‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 48 sur 72 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Le succès de la Comtesse de Villequierj ayant donné à beaucoup d'éditeurs le désir de publier quelques-unes des productions d'Elisa Mercœur, lui fit adresser un grand nombre de demandes. L'un d'eux, que nous rencontrions quelquefois aux soirées de la duchesse d'Abrantès, dit à Elisa, sitôt l'apparition de la Comtesse de Villequier :

— a Ce serait une véritable bonne fortune pour mes abonnés du Salmigondis , mademoiselle, si je pouvais leur offrir dans un

de ses numéros une nouvelle de mademoi- III. i',

selle Mercœur, et surtout une nouvelle historique.

— J'ai peu de temps à moi dans ce moment , monsieur, où je m'occupe de mon roman de Quatre Amours ; cependant, si vous n'êtes pas trop pressé , et si vous pensez qu'une nouvelle de moi puisse ajouter au plaisir de vos abonnés, vous pouvez être sûr que je ferai tout pour leur être agréable ; seulement je regrette de ne pouvoir vous fixer au juste , ou à peu près du moins , l'époque où je pourrai vous livrer la nouvelle que je vous promets pourvotreSalmigondis.»

Elle s'occupa néanmoins , sans tarder, des moyens d'accélérer la promesse qu'elle venait de faire ; car, sitôt que nous fûmes à la maison , elle me dit :

— « Çàj voyons, maman, tenons conseil... Tu l'as entendu ; j'ai promis à M. Fournier une nouvelle historique pour son Salmigondis— Quelle époque de l'histoire me conseilles-tu de choisir ?.... Penses-tu que je

ferais mal de m'en tenir à celle du règne de Henri III?....

— Je ne pense pas que tu ferais mal de t'en tenir à im règne qui t'a prodigué ses trésors.... Mais , puisque tu me demandes mon avis , il me semble qu'un peu de variété ne gâterait rien , et que tu ferais bien de promener tes regards sur le règne de Louis XI , non moins fécond , je t'assure, en incidens , que celui de Henri III , s'il ne l'est même davantage. »

Cet avis , qui fut un trait de lumière pour Elisa, me valut de sa part une forte accolade.

— « Oh! la bonne idée qui t'est venue là, ma petite maman ! Mais comment ne s'est-elle

pas présentée à moi tout d'abord ? Oui ,

tu as raison ; c'est un règne bien fécond en

incidens Eh bien ! tenons-nous-en à ce

règne qui fit le destin de la France.... Maintenant que me voilà fixée sur l'époque, il ne me reste plus qu'à savoir auquel des sujets de Louis XI je donnerai la préférence. , . . Eh !

mais j'y pense; si je la donnais à Louis XI lui-même ? »

« Grand roi ! dit-elle d'un ton comiquement suppliant,... ne repousse pas la prière d'une jeune fille qui serait heureuse de te devoir sa gloire ! — Daigne , en sa faveur, sortir de l'asile qui te dérobe aux regards

des humains Viens étaler à ses yeux toutes

les ruses de ton puissant génie et l'initier

dans le secret de tes superstitions ! Elisa

Mercœur est pauvre de gloire , grand roi l mais elle en deviendrait riche, si tu révélais à son âme tous les secrets de ton âme ! ! ! ( 1 ) »

— • « Penses-tu , maman , qu'il se laisse toucher ?

— Il faudrait, mon enfant, qu'il fût bien insensible pour résister à une telle prière...

— Eh bien ! espérons donc ; mais, comme l'espérance a besoin d'alimens pour se soutenir, nous ferons bien, pour l'empéchre de

(1) Ce fut cette invocation qu'Elisa fit à Louis XI qui lui donna l'idée de faire adresser j)ar ce monarque une prière à Notre-Dame d'Embrun.

mourir d'inanition, d'aller dès demain surprendre Louis XI dans sa retraite... Il me tarde d'être en face de ce rusé monarque pour l'examiner tout à mon aise et pour étudier l'attitude la plus favorable à ses formes; car il sera, je crois, difficile à saisir. De combien de nuances il me faudra charger ma palette!... Il faudra aussi que nous étudiions avec un soin extrême la physionomie de ceux de ses sujets qui devront se trouver en contact et en opposition avec lui... Je dis nous, parce que je pense que tu ne me refuseras pas ton assistance dans une telle conjoncture.

— Si je puis t'ètre utile à quelque chose , ma bonne amie, tu peux disposer de moi, je te suis toute dévouée.

— Eh bien ! je vais mettre ton dévouement à l'épreuve... Mais commençons d'abord par quitter ce tonde plaisanterie, et causons sérieusement. J'ai toujours pensé que ce quirendait les romans et les nouvelles historiques si rares , c'était le peu de persévérance que l'oij

mettait dans les recherches que nécessitent ces sortes d'ouvrages ; et c'est très fâcheux , car le roman se liant essentiellement à l'histoire, on y retrouve toujours quelque chose des temps qui ne sont plus. La nouvelle que je me propose de faire exige des recherches infinies; et tu sais que depuis que l'on n'a plus la facilité d'avoir chez soi des livres de la Bibliothèque (i), on est obligé d'y aller faire toutes les recherches dont on a besoin, ce qui ne laisse pas que de vous prendre beaucoup de temps , et par conséquent de rendre le travail fort long. Si tu le veux, toi, tu peux m'abréger le mien de moitié...

— Comment cela?

— En te chargeant de consulter pour moi à la Bibliothèque les différens historiens, si peu d'accord entre eux , qui ont écrit l'histoire de Louis XL

— Mais y penses-tu, ma chère mignonne? Ton amitié pour moi t'aveugle-t-elle au point

(i) On fit rentrer après la révolution de i83o tous les livres de la Bibliothèque qui se trouvaient dehors.

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de le faire oublier que je suis sans instruction, et qu'il faut de grandes connaissances pour faire ce que tu me demandes?...

— Je dois trop à ton jugement pour lui faire l'injure de douter de son tact dans cette circonstance. L'intimité dans laquelle nous vivons depuis que j'existe, m'ayant déroulé tous les replis de ton âme comme elle t'a déroulé ceux de la mienne , m'a mise à même depuis long-temps de l'apprécier à la juste valeur ; et c'est précisément parce que je le sais capable de distinguer parmi les faits recueillis sur la vie de Louis XI les plus propres à donner de l'importance à la nouvelle que j'ai promise , que je te prie en grâce de vouloir bien en prendre note pour moi à la Bibliothèque. Tu es trop initiée dans mes travaux pour ne pas connaître aussi bien que je le ferais, ce qui est susceptible de produire de l'effet; aussi je ne trouve rien làdedans qui puisse l'embarrasser. D'ailleurs , tu sais bien que c'est loi qui, dès mon bas âge, m'appris à considérer les choses sous

leur véritable point de vue ; et je ne vois pas pourquoi tu serais moins habile dans le choix des faits dont j'ai besoin , que tu le fus dans celui des conseils avec lesquels tu as guidé ma jeunesse inexpérimentée.

- — C'est que pour te donner des conseils , ma bonne Elisa , je n'eus jamais besoin d'autres connaissances que de savoir parler à ton jugement et à ton cœur, et que pour cela , j'eus et j'ai peu d'eflforts à faire ; tandis...

— Oui; mais ne te souvient-t-il plus que c'est toi qui as formé mon jugement et mon cœur? Va, ce que je te demande de faire , maman , est bien moindre que ce que tu as fait ; car songe que sans les conseils de sa mère , Eiisa Mercœur ne serait pas ce qu'elle est; et que sans eux peut-être, l'eùt-on vue se briser contre les écueils du monde !

— Mais toi , ma bien aimée, songe à mon ignorance

— Ton ignorance!... Cette défiance de

toi-même n'est autre qu'un prétexte dont tu colores ton refus...

— Non, je t'assure, mon enfant, je regrette sincèrement de ne pouvoir t'être d'aucun secours dans cette occasion...

— Moi qui suis persuadée du contraire , ma chère petite maman, je te déclare net que je ne construirai que si tu t'engages à me fournir les matériaux. Ainsi, point de matériaux, point de nouvelle. Vois maintenant si tu veux, par ton refus, me faire manquer à la promesse que j'ai faite à M. Four nier.

— Non sans doute, ma chère mignonne; mais je crains bien, je te l'avoue, que tu ne sois obligée de revenir de la haute opinion que tu t'es formée de mon tact; enfin, j'essaierai ; et si je ne réussis pas selon tes désirs, je t'aurai du moins prouvé ma bonne volonté

— A la bonne heure, voilà qui est parler cela. Maintenant que nous voilà d'accord, si tu veux nous irons demain à la Bibliothèque ;

nous y ferons quelques recherches ensemble pour te mettre au fait. La facilité que tu as à lire le langage vieilli , te rendra le travail bien moins long; car n'étant point obligée de t'arrêter sur les mots , tu ne t'arrêteras que sur les faits ; et ce ne sera pas sur les moins intéressans, je gage, ni sur les moins piquans. Comme tu n'ignores pas que la vérité tient souvent le milieu des contradictions, il te sera facile de la saisira travers celles des historiens qui ont écrit l'histoire de Louis XL Tu sentiras bien que si la reconnaissance de Philippe de Comines a placé les perfections de ce monarque dans le jour qui leur est le plus favorable, elle a dû nécessairement jeter sur les imperfections de son royal bienfaiteur et ami, un voile assez compact pour n'en laisser apercevoir que l'ombre. Comme le même sentiment ne peut avoir conduit la plume des autres écrivains qui nous ont laissé l'histoire de ce souverain si grand, et si petit à la fois , tu trouveras chez eux la liste de ses défauts , dont Comines n'a pas parlé.

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Mais, comme il nous faut attendre jusqu'à demain pour nous convaincre de cette vérité, nous ferons bien, d'ici Ta, d'employer notre temps à dormir : ainsi donc, bonsoir ma petite mère, à demain , dormons. »

Et elle m'embrassa et s'endormit ; car, pendant le colloque que je viens de rapporter, nous nous étions déshabillées et mises au lit. Dès qu'Elisa se réveilla , elle n'eut rien de plus pressé que de me sommer de tenir la promesse qu'elle m'avait arrachée. 11 n'y eut pas moyen de l'éluder, et il me fallut , bon gré mal gré , me laisser conduire à la Bibliothèque pour y faire des recherches. Dès que nous y fûmes rendues , Elisa demanda l'Hisloire de Louis XI par Brantôme, et les Mémoires de Comines. Nous les parcourûmes ensemble ; j'avais soin de poser le doigt sur ce qui me paraissait le plus remarquable. Elle fut probablement satisfaite des remarques que je faisais ; car elle me dit à l'oreille ( i ) :

(i) II est défendu de parler haut à la Bibliothèque.

58o NOTICE

— « Je vois que tu peux marcher seule maintenant. Ainsi cherche ta vie dans Brantôme pendant que je vais chercher la mienne dans Comines. »

Nous prîmes séparément quelques notes que nous ne nous communiquâmes qu'à la maison . Lorsqu'Elisa eut jeté les yeux sur les miennes , elle s'écria de l'air d'une personne qui est bien aise de prouver qu'elle avait raison :

— « Eh bien , maman , avais-je tort de te croire capable de faire des recherches ? Si je n'avais pas insisté , vois comme mon travail serait devenu long par mon déplacement. »

Il fut donc convenu entre nous que j'irais désormais seule à la Bibliothèque faire des recherches , et cela dès le lendemain , parce qu'il ne lui était plus possible de penser à autre chose , et qu'il fallait battre le fer pendant qu'il était chaud ; que j'y parcourrais Comines, Brantôme, Duclos, Mézeray, Varillas et la Chronique de Jean de Troyes, pour

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y prendre note des traits les plus marquans du caractère si original de Louis XI.

— « Si lu savais , maman , me disait-elle , comme je l'aime déjà , ce cher Louis XI ! Tiens , je sens que , malgré ses imperfections , il sera mon enfant gâté. Si le rusé s'aperçoit de mon faible pour lui , ajoutaitelle en riant , il n'y aura pas moyen de le corriger de ses défauts. Enfin , comme c'est toi qui dois me fournir les moyens de l'élever, je te demande en grâce de me mettre à même de le faire le mieux possible , car j'y veux apporter tous mes soins. »

Elle était si contente d"avoir vaincu mon irrésolution, qu'elle ne savait quelles caresses me faire chaque fois que je revenais de la Bibliothèque. Elle avait toujours soin de me préparer une tasse de tilleul , parce qu'elle était sûre , disait-elle , que je devais avoir grand mal à la télé. Elle avait raison , c'était vrai; car, malgré les louanges encourageantes qu'elle me donnait, je ne pouvais me dissi-

mulcr, lorsque je me trouvais en face des historiens que j'étais obligée de consulter pour sa nouvelle , que la tâche que j'avais entreprise était au-dessus de mes forces , et c'était cette réflexion qui me causait toujours un si violent mal de tête.

L'historique , selon moi , ne supporte pas de médiocrité. Elisa avait donné des preuves trop évidentes, dans sa Comtesse de Villequier , de ce qu'elle était capable de faire dans ce genre , pour qu'elle ne se crût pas obligée de faire tous ses efforts pour mériter de nouveaux applaudissemens. Le nom du héros , d'ailleurs , semblait lui imposer l'obligation de bien faire ; et , pour y parvenir, je sentais bien qu'il fallait plus que des noms historiques jetés au hasard ; qu'il fallait des faits , et je trouvais qu'Elisa avait tOrt de s'en rapporter à moi pour le choix ; mais j'avais beau vouloir l'en persuader, je parlais à qui ne voulait m'entendre. Enfin, un instant je crus que Dieu avait pitié de moi. Je revenais avec des notes , et je traversais comme

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de coutume le Pont-Royal pour me rendre à ^

la maison ; j'avais , ce jour-là , la tête si brûlante, que je m'arrêtai près du parapet pour sentir le frais du vent qui y souffle toujours très fort. Je me trouvai près de l'étalage d'un bouquiniste; je jetai machinalement les yeux sur le titre des volumes qui se trouvaient à ma portée , et j'y lus à ma grande satisfaction : « Histoire de Louis XI par Duclos ; » celle de Yarillas suivait. Je m'informai au bouquiniste du prix qu'il voulait les vendre ; j'en fis l'acquisition , et je m'enfuis , joyeuse , porter à Elisa ce qu'il lui fallait pour travailler sans mon secours. Je croyais ma tâche achevée , mais point : les opinions des historiens différant trop entre elles pour pou- Toir s'en rapporter exclusivement aux deux que je venais d'acheter, tout ce que je pus obtenir fut un sursis de quelques jours que nous employâmes , Elisa el moi , à parcourir Duclos et Varillas , afin d'éviter de me rencontrer avec eux dans les notes que

je serais obligée d'aller prendre à la Bibliothèque.

Il me serait impossible de me rappeler toutes les réflexions que la pauvre petite faisait sur le caractère de Louis XI. Tout ce que je puis dire , c'est que , si je n'avais pas été habituée à ses saillies, j'aurais cru qu'elle devenait folle lorsque je l'entendis s'écrier :

— <r Tu es mon prisonnier, Louis XI , tu ne m'échapperas pas ; je te tiens ! — Oh ! mais rassure-toi , je te traiterai avec tous les égards qui sont dus à un monarque tel que loi. Je ne te demande d'autre rançon que la contre-épreuve de ton génie. »

Mille traits de cette nature lui échappaient en travaillant. Qui eût pu être témoin de l'attention qu'elle mettait dans l'examen de Louis XI eût pensé , en la voyant fouiller jusque dans les coins et recoins de son âme impénétrable, que l'avenir l'avait chargée de débrouiller l'héritage de ce monarque, et qu'elle faisait un inventaire consciencieux.

Déjà le chapitre du Bénédictin était achevé lorsqu'Elisa apprit que le Salmigondis allait cesser.

— « Eh bien ! me dit-elle , j'élargirai mon plan , et je ferai de ma nouvelle un roman on deux gros volumes; aussi bien me suis-je engagée à en fournir un autre , après Quatre Amours , à mon éditeur. Il aura celui-là ; voilà tout. Tu sens bien que je trouverai sans peine de quoi remplir mes deux volumes : la guerre du Bien Public suffirait seule pour en écrire dix ; car cette époque du règne de Louis XI fourmille de traits plus curieux et plus bizarres les uns que les autres; c'est là que , toujours en scène , il se dessine si bien. Je ne serai pas fâchée, je t'assure, de le peindre en pied. »

Et gaiement, elle se mit à refondre, ou ^

plutôt comme elle le disait, à rélargir son plan 5 un roman demandant beaucoup plus '\

de développement qu'une nouvelle. Il ne suffisait pas , dans un ouvrage de cette im-

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