman de Quatre Amours.)

LES IIABITANS DU PIIKSBYTIÙUE.

Francisca et son fils sont adorés des habitans du presbytère; il ne manque au bonheur de la jeune femme que la présence d'Arthur. Elle est l'âme de la société de la noblesse des environs; sa complaisance est souvent mise à l'épreuve, et c'est toujours sans faire acheter le plaisir que l'on goûte à l'entendre, qu'elle exécute sur le piano les morceaux qu'on lui demande.

348 QUATRE AMOUKS.

Le comte et la comtesse de Trévelek, les plus proches voisins du presbytère du bon curé Ambroise Rémy, déjà un peu âgés et sans enfans, voudraient que Francisca ne les quittât pas. Le comte tombe malade ; la comlcse, secondée par la jeune femme dans les soins que nécessitent la maladie du comte, s'attache encore à elle davantage. Toute la noblesse des environs doit célébrer la convalescence du comte; une grand'messe et un Te Deum doivent être chantés en actions de grâce ; des sons beaucoup plus graves que ceux du piano de Francisca se font entendre au Te Deum , ce sont les sons d'un orgue que la comtesse de Trévelek , à l'aide du curé, a fait venir de Paris en car chette de son mari et de Francisca, et dont elle fait présent à la paroisse , en reconnaissance de ce que Dieu lui a conservé son époux , et pour mettre tout le monde à même d'apprécier le talent de Francisca sur cet instrument.

(E\i»o5c du pian du chapitre XVllI qui devait fairo partir du roman de Quatre Amours,)

LINTRIGAXTE.

Les grâces et la beauté de madame Darbi avaient fait une telle impression sur le cœur d'Arthur, lorsque Roger le lui présenta, qu'il était devenu en peu de temps l'esclave soumis de cette dame. Ses moindres caprices étaient des lois pour lui; toutes les femmes, pensait-il, seraient adorées si elles ressemblaient à madame Darbi. L'amour qu'il avait eu pour Juliette était entièrement effacé de son

souvenir, et s'il la voyait encore quelquefois, c'était seulement par bienséance. Juliette regardant l'abandon d'Arthur comme le juste châtiment de sa faute, le supporte sans se plaindre, et croit, en voyant le changement si subit d'Arthur, qu'elle n'en a jamais été aimée; mais, qui plus que Francisca, pensait-elle, avait dû croire à la constance de son amour? Louise ne lui semble être morte si jeune, que pour éviter l'inconstance d'Arthur. S'il lui avait repris son amour pour le rendre à Francisca , elle se serait trouvée heureuse de ne plus être aimée par la certitude de son bonheur; tandis qu'elle craint, connaissant la faiblesse de son caractère, que subjugué par les charmes de madame Darbi , car on ne lui a pas laissé ignorer qu'il on est éperdument amoureux , que cette femme, qui n'est autre qu'une intrigante, ne l'entraîne dans quelque démarche honteuse.

Roger le visile souvent chez le banquier chez If quel madame Darbi est parvenue à

le faire entrer comme caissier. Il est toujours porteur de quelques billets de cette dame ; Dérigny les reçoit avec transport. L'un d'eux lui apprend que pour sauver l'honneur d'une famille infortunée , elle a répondu de 10,000 francs; que, ne se trouvant pas en fonds , et toutes ses démarches pour arrêter les poursuites de la justice ayant été infructueuses, on saisira chez elle le lendemain si elle ne se procure la somme ;. , . qu'elle ne se trouve dans un tel embarras que par la bonté de son cœur;... qu'elle compte assez sur l'amitié de Dérig^ny pour penser qu'il viendra à son secours;... que ce n'est que pour huit jours seulement qu'elle a besoin de la somme;... qu'elle confie sa cause au cœur du bon Arthur;... véritable moyen de le gagner!... C'est pour sauver l'honneur d'une famille infortunée, se dit Arthur, qu'elle se trouve dans l'embarras ; on ne saurait le blâmer de lui prêter secours; huit jours d'ailleurs sont bientôt écoulés... Roger emporte les 10,000 francs... Elle lui adresse

successivement plusieurs demandes , qui toutes ont un molif louable, et qui sont exaucées. Roger est habile à lever les difficultés... Mais Arthur finit par réfléchir et par refuser... Alors madame Darbi met la menace à la place de la prière... Elle découvrira lout au banquier, s'il persiste dans son refus ; et Arthur est obligé de céder. Un jour qu'il tient dans ses mains une des impérieuses demandes de madame Darbi , le banquier entre , tenant dans les siennes plusieurs billets qu'il place sous les yeux d'Arthur, et lui demande d'une voix forte qui les a signés... Le banquier répète sa demande à Arthur et le menace de le livrer à la justice s'il ne lui dit à l'instant qui a signé les billets. Atterré par le ton de celte demande , Arthur voit le châtiment de sa faute; il veut fuir, le banquier lui barre le passage; alors, éperdu, hors de lui , Dérigny saisit un couteau poignard qu'il portait toujours sur lui, pour se défendre la nuit en cas d'attaque , et le plonge dans le sein du banquier, qui tombe sans pou-

voir proférer une seule parole. Arthur, épouvanté, voit son crime; mais, sans chercher à fuir, il crie , on accourt : il demande qu'on le livre à la justice, qu'il est assassin et faussaire ; on l'entraîne.

(Exposé du plan du chapitre XIX qui devait faire partie du roman de Quatre Amours.)

LA COXFESSIOÎV.

Arthur plie sous le poids de son crime ; si quelque chose peut en adoucir l'amertume , c'est qu'il fut criminel sans préméditation. Sitôt que Juliette a appris son arrestation, elle a obtenu la permission de le visiter; elle vole à sa prison , lui parle de la clémence infinie de Dieu, et relève, par ses pieuses exhortations , le courage abattu de celui qwi la dédaigna. Arthur l'a priée d'écrire à son

bon oncle , le curé Ambroise Rémi ; il veut déposer le fardeau de ses fautes dans le sein de son second père, du protecteur de sa femme et de son fils. Le curé est arrivé à Paris ; il a caché à Francisca le sujet de son voyage; il a amené avec lui Pierre, ce serviteur qui , le jour du bal de l'anniversaire de Francisca , fit entrer M. Rémi , qu'un valet congédiait assez brusquement. C'est un orphelin élevé par le curé , honnête garçon , plein de zèle, et tout dévoué à son protecteur. Toutes les démarches du curé pour arracher son neveu au déshonneur qui l'attend, ont été vaines; il sera jugé le lendemain. II se rend à la prison de Dérigny pour y recevoir sa confession. Arthur ne paraîtra point au tribunal des hommes avant d'avoir désarmé la colère du juge suprême par un aveu de ses erreurs et de son crime. Juliette est auprès de cet infortuné; lorsqu'on introduit le vénérable pasteur, elle se jette aux pieds du vertueux prêtre, lui dit qu'elle est coupable, implore sa bénédiction et se relire.

Dérigny se recueille ; le bon curé lui prend les mains , les presse dans les siennes , et dépose un baiser paternel sur le front décoloré du malheureux fils de sa sœur; il lui parle de Dieu , de Dieu toujours indulgent. Dérigny demande à son oncle s'il croit à l'immortalité de l'âme; M. Rémi répond que ce serait un crime d'en douter ; que la matière seule est mortelle, mais que l'âme survit à cette matière périssable pour y recevoir de Dieu la récompense de ses bienfaits ou la punition de ses fautes. Arthur se voit repoussé de Dieu, son crime lui semble indigne de pardon; puis, comme la bête , il a cédé à l'instinct de ses passions sans en calculer les suites!... Trois fois l'amour avait embelli sa vie, et cette somme de bonheur ne lui avait pas semblé suffisante; il lui fallait un quatrième amour : Dieu permit qu'une furie le lui inspira , pour venger les trois anges qui lui avaient donné le leur; et Dérigny raconte au bon curé que pour satisfaire aux dépenses folles de madame Darbi, il a contrefait la

QUATRE AMOURS. oS^

signature du banquier; que cette faute l'a conduit au crime qu'il a commis ; que ce crime est trop grand pour que Dieu puisse l'en absoudre.. . Dieu a pardonné aux meurtriers de son fils !.,. Cette réflexion du curé porte un peu de calme dans l'âme d'Arthur; il reçoit à genoux et dans un grand recueillement le corps de notre Seigneur. Ce baume, versé sur les blessures d'Arthur semble diminuer ses souffrances; il prend les mains de son oncle, les baise avec respect, les place sur son cœur, et lui recommande sa femme, son fils; et Juliette, Juliette, si bonne, si malheureuse, met ordre à ses affaires, pour n'avoir après sa sentence , qui sera la mort , qu'à se disposer à paraître devant Dieu.

(Expose du pion du cliapilie XX qui devait f.iire parlic du roman de Quatre Amours)

VOILA CE QUI VIEi\T DE PARAÎTRE

Les juges ont prononcé. Arthur subira la punition de son crime; déjà se fait entendre partout ce cri que des voix rauques répètent à l'envi : Voilà ce qui vient de paraître ! la sentence qui condamne à la peine de mort le nommé Arthur Dérigny, pour crime d'assassinat commis sur la personne de M..., banquier. D'autres crieurs font entendre une autre sentence, mais le nom ne parvient pas.

Tous les crieurs quittent le quartier en même temps; un monsieur a tout acheté... Quelque malade peut-être, que ces cris incommodent, l'aura prié de les renvoyer; mais point, c'est un parent d;^ Juliette. Il la trouve à vingt pas de sa maison ; il lui dit, pour l'engager à rentrer, qu'il vient passer une heure avec elle. ^ Eh bien! lui dit-elle, donnez-moi votre bras. » Elle veut employer ce temps à se promener ; elle part le lendemain pour un long voyage ; elle veut revoir encore le jardin du Luxembourg ; cette promenade est si belle 1 elle la parcourt et paraît, lorsqu'elle est dans le bois, examiner avec attention un de ses arbres. Elle veut s'asseoir sur le banc le plus proche de cet arbre : c'est celui contre lequel elle s'était appuyée lorsque Dérigny la secourut, et le banc sur lequel il la fit asseoir. Elle prie son parent de la conduire jusqu'à une église qu'elle lui indique ; il veut l'attendre, elle s'y oppose. Elle se met à genoux sur la pierre, entend la messe dans un grand re-

56o QUATRE AMOURS.

cueillement, communie... Elle sort de l'église, prend un fiacre, et se fait conduire à à la prison de Dérigny... Il lui apprend qu'il doit mourir le lendemain ; elle l'exhorte au courage, lui dit qu'il ne mourra pas seul, qu'elle recevra la mort du coup dont il sera frappé. . . Elle veut encore une fois être bénie par l'honnête curé, qui ne quitte pas son neveu; mais elle demande qu'il la bénisse avec Arthur. Ils se mettent à genoux, le vertueux prêtre étend ses mains si pures sur leurs têtes inclinées, et les bénit. Dérigny demande pardon à Juliette , elle le presse sur son cœur... Elle rentre chez elle, prend quelque nourriture, donne l'ordre de ne recevoir personne , et se met à écrire.

(Expose du plan du chapitre XXI qui devait faire partie du roman de Quatre Amours.)

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