HISTORIQUE
Oh dè«honore un «ouven'rr £n le (-onsacraot par des orimes,
Eli9A MBBCCSt'l
Comme un arbre qui , surchargé de branches gourmandes , n'a plus assez de sève pour joindre h cette abondance de rameaux une grande fécondité de fruits et de fleurs, ainsi, jusqu'au mili«u du quinzième siècle, la somme de puissance dévolue à la monarchie française , se trouvant subdivisée entre mille royautés subalternes , il était presque impossible que l'élat , soit dans la paix, soit
dans la guerre , récoltât beaucoup de forces et de bonheur. Un roi n'était qu'un chef titulaire , et ne possédait que la moindre part effective dans cette dissémination de pouvoir; car, depuis le plus haut feudataire jusqu'au plus petit vassal de la couronne, depuis le prince jusqu'au baron , il n'était pas un grand seigneur qui n'exerçât dans ses domaines une autorité plus absolue, une domination plus arbitraire que celle du monarque dont le soi-disant bon plaisir n'était au fond qu'une formule d'apparat , qu'un plâtrage de despotisme , qu'un voile jeté sur la faiblesse et l'impuissance royale ,.. • qu'une feuille d'or étendue sur du cuivre.
Si l'orgueil national, ce premier mobile du patriotisme, eût occupé la moindre place parmi les passions de ces petits rois de fait connus sous la dénomination de Leudes ou fidèles , il se fût nécessairement établi entre eux une chaîne de communication , une fusion d'opinions et de forces. L'intérêt de la patrie eût fait de ces flèches éparses un im-
LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN. ô^l
brisable faisceau ; mais , pour chaque seigneur féodal, la patrie ne s'étendait pas d'un pouce au-delà des limites de son fief. C'est le peuple qui constitue la patrie , comme les enfans établissent la paternité , et la France n'avait pas de peuple; car le mot peuple, dans sa véritable signification , n'exprime pas seulement l'ensemble numérique des êtres nés sous un même sol et soumis à une même domination ; un peuple est la postérité d'une nation , et les liens de parenté qui unissent les innombrables membres de cette immense famille se fondent moins sur la fraternité territoriale que sur les rapports d'intérêt , de plaisirs , de devoirs et de droits.
C'était en vain que le titre de Leudes , que portaient les descendans des premiers Francs qui s'étaient établis dans les Gaules et s'étaient partagé la terre conquise, voulait dire compatriotes égaux ; si , de l'égalité de leurs privilèges, naissait l'égalité de la tyrannie qu'ils exerçaient à l'égard de leurs vassaux, de cette communauté de despotisme naissait pardii-
ôg2 LOUIS XI ET LE BENEDICTIN.
lement un sentiment d'individualité politique qui rendait impossible toute sympathie nationale, toute électricité patriotique. Ainsi, quoiqu'ils eussent la même origine et fussent habitans du même pays , ils n'étaient pas concitoyens.
Sans cesse occupés à guerroyer entre eux , employant à la fois l'attaque et la défense , l'abus du courage les conduisait à la férocité ; et leurs besoins croissant toujours par les frais de l'équipement de leurs hommes d'armes et de l'approvisionnement de leurs forteresses, la nécessité les menait au brigandage. De là , les vengeances , les haines héréditaires , les combats interminables.... On peut dire que la guerre civile fut permanente, tant qu'exista la féodalité.
Dans un pareil état de choses, la France , saignée à toutes les veines , épuisée de sang et d'or par ces querelles intérieures , ne pouvait jouir au-dedans que d'une prospérité factice, et présenter au-dehors que l'apparence de la force.
Le mal qui la rongeait avait deux causes puissantes : l'esclavage du peuple et le peu d'autorité des rois. Louis-le-Gros le sentit , et porta le premier coup à la domination des grands vassaux, en décrétant l'affranchissement des serfs et en établissant des cours de justice pour examiner les procédures seigneuriales ; mais la liberté n'était pas encore un fruit assez mùr pour être cueilli , et il fallut long-temps pour déblayer les environs du trône.
Enfin , comme il arrive souvent que, dans l'impossibilité d'une cure complète , il n'est de moyen de sauver un malade qu'en substituant un moindre mal à un mal plus grand, il en fut ainsi pour la France. Le remède qui lui fut appliqué par une main habile fut une mutation de tyrannie. Le despotisme passa des grands seigneurs au monarque ; et si la royauté absolue , en s'élevant sur les ruines de la féodalité , ne ferma pas toutes les plaies de l'état ç elle cicatrisa du moins les plus creuses blessures.
La mission royale de Louis XI , ce génie de l'absolutisme incarné , fut , comme on le sait , d'abaisser l'orgueil des grands, d'émanciper le peuple en le plaçant sous la protection immédiate des rois, et d'affermir l'unité de la France en la débarrassant de ses hauts feudataires. Cette œuvre , pour être accomplie , demandait plutôt un adroit politique qu'elle ne voulait un valeureux guerrier, et le Machiavel français fut l'ouvrier qu'il fallait à pareille tâche.
Deux fois Louis XI , appuyé de ces mêmes grands seigneurs, dont, plus tard, il sut amoindrir l'audace et la puissance , s'était révolté contre son père. Deux fois il avait été contraint de fuir devant les armes victorieuses de Charles VII , et il était encore exiléàGenep, dans le Brabant, où Philippele-Bon , duc de Bourgogne , lui avait accordé l'hospitalité , lorsqu'il apprit la nouvelle de la mort de son père qui , dans la crainte d'être empoisonné par son fils , s'était laissé mourir de faim à Melun-sur-Eure. Impatient
LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN. SgS
d'imprimer enfin sur la terre de France l'empreinte du pied d'un roi , Louis se hâta de franchir les limites de son royaume et marcha vers Reims , où il se fit sacrer.
Son premier acte d'autorité fut de casser de leurs charges et de dépouiller de leurs biens tous ceux qui avaient joui de la faveur de Charles VII. Il nomma aux plus hauts emplois les chefs des rebelles qui l'avaient soutenu dans sa révolte. Ensuite il augmenta la taille, créa de nouveaux impôts et obtint un subside pour réparer provisoirement I e déficit qui se trouvait dans les finances si mal administrées , pendant le règne de son prédécesseur , que Tanneguy Duchâtel , l'un des serviteurs du feu roi , avait été obligé de prêter l'argent qu'il fallait pour les obsèques de son souverain. Cela fait, Louis XI passa l'éponge sur sa mémoire à l'endroit de la reconnaissance. Il commença à contester au duc de Bourgogne les privilèges qu'il lui avait accordés en montant sur le trône. François de Dreux, duc de Bretagne, vassal , comme
3q6 louis XI ET LE BÉNÉDICTIN.
Philippe-le-Bon , de Ja couronne de France y et qui avait également fourni des secours au roi , lorsqu'il n'était encore que dauphin , ayant sollicité de s'intituler désormais duc par la grâce de Dieu , Louis refusa , en ordonnant au prince breton , de venir prêter serment d'obéissance et de fidélité.
Un orage se formait. Les princes du sang , les seigneurs destitués , ayant à leur tête les ducs de Bourgogne et de Bretagne , formèrent une ligue dans laquelle ils eurent l'adresse de faire entrer le jeune Charles , frère unique du roi. Ce prince , mécontent de n'avoir , pour son apanage de fils de France , que le simple duché de Berry, que lui avait donné son frère , se sauva en Bretagne, et là se déclara hautement chef de cette ligue , qui prit le nom spécieux d'Alliance du bien public.
Il y eut , près de Montlhéry , entre l'armée royale et les troupes confédérées, une célèbre bataille où combattirent, en personne et l'un contre l'autre , Louis XI et son ancien frère d'armes, le comte de Charolais, héritier pré-
somptif de Bourgogne. Lespanégyristes du roi ont fait grand bruit de la valeur qu'il déploya dans cette affaire. Mais ils ont oublié de dire que Louis , ayant su que les flèches devaient se diriger de son côté , feignit de soupçonner la fidélité de Pierre de Brésay , grand sénéchal de Normandie , l'engagea , pour se disculper , à faire un troc de vêtement avec lui. Ce fut donc sous l'armure du sénéchal que le roi combattit , et ce pauvre Brésay fut tué en combattant sous celle du roi (i).
Le champ de bataille demeura aux ennemis. Paris fut bloqué ; et Louis ne put mettre
(1) Voici l'épitaphe du sénéchal, insérée dans les Annales d'Aquitaine.
1^'an quatre cent mille avecquc soixante A Montihéry contre les Bourgoi;;noiis Pour écarter la siispeçon pesante Du roy Loys qui fut de ses mignons , Je fus occis près fie mes compagnons Vax lieu du roy pour saulucr sa personne, Chevalier fut loyal à la couronne , (irand sénéchal toujours bien renommé, De Normandie, héla'!! Dieu me pardonne!
Pierre est mon nom, de Erésav surnommé.
SqS louis XI ET LE BÉNÉDICTIN.
fin à la guerre du bien public , qu'en accordant, par le traité de Conflans , la Normandie pour apanage à son frère, quelques places aux ducs de Bretagne et de Bourgogne, et l'épée de connétable au comte de Saint-Pol. Mais il trouva bientôt le moyen de reprendre ce qu'il avait donné. Cette infraction au traité de paix allait rallumer la guerre , quand Louis fit demander une entrevue au nouveau duc de Bourgogne, le comte de Charolais, célèbre sous le nom de Charlesle-Hardi ou le Téméraire. Le duc retint le roi prisonnier et le força ensuite à marcher avec lui pour châtier la révolte des Liégeois, ses tributaires , dont Louis avait sous main , appuyé l'insurrection. Le roi n'obtint sa liberté qu'en engageant au duc sa royale parole , et en prêtant serment, sur la croix de Saint-Lô, de donner à son frère la Champagne et la Brie, en remplacement de la Normandie qu'il avait reprise.
— Si d'aventure , dit-il au duc en prenant congé de lui , mon frère ne se contentait du
partage que je lui baille pour l'amour de vous ?. . .
— S'il ne le veut prendre, répondit Charles, mais que vous fassiez qu'il soit content, je m'en rapporte à vous deux.
Vous voyez que dès ce temps-là 5 on connaissait le précepte des restrictions mentales.
Louis XI n'avait pas plus l'envie d'être fidèle au traité de Péronne, qu'il ne l'avait été à celui de Conflans. Un des points principaux de son large plan politique était d'empêcher que les états de son frère ne touchassent à ceux de Bourgogne ou de Bretagne. Il parvint à gagner, sans le rendre parjure à son maître, Odet d'Aydic, seigneur deLescun, favori du jeune Charles de France. Alors il fit proposer à son frère de lui donner la Guyenne au lieu de la Champagne. Mais le duc de Berry qui ne se bornait pas aux conseils de Lescun , faisait traîner en longueur l'afiaire de l'apanage, tantôt en réclamant l'exécution du traité de Péronne, et tantôt en demandant que le comté de Poitou fût ajouté
au duché de Guyenne. Déjà le duc de Bourgogne élevait la voix pour menacer, lorsqu'enfin le roi fut sorti de ce pas difficile par ce que l'on verra dans le chapitre suivant. Le caractère de Louis a la fois faible et fort, arrogant et craintif, offrait ce contraste de nuances tranchées de lumière et d'ombre que présente presque toujours un esprit qui surgit de la bourbe où croupissent les esprits vulgaires. Son audace et sa fermeté politique ne sont pas plus connues que ses superstitions, sa défiance et sa crainte de la mort. Combien ce monarque, si hardi lorsqu'il s'agissait de quelque dangereuse et difficile entreprise pour augmenter ou raffermir la grandeur de la France, n'était-il pas en secret torturé de puériles angoisses d'effroi ! Combien aussi ne se fatiguait-il pas à inventer de surabondantes précautions défensives! Les lieux qu'il habitait étaient de véritables forteresses gardées jour et nuit par quatre cents archers écossais. On neparvenait dans l'intérieur qu'en passant par trois gui-
chets hérissés de pointes de fer; et des balles reposaient toujours au fond des carabines , dont les sentinelles, placées sur le haut des murs, couchaient enjoué chaque personne qui entrait ou sortait. Les chemins environnans étaient parsemés de pièges et de trappes où se prenaient les pieds des voyageurs ; et l'on voyait , non loin de la demeure royale, de hideux épouvanlails; des chaînes servant de potence et dont les branches fléchissaient sous le poids des cadavres de pendus, glands humains qu'attachaient là les aides du grand prévôt Tristan.
Il est à remarquer que les hommes qui déméritent le plus du ciel , sont ceux qui éprouvent le plus impérieux besoin de se recommander à quelque protection divine.
Que d'ex voto offerts par des mains coupables ! Louis XI , tout en ayant une extrême foi dans l'astrologie judiciaire , poussait jusqu'à la manie sa croyance religieuse dans des reliques et des images. Ses prodigalités envers le clergé, et particulièrement envers les m. 2'à
moines , ses pieuses donations à nombre de couvens étaient une espèce d'aumône expiatoire des biens qu'il confisquait; et ses terreurs et ses prières une amende honorable que ses remords faisaient à sa conscience. Mais avec quelques prières d'un côté, et de l'autre , tant de flots de sang répandus dans ses libations de vengeance, la balance étaitelle égale?
On a mis au nombre des torts reprochés à Louis XI d'avoir choisi pour favoris des hommes de basse naissance et de mœurs dépravées ; mais on n'a pas réfléchi que la tortueuse politique de l'astucieux roi ne demandait, pour accomplir ses secrètes missions, ni rang ni conscience dans ceux qu'elle employait. Or donc, le choix de Louis XI était justifié par nulle raisons puissantes. D'ailleurs, la grandeur échafaudée de ses favoris n'ayant pour base qn- la faveur du maître et devant crouler avec elle , l'intérêt les liait à sa cause ; et, comme l'intérêt occupe dans un grand nombre d'âmes une place beaucoup
plus vaste que celle qu'y remplit la reconnaissance, il y avait chance pour qu'ils restassent fidèles.
On connaît les noms des plus célèbres d'entre eux. Jean de la Balue, fils d'un tailleur ou d'un meunier, parvenu par degrés rapides jusqu'au rang de cardinal et de premier ministre ; Olivier le Diable ou le Dain , barbier, valet de chambre et conseiller du roi; Tristan l'Hermite, grand-prévôt de son hôtel , et son compère ; Jean Doyace et plusieurs autres. Un de ceux que nous venons de nommer marcha pourtant dans la voie du parjure; mais celui-là, Piome lui avait donné son bâton de voyage.
lE BENEDICTIN.
C'était par une cîaire et fraîche nuit d'au^ tomne , le ciel était de ce bleu foncé, de cette nuance primitive dont il se colore lorsque , tout nouvellement déchargé de nuages , il ne reste plus aucun voile sur la nudité de son azur. La lune, dans toute la richesse et la beauté de sa lumière , brillantait de son reflet d'argent les feuilles humides des arbres. La pluie qui venait de tomber avait
LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN. ^oh
calmé la colère du vent dont la voix radoucie ne faisait plus entendre que ce bourdonnement continu qui ressemble au bruit que fait une roue glissant au loin sur un pavé plan , dans un chemin sans ornières. Ce sourd et monotone murmure, loin de l'interrompre , semblait au contraire compléter le silence qui régnait dans une fertile vallée située non loin des bords du Clain , et que traversaient alors trois religieux de l'ordre de Saint-Benoit, montés sur des mules espagnoles.
Quoiqu'ils fussent compagnons de voyage , que ce fût la nuit et que la route qu'ils parcouraient fût plus que suffisamment large pour ranger de front leurs trois montures , cette petite troupe était cependant partagée. Le plus jeune des moines allait de quelques portées de flèche en avant des deux autres frères qui marchaient sur la même ligne et tellement près , d'un pas tellement égal , qu'on aurait dit leurs mules attelées ensemble à quelque limon invisible. Ge rap-
4oG LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN.
prochement physique ne semblait pas établir une grande communication morale entre ces bons pères. Peut-être avaient-ils fait vœu de silence. Ce qu'il y a, c'est que pas une parole ne s'échappait de leurs lèvres closes qu'agitait seul le frémissement de la respiration ; et , à l'examiner au travers de leurs yeux , leur pensée ne paraissait pas être plus bavarde que leur voix , car leur visage , aux traits gros et communs, ne se revêtait, quoique fortement coloré , que de cette expression stagnante qui indique l'immobilité d'un esprix toujours tourné au même vent de nullité. Cependant , d'après leurs vives couleurs et leur monacale rotondité , qui ne révélaient guère les austérités du cloître , on soupçonnait aisément que les bons pères ne songeaient pas si exclusivement au ciel qu'ils se souvinssent quelquefois de la terre.
Quant au bénédictin qui formait l'avantgarde, bien que l'attitude du cavalier n'aidât pas à faire juger du plus ou moins de développement de sa taille , on voyait pourtant
que c'était un homme de haute stature et d'une constitution athlétique, quoique maigre. Le défaut d'embonpoint témoignait évidemment chez lui de l'activité de celte force nerveuse, qui est rarement le partage des membres arrondis, et que les siens, aux formes herculéennes, attestaient par l'extrême saillie de leurs muscles aux jointures anguleuses.
Autant la figure de ses deux compagnons était bourgeoisement insignifiante , autant la sienne était énergiquement expressive. Ses traits en dehors étaient parfaits par la régularité du détail et l'harmonie de l'ensemble ; son front large et haut , ses yeux noirs , aux vastes paupières, se tenant à l'ombre sous d'épais sourcils, son nez aquilin, aux étroites narrines , sa bouche un peu grande, mais bien dessinée , ayant ce feston prononcé , qui semble draper la lèvre supérieure , et trois angles ouverts , formés par la naissance du front et l'enclavement des lèvres , achevaient un profil romain , encadré dans un oval grec. Ses cheveux, d'un noir indien,
^KJKJ lOLIS XI ET LE BÉNÉDICTIN.
étaient rares sur le sommet de la tête ; mais, comme ils ne s'appliquaient pas sur le crâne , en mèches plates et lisses , les tempes se trouvaient suffisamment garnies de leurs touffes de demi-anneaux.
Son teint, naturellement d'un brun-clair, était assombri par l'effet du haie , et cette couleur, empruntée du soleil achevait de donner à sa physionomie la sévérité convenable au dessin hardi de ses traits et à l'âpreté de ses regards qui jaillissaient comme autant d'étincelles de l'ardent foyer de ses yeux. Il y avait sur cette figure quelque chose d'inexplicable, tenant à la fois de l'enfer et du ciel, une poésie d'expression mélangée de celle d'Ossian et de celle du Dante. Et la lune , en l'éclairant de sa lueur fantastique , donnait à toute la personne du voyageur l'apparence d'une ombre évoquée par la puissance des charmes de quelque pythonisse antique.
C'était un homme au milieu de la vie , d'une quarantaine d'années à peu près. Quoi'
qu'il fût encore dans toute sa première vigueur , quelques rides déjà creuses rayaient son front et ses joues ; mais elles ne semblaient pas avoir été crayonnées par le temps ; elles paraissaient là plutôt comme une empreinte extérieure du sceau des passions , et l'aspect de ces rides fai?^t présumer facilement que le front qu'elles sillonnaient renfermait de sombres et orageuses pensées, et qu'au nombre de ses convictions les plus intimes , acquises par l'expérience ou conçues par la divination , la plus forte ne devait pas être celle du néant des vanités humaines.
- Sa mule, à l'instinct de laquelle il avait, dans sa rêverie, laissé la direction de la route, semblait, à l'imitation des coursiers d'Hippoly te , partager la grave préoccupation de son maître , quand tout à coup cet animal , qui , jusqu'alors, s'était montré digne de sa liberté , frappa d'un long cri l'écho de la vallée, se cabra et fut sur le point de démonter le bénédictin ; heureusement l'esprit de celui-ci revint assez à temps pour sur-
4lO LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN.
monter cette tentative d'insurrection. Un^ cheval fougueux , le mors aux dents , la selle vide et la bride flottante , prompt comme l'éclair , avait passé près d'eux et causé l'effroi de la mule épouvantée de cette bondissante apparition.
Monture et cavalier avaient conclu la paix et cheminaient tranquillement ensemble , lorsqu'au bout de quelques minutes, l'ombrageuse bête s'arrêta de nouveau , renâcla et témoigna, par son piaffement énergique, que la terreur l'empêchait d'avancer. L'objet qui causait sa frayeur était un vieux tronc d'arbre , cadavre végétal , dont les branches nues et tortueuses formaient sur le sol un jeu d'ombre bien capable d'épouvanter un animal plus courageux. Le moine , après l'avoir inutilement aiguillonnée , allait lui faire prendre un détour pour dépasser l'arbre malencontreux , lorsque l'air lui apporta quelques sons étrangers à la voix du vent et ressemblant à de sourds gémissemens humains. Le voyageur descendit alors au plu-
LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN. l\ I 1
tôt de sa monture , qu'il traîna par la bride ; il s'avança vers l'endroit d'où les sons avaient été jetés jusqu'à lui , et vit , étendu sur la terre, un homme blessé, dont le sang coulait à flots sur l'herbe empourprée et fumante.
A cette vue, le premier mouvement du bénédictin fut d'attacher sa mule à la branche la plus voisine, et de prendre dans une petite valise, du linge et une fiole contenant une espèce de baume vulnéraire. Il se baissa ensuite pour passer ses bras sous les reins du blessé et tâcher de le mettre sur son séant. Mais quelle fut la surprise du moine lorsqu'à la faveur de la clarté de la lune, il reconnut dans cet homme un des serviteurs les plus affidés du cardinal -ministre Jean de la Ballue.
— « Eh 1 mon Dieu, mon pauvre Bélée, s'écria-t-il , qui vous a mis dans un aussi piteux état ? »
Bélée , reconnaissant à son tour celui qui l'interrogeait, bégaya quelques mots sans suite, qui indiquaient que le malheureux
4l2 LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN.
avait quelque chose de secret et d'important à confier à la discrétion du bénédictin; mais bientôt les paroles manquèrent à ses lèvres, sa tête retomba sur le bras qui la soutenait.... Heureusement ce n'était pas le silence de la mort.
Versois, c'était le nom du moine, pensant que la confession de Bélée pouvait bien être la révélation de quelque secret du cardinal , se hâta de profiter de l'évanouissement pour poser un premier appareil sur les blessures. L'odeur du baume dont il versa quelques gouttes sur les chairs à vif, étant excessivement forte, ranima les esprits du patient, et quand la charitable opération fut finie, Versois, l'ayant adossé contre un arbre et lui ayant passé son rosaire autour du cou , s'agenouilla à côté de lui , croisa les mains , baissa la tête et écouta.
Alors Bélée, après l'avoir adjuré par l'image du Sauveur , la discrétion d'un prêtre et la majesté de la tombe, de veiller religieuse-
LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN. l\^lô
ment sur le dépôt du secret qu'il allait recueillir , lui raconta ce qui suit :
Chargé d'importantes dépêches adressées par le cardinal de la Ballue et Guillaume d'Harrencourt, évêque de Verdun, au prince Charles de France , réfugié en Bretagne , le messager se rendait à Nantes pour y remplir l'objet de sa mission , lorsque son cheval, effrayé par l'aspect du vieux tronc d'arbre dont nous avons déjà parlé , refusa obstinément de passer outre ; irrité par les coups d'éperon qui lui labouraient les flancs , l'indocile palefroi faisant succéder la colère à l'obstination , désarçonna rudement son cavalier et s'échappa libre du poids d'un maître. Alors trois hommes armés qui suivaient Bélée depuis sa dernière halte et s'étaient arrêtés pour être témoins de la lutte entre lui et son cheval , s'approchèrent vers lui , et l'ayant frappé de leurs poignards, s'apprêtaient à le dépouiller, lorsque le bruit d'une cavalcade qui passait non loin de là les contraignit , pour leur salut, de laisser leur vie-
4l4 LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN.
time et de fuir au plus vite. Bélée ajouta que la cavalcade ne s'était pas assez approchée pour qu'il pût appeler au secours.
— « Et vos papiers? interrompit le bénédictin avec une inquiète précipitation.
— J'avais pris heureusement la précaution de les coudre dans la doublure de mon pourpoint.... Ils sont ici. »
Vcrsois, se décroisant les mains, en porta rapidement une au-devant du justaucorps de Bélée; et, rassuré par le bruit que fait du papier qu'on froisse entre les doigts, sa figure, un instant contractée par la crainte que ces lettres ne fussent plus au pouvoir du messager , reprit l'expression de pitié sainte et de recueillement rchgieux qui convient au visage d'un confesseur recevant les aveux d'un mourant.
— « Mon père , lui demanda le pénitent, me promettez-vous de faire parvenir en secret ces dépêches au prince Charles de France?
— Soyez en paix , mon frère ; je m'engage à les remoUre moi-même aux mains du duc
LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN. l[l^
de Berri. ... Mais j'oubliais que je n'ai aucun gage attestant ma mission qui puisse me faire introduire auprès du prince !
— Cet anneau vous en servira ; c'est une bague appartenant au cardinal ; elle est connue des officiers du prince Charles, comme de ceux du duc de Bretagne, à qui ce message est également adressé... Tenez, prenezla, mon frère.»
Et l'anneau fut passé à l'index du bénédiclin qui , n'ayant plus rien à savoir , tira de son aumônière un couteau à manche de buis 5 décousit la doublure du justaucorps , et , ôtant les dépêches , les cacha sous sa robe , dans une petite poche pratiquée au défaut delà hanche. Bélée le regardait faire; et , quand tout fut achevé :
— N'oubliez pas, lui dit le moribond d'un ton d'injonction solennelle et d'une voix inspirée par la mort, n'oubliez pas , mon père, que vous avez reçu des bienfaits du cardinal, et ne trahissez pas la confiance que je mets,
4l6 LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN.
en expirant, dans votre reconnaissance et dans votre fidélité.
C'était son derniermot : l'efFort qu'il venait de faire avait achevé d'épuiser ce qui lui restait de raison et d'existence , et le malheureux, suant une eau brûlante , se débattait dans les angoisses de l'agonie, lorsque les deux compagnons de Yersois s'approchèrent du lieu de cette scène funèbre.
Vous pensiez probablement, ne voyant pas arriver les bons pères, qu'ils avaient peut-être été aussi eux accosté par quelques voyageurs incivils. Nullement, le seul être vivant qu'ils eussent rencontré, était le cheval de Bélée. Envoyant ce palefroi errer sans maître , il était venu à la pensée des moines de tâcher de s'en saisir ; après d'assez longues tentatives , ils avaient fini par s'en emparer, et ils l'amenaient à la remorque de leurs mules , quand Yersois leur crie d'avancer.
Tous trois alors placèrent et attachèrent sur son cheval l'infortuné Bélée ; mais la
charge du palefroi ne fut bientôt plus qu'un cadavre.
Versois , laissant à ses deux compagnons la conduite de ce triste convoi , leur assigna un lieu de rendez-vous et partit au plus grand trot de sa monture ; mais il ne se dirigea pas du côté de la Bretagne.