‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 47 sur 72 · LA CHAUUETTE DES CONDAMNES · texte numérisé non relu

LA CHAUUETTE DES CONDAMNES

Juliette, qui ne s'est pas couchée, est sortie de grand matin pour aller entendre la messe; elle a fait des aumônes. En rentrant, elle demande si son café est prêt , parce qu'elle doit sortir. Elle se fait habiller en noir; elle ôte de son cou la chaîne d'or où pend sa montre, la passe au cou de sa femme de chambre; elle la prévient qu'elle ne rentrera pas dîner.

Dérigny a prié toute la nuit et a demandé à Louise de désarmer en sa faveur la colère céleste ; il a lu quelques passages de la Sainle-Bible et de l'Imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ. Si le repentir peut effacer le crime, Dieu lui pardonnera le sien.

Le bon curé arrive ; il est suivi de Pierre , l'orphelin qu'il a élevé et qu'il a amené avec lui à Paris. Pierre se jette aux pieds de Dérigny, lui dit qu'il vient pour le sauver, que les momens sont comptés, qu'il doit profiter de ceux qui lui restent pour fuir; que dans peu il ne sera plus temps; qu'il doit vivre pour sa femme, pour son fils; que lui n'a point de famille sur qui le déshonneur de sa mort puisse rejaillir; qu'étant tous les deux de la même taille , et ayant les cheveux de la même couleur, il lui sera facile de sortir de la prison sans être reconnu; qu'il n'est besoin pour cela que de changer de vêtement. Dérigny se jette dans les bras de Pierre , refuse le sacrifice de ce fidèle serviteur : il a fait le crime , il doit subir la peine.

M. Rémi presse Pierre et Dérigny sur son cœur; le bon vieillard les mouille de ses larmes. La porte s'ouvre ; à la vue de ces deux hommes si étroitement serrés sur le sein du vénérable pasteur, une larme coule sur les joues de l'exécuteur des hautes-œuvres. Il s'avance vers Dérigny, il n'ose lui dire qu'il vient le chercher pour le mener au supplice; mais Dérigny comprend la mission et le langage muet de cet homme; il sait gré au bourreau de son silence; il se laisse conduire; le curé et Pierre le suivent. La fatale charrette est au bas de l'escalier; il y monte; son oncle tenant un crucifix et un chapelet à la main, se place à ses côtés. La charrette reste à la même place; qu'attend-elle? Un autre condamné et son confesseur y montent; ils s'asseoient derrière Dérigny qui ne les voit point; tout disparait pour lui; il n'aperçoit que les cieux; il baise les divines plaies de Notre Seigneur mort sur la croix pour racheter tous les hommes. Les grilles de la cour de la prison s'ouvrent; les chevaux .

cheminent lentement. En entrant dans une rue étroite, une des roues de la charrette des condamnés est accrochée par les roues d'un landeau qui semblait être pressé de sortir de cette même rue. Le landeau est découvert; un jeune homme y est assis en face d'une belle et élégante dame; Dérigny est prêt à se trouver mal, il a reconnu madame Darbi. C'est elle qui est dans le landeau et qui crie avec humeur au cocher d'avancer. Le valet de chambre qui est sur le siège croit , en apercevant les condamnés, que madame Darbi souhaite retourner chez elle ; il descend , se présente à la portière, et demande où madame désire qu'on la conduise. — « Au bois de Boulogne. » Et le char part rapide comme l'éclair.

La charrette, au terme du voyage, s'arrête; les condamnés et leurs confesseurs en descendent ; ils montent sur l'échafaud qui va . en terminant leur supplice, éterniser leur déshonneur. . . Un cri aigu se fait entendre ; on distingue ces mots : «Roger, Arthur! »

Tous les regards se dirigent au pied de l'échafaud. La foule se presse autour d'une femme; chacun voudrait lui porter secours; on la relève, on la délace , mais en vain. Un billet cacheté est dans son sein; il est à l'adresse du curé Ambroise Rémi, oncle et confesseur d'Arthur Dérigny. Le commissaire le prend, l'ouvre : il peut contenir quelque chose de favorable à l'accusé; il le lit , le replie , et le remet à Ambroise Rémi. C'est un testament olographe de Juliette de Kersanec, baronne de Saint-Aire, en faveur de Francisca , femme d'Arthur Dérigny , dont Ambroise Rémi sera l'exécuteur testamentaire. Juliette venait de faire entendre son cri de mort.

Une scène non moins déchirante succède à celle qui vient de se passer; au cri que Juliette a jeté , Dérigny qui n'avait point cherché à connaître les traits du malheureux, qui comme lui va recevoir la punition de son crime, se retourne, et voit Roger. Roger, qui , par ses perfides conseils , l'a conduit

sur l'échafaud où ils vont recevoir la mort. .. Roger a été condamné pour assassinat prémédité. Il a frappé, au détour d'une rue, un Anglais qui emportait une forte somme qu'il avait gagnée à Frascati. Roger l'avait suivi 5 les cris du malheureux avaient attiré du monde; Roger avait été arrêté et conduit en prison... Roger a compris au cri échappé à Juliette et au testament trouvé dans son sein la nature de ses liaisons avec Dérigny. Il veut mourir le premier; Dérigny l'accable de reproches. C'est au plus coupable à être témoin du supplice de l'autre, etlatêted'x\rthur tombe la première. c.

Je serais inconsolable si l'aperçu que je viens de donner des six chapitres qui manquent au roman des Quatre Amours^^ ne pouvait donner l'idée de ce qu'ils auraient eu de dramatique et de -touchant sous la plume de ma chère Elisa.

Y^ Mercœur ,

Née Adélaïde Aumanix

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