‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 51 sur 72 · LA PRIERE · texte numérisé non relu

LA PRIERE

Transportons -nous maintenant au château du Plessis-les-Tours, résidence ordinaire de Louis XI.

La chambre à coucher du roi était assez petite, mais l'élévation de la voûte rendait insuffisant pour l'éclairer le peu de jour qu'une étroite et haute fenêtre laissait filtrer à travers ses vitraux do couleur sombre. Les murs étaient recouverts d'une tapisserie de

Flandre , représentant une chasse au sanglier , un épisode de la vie de saint Hubert ; et, sur le fond terne de cette tenture, ne ressortaient nullement les rideaux de damas pourpre qui drapaient le lit placé dans un renfoncement assez obscur. Le reste de l'ameublement de cette pièce n'élait remarquable ni par la richesse ni pour le goût du travail. C'étaient , selon la mode d'alors , de lourdes masses de bois grossièrement découpées à larges coups de ciseaux , dont les pesantes moulures et les massifs ornemens devaient inspirer la crainte d'un éboulement du sol fatigué de leurs poids.

Seul dans cette chambre, un homme d'un certain âge , revêtu d'une espèce de robe de chambre , d'une longue jaquette de drap brun et de chausses de même couleur, était , la tête nue, les mains jointes et les yeux levés, dévotement agenouillé devant un prie- Dieu d'ébène sculpté. Un riche missel à feuillets dorés , à fraîches et délicieuses vignettes, était posé , ouvert sur le prie-Dieu , et sur le

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haut du missel se trouvait placé un chapeau de feutre noir, dont la forme était entourée d'une douzaine de petites images de plomb , simulacres de vierges et de saints. Celle qui était alors dans la direction des r^ards du pénitent représentait une Notre-Dame , à laquelle cette prière fut adressée à voix un peu sourde, mais lente et fortement accentuée.

«Bienheureuse mère du Sauveur, miséricordieuse Notre-Dame d'Embrun , ne refuse pas d'octroyer ton aide céleste à un misérable pécheur qui s'humilie aux pieds de ta toute-puissante divine sagesse; dissipe ces ténèbres politiques qui m'environnent , et dénonce à ma vengeance , à ma justice , veux-je dire, les traîtres qui ourdissent leurs complots contre moi; car, j'en suis sûr, sage Notre-Dame , il y a quelque perfidie sous jeu dans cette interminable affaire de l'apanage de mon frère de Berri. Ne me réduis pas à la triste nécessité de tenir la promesse que j'ai faite à mon beau cousin de Bourgogne.

Tu sais que lorsque je lui engageai ma royale parole de donner la Champagne et la Brie à mon frère Charles , je ne l'ai fait que parce que je n'avais que ce moyen de me tirer sain et sauf des ongles du lion , prêts à m'entrer au cœur. Le duc m'a traité là comme un enfant qu'on châtie; et moi , comme un enfant, j'ai dû crier merci quand j'ai vu la verge se lever sur moi. Tu n'as point oublié mon séjour à Péronne ni mon voyage à Liège ; tu es trop équitable pour regarder comme un parjure l'oubli du serment que j'ai fait à cet enragé de Bourguignon , ce vrai taureau toujours montrant la corne. Tu comprends combien il serait dangereux , pour l'éclat de ma couronne cl le bien de mon royaume , que je fusse contraint à m'en souvenir ; et si je te prie d'aider à ce qu'il me soit permis de manquer de mémoire , sans qu'il m'en advienne mal de mon oubli , c'est autant et plus même , sois-en bien persuadée , dans ton intérêt que dans le mien. Car réfléchis un peu, chère Notre-Dame, comment vou-

drais-tu que je pusse vêtir tes moines et doter tes couvens , s'il me fallait dépenser à équiper mes hommes d'armes et à munir mes places fortes tout l'argent que mes bonnes villes me fournissent. J'aurais beau augmenter les taxes, la guerre a un trop rude appétit pour quitter le festin, tant qu'il y reste encore quelques os à ronger. Judicieuse comme tu l'es, tu conçois tout cela bien des fois mieux que je ne puis l'exprimer; et pourtant tu me laisses m'aventurer à l'aveugle , me heurter contre mille suppositions, sans toucher à la moindre certitude. Qui peut t'avoir indisposée contre moi , toi qui me fus toujours si douce et si gracieuse amie ? Aurais - tu regardé d'un œil mécontent ce beau treillis d'argent dont j'ai fait orner la châsse de saint Martin de Tours? Il est vrai qu'il m'a coûté un peu cher, 5,776 marcs 2 onces et 2 gros (1), c'est beaucoup pour saint Martin ; c'est égal; j'avais tant de vieilles dettes à lui payer ; et d'ailleurs n'est-ce pas lui dont la bienheu-

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reuse intercession , de concert avec celle de ta sœur de Cléry, m'a obtenu du ciel la faveur d'avoir un dauphin ? En conscience, je lui devais bien ce treillis. N'en sois donc pas jalouse, céleste reine de toute bonté. Je te donnerai , si tu peux empêcher que mon frère ne la prenne , la belle et riche province de Champagne. Je ferai placer sur ton autel cette magnifique coupe d'or entourée d'émeraudes , présent d'amitié que j'ai reçu autrefois du bon vieux roi de Sicile, René d'A^njou. De plus , je te promets d'apposer aujourd'hui même mon sceau royal à ton brevet de capitaine de mes gardes (i). Mais, par la divinité de ton adorable fils , chère Notre-Dame d'Embrun , ne me garde plus rigueur, ne m'abandonne pas pour te retourner du côté de mon bien-aimé frère de Berry ou de mon beau cousin de Bourgogne, qui, tous deux, je t'en avertis entre nous , n'ont ni grand amour ni grande dévotion pour toi. Eclairemoi donc ; et si tu me découvres quelques

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traîtres , livre-les-moi pour en tirer tel châ^ timent historique qu'il me plaira. Je n'ai pas besoin de te dire que l'odeur du sang d'un coupable est le parfum le plus suave qui puisse monter aux cieux. Sois-moi propice , douce Notre-Dame, et tu n'auras à m'accucuser ni d'oubli ni d'ingratitude. »

Après avoir achevé cette longue et astucieuse invocation , l'homme qui priait fit le signe de la croix , se releva , prit le chapeau qui surmontait le missel , l'approcha de ses lèvres , déposa un pieux et lent baiser sur l'image de plomb de sainte Marie d'Embrun, et , mettant le chapeau sur sa tête , fît quelques pas pour joindre un immense fauteuil, placé auprès de la cheminée , et dans lequel il se laissa tomber comme une masse. Il est à remarquer que lorsque l'esprit voyage , le poids du corps semble doubler de pesanteur, et l'esprit de cet homme étaitbien loin de cette petite chambre où son corps se trouvait. Son regard fixe semblait être arrêté par la contemplation d'une image immobile, iniposante et

sévère, d'un magique fantôme se dressant devant sa pensée absorbée dans un amer et sombre recueillement. Après être resté quelques minutes assis dans la même attitude , la tète en arrière, les pieds en avant, une main sur la poitrine et l'autre sur un des bras du fauteuil, il se leva tout à coup et, poussant une exclamation cadencée par un frisson de peur :

— « A moi , mes braves archers écossais ! » s'écria-t-il. Puis, achevant cette grimace d'effroi par un de ces sourires de poltron rassuré qui, tout tremblant encore, veut feindre le courage :

— «Ah ! ah! c'est l'ami Olivier, ajouta-t-il. Pâques-Dieu , sire barbier, voilà une magnifique entrée de brigands : pas plus de bruit qu'un chat allant à la rencontre d'une souris.

— Sire , répliqua tranquillement Olivierle-Dain en posant sur une table de noyer, recouverte d'un épais tapis, une aiguière d'argent et une petite cruche de même métal , je craignais que Votre Majesté...

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— C'est bien , c'est bien Mais quel est

ce papier ?

— Lne nouvelle supplique en faveur du prisonnier Poulhain , adressée à Votre Majesté par le sieur de Bossu.

— Encore Cet homme a vraiment une

infernale persévérance pour m'ennuyer de l'insipide refrain de sa prière. Voyons pourtant s'il se décide à me donner ses chiens... -Son , de par saint Hubert . il les refuse encore ! Il sait cependant que ce n'est qu'à ce prix qu'il peut acheter la grâce qu'il de-

maade Eh bien I qu'il les garde !.. Je jure

que Wolfand de Poulhain ne franchira pas le seuil de son cachot , tant que je n'aurai pas à joindre à ma meute d'élite les deux lévriers noirs du sieur de Bossu. . . C'est qu'ils sont de pure race et d'une beauté rare!... »

Louis s'étant replacé dans le même ftiuteuil qu'il venait d'occuper , Olivier se disposa à remplir, auprès de son royal maître , une fonction très peu ministérielle , pour un diplomate en possession du portefeuille des

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missions secrètes , c'est-à-dire que le barbier, prenant , pour un moment, la place du conseiller privé Olivier, s'acquitta du plébéien office de faire la barbe au roi.

— « Et le cardinal? reprit le monarque en renouant l'entretien interrompu.

— Impénétrable comme la tombe, Sire, et tous ses gens d'une discrétion désespérante!

— Que je paierais cher la moindre preuve accusatrice!... Oh! si Home n'était pas là pour m'en demander compte, que je me trouverais, par mes seuls doutes , suffisamment pourvu d'indices contre lui !

— Eh ! mon Dieu , Sire, peut-être l'obstination du jeune prince ne prend-elle sa source que dans sa propre ambition, dans sa présomptueuse croyance à ses forces , dans l'appui du duc de Bretagne.

— Mais tu ne réfléchis pas qu'en adoptant cette supposition, il faut admettre également une prescience d'instinct dans l'esprit de mon frère et de mon cousin de Bretagne, qui les avertit de tout ce qui se passe dans

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l'intérieur de ce château ; je ne les crois pas doués de cette seconde vue dont certains Ecossais prétendent avoir le don. Non , ils n'ont pas d'assez bons yeux pour voir de làbas jusqu'ici si l'on ne se charge pas de leur rapprocher les objets.

— Mais son Eminence peut

— Si l'on sait à Nantes tout ce qui se passe à Tours, si mon frère Charles est instruit des plus secrètes délibérations de mon conseil , il ne peut l'être que par l'une des trois personnes qui jouissent sans réserve de notre royale confiance. Or , ces trois conseillers sont La BaUie, Tristan et toi. Tristan, ou je me trompe , n'est guère un écho à redire de telles choses, et si La Balue m'est fidèle, c'est donc Olivier-le-Dain qui me trahit.

— Moi , Sire !

— Oui; qui sait? le métier de traître a tant d'appas ! »

Mais le regard scrutateur de Louis n'ayant rencontré aucune émotion sur l'impassible visage qu'il interrogeait, il continua.

— « Cependant, je te l'avouerai, je penche plutôt à soupçonner le cardinal que toi ; non que je te pense plus affectionné ou plus reconnaissant, mais c'est que lui, Rome l'a fait indépendant; qu'un prince souverain peut vouloir d'un cardinal pour ministre et qu'un simple seigneur ne voudrait peut-être pas d'un barbier pour ami. »

L'orgueil humilié du favori ne se permit qu'un léger sourire pour vengeance du royal affront. Et quand le roi put enfin se lever, il poursuivit, en se parlant haut à lui-même et en marchant à pas inégaux dans la chambre :

— a Le ciel avait bien besoin de m'embar- , rasser d'un frère; damné soit celui qui s'est avisé le premier d'introduire un grain d'ambition dans cette cervelle d'enfant! Le cher mignon , ne fallait-il pas lui laisser ma riche province de Normandie ; lui fleuronner son bandeau de prince du plus précieux joyau de ma couronne ! Est-ce que nous n'en finirons jamais avec ce maudit apanage? N'a-t-^ on pas versé assez de sang pour cette misé-

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rable cause ? La guerre du bien public ! En effet, mes chers vassaux révoltés n'ont épuisé mes finances, décimé mon peuple, que pour augmenter la richesse et la prospérité de la France. Ne devrais-je pas leur dire merci du soin qu'ils ont daigné prendre du salut de mon royaume 1 Et moi aussi je sais ce qu'il en est ; j'ai déployé l'étendard pour la cause publique , quand j'ai marché contre mon père, de bienheureuse mémoire. Mais n'importe ! tant qu'une goutte de sang restera chaude dans mes veines , qu'il y aura une pensée lucide dans le cerveau de Louis de Valois , dans ses mains un débris de sceptre, sur son front un vestige de couronne, de par le ciel et tous les saints ! je ne souffrirai pas que les levrettes de Bretagne ou l'once de Bourgogne vienne se ruer sur le champ des lys. — Ah ! Sire , que n'avez- vous écouté les conseils d'un fidèle serviteur , lorsque j'osai représenter à Votre Majesté le danger qu'il y avait pour elle de se confier en la bonne foi du Bourguignon.

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— Oui, tu as raison, Olivier; j'aurais dû te croire. J'ai été mille fois plus fou que ne l'est un bouffon à gage pour sa démence, mais n'est-ce pas ce maudit cardinal qui a lui-même appâté l'hameçon? N'est-ce pas lui qui , m'éblouissant de je ne sais plus quelles espérances chimériques, m'a fait aller donner joyeusement , télé baissée , dans le piège du chasseur bourguignon? Et moi qui pensais surprendre le duc par ma visite Il

m'attendait, j'en suis sûr; l'accueil qu'il m'a fait ne prouve que trop que le convive n'a pas pris l'hôte à l'improviste.. .. Damnation sur cet infâme La Balue ! je serai bon payeur pour m'acquitter de la dette de tourment que je lui dois. Malheur à lui , car ma haine ne sait pas fléchir! c'est une haine d'airain. »

Ici Louis s'arrêta, et, pendant cette courte halte de sa colère , sa mémoire l'apjDrovisionnant de ses plus acres souvenirs , il reprit ensuite :

— '< Qu'il a dû jouir , l'orgueilleux Bourguignon , quand j'ai courbé mon front de

monarque au niveau du pied de mon vassal! qu'il a bien joué son rôle de maître ! et moi, que j'étais gauche en frémissant de ne pas remplir à son gré le rôle d'esclave qu'il m'adjugeait ! Je me rappelle encore , Olivier , cette convulsion de terreur dont je me sentis secrètement agité , à la vue des enseignes de Bourgogne marchant déployées devant Charles qui s'avançait pour me recevoir. Oh ! si j'avais pu alors retourner la bride de mon palefroi du côté d'où je venais ! Mais il n'était plus temps , j'avais mis le pied dans l'antre du tigre , et il me fallait faire la courbette à sa fureur pour qu'il lui plût de ne me pas dévorer ! J'ai donc été réduit à prier le ciel de mettre au cœur du Téméraire des sentimens de clémence en faveur de Louis l'Insensé. Le roi de France s'est donc vu citer par le droit de la force libre sur la force enchaînée de comparaître au tribunal de son inso]ent feudataire , pour y rendre compte de ses actions de suzerain. Pâques-Dieu , je me souviendrai de Péronne; je n'oublierai

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pas la manière dont mon très gracieux cousin Charles remplit les devoirs de l'hospitalité! Je reverrai long-temps celte sombre tour d'Herbert , cette chambre où j'ai dormi comme dort un condamné qu'attend le sommeil éternel ! J'aurai long-temps devant les yeux ce cabinet encore entaché du sang de Charles-le-Simple. Oh ! que de fois , dans ma dévorante insomnie, prêtant l'oreille, j'ai cru entendre les cris du malheureux monarque se débattant sous les coups assassins des émissaires du comte de Vermandois ! Hélas ! n'était-il pas venu comme moi, se remettre sous la garantie de l'honneur , à la discrétion d'un vassal ! Prisonnier dans les lieux qui l'avaient vu captif, ne pouvais -je pas y rencontrer ma tombe comme il y trouva son cercueil? Deux fois, l'écho de ces murs ne pouvait-il pas résonner du bruit de la chute d'un cadavre royal? Et l'ambition de Charles de Bourgogne, en rajeunissant un ancien crime, ne

pouvait-elle pas rafraîchir de mon sang les III. 28

traces de celui que fit répandre Herbert de Vermandois ? Je me le rappelle aussi, lorsque pour imposer silence à tous ces cris fictifs qui bruissaient dans ma mémoire , j'écoutais la sourde voix des eaux de la Somme battant les murs de ma prison , je me disais : C'est le temps qui marche et passe auprès de moi pour me jcler ma dernière heure! Non! pour dix royaumes comme le mien , je ne voudrais pas recommencer de pareilles angoisses! je ne voudrais pas non plus, au même prix, voir se renouveler l'humiliation de mon voyage à Liège. En vérité, pour compléter son triomphe, le glorieux Charles n'avait pas besoin de la victoire qu'il a remportée sur ces malheureux bourgeois flamands. Il lui suffisait, le superbe, de m'avoir traîné en laisse comme il l'a fait! Mais non , ce n'était point assez pour lui de voir les bannières de France marcher en humbles vassales à la suite des étendards de Bourgogne , il fallait que son orgueil jetât pour pAlure à ma haine une part du mal-

heur de ces pauvres Liégeois! Quel spectacle ! Olivier , que celui du sac de cette malheureuse cité i ces murs démantelés , ces ruisseaux de sang, ces monts de cadavres, ces féroces clameurs des soldats , ces cris des mourans , ce bruit de fer , cette voix bondissante du tocsin d'alarmes, ces hiirlemens de la victoire ! Oh ciel ! et j'entendais cette atroce harmonie triomphale ! et je ne pouvais, ralliant les vaincus fugitifs, crier pour eux : Montjoie et Saint-Denis ! Non ! mon cœur seul était libre, ma voix était esclave et docile aux ordres du maître ; elle a redit le signal des vainqueurs , elle a crié : Saint-Georges et la Bourgogne! »

Epuisé par l'effort de cet emportement, le roi se tut ; quelques larmes de rage roulèrent dans ses yeux, mais elles ne passèrent pas au-delà de ses paupières, et il ne fallut au sombre Louis qu'un instant de morne silence pour rasseoir son esprit et calmer son visage.

— a Malheureusement , Sire, reprit alors

Olivier, si la flamme est éteinte, il reste encore un tison sous la cendre, et je regarde la liberté que Votre Majesté a recouvrée par le traité de Péronne à peu près comme celle d'un dogue mis à l'attache qui , étant parvenu à desceller du mur l'anneau qui retenait sa chaîne , se sauve , mais traîne encore cette chaîne après soi.

— Et pour arrêter dans sa course l'animal fugitif, il n'est besoin que de poser le pied sur l'extrémité de la chaîne ; mais l'ami Olivier ne réfléchit pas que la prudence a de bonnes dents pour limer le collier du dogue. Le duc m'a donné , sans s'en apercevoir, la clef d'une porte de sortie, lorsqu'il m'a dit, en me quittant : Si le prince Charles ne veut prendre la Champagne , mais que vous fassiez qu'il soit content, je m'en rapporte à vous, roi Louis.

— Oui , mais pour en venir à rendre le prince satisfait de son apanage, j'ai bien peur que Votre Majesté ne soit obligée de

donner le Poitou, pour faire accepter la Guyenne.

— Pâques-Dieu ! non, Olivier; si je trouve la Champagne beaucoup trop près de la Bourgogne , je trouve aussi le Poitou beaucoup trop près de la Bretagne. »

Un nouveau silence succéda à cette dernière réflexion politique. Le roi , ayant ensuite donné à Olivier quelques ordres relativement à une partie de chasse commandée pour le jour , le barbier allait se retirer lorsque , frappé subitement d'un retour de mémoire , il revint sur ses pas :

— «Pardon, Sire, j'oubliais de demander â Votre Majesté s'il lui plaît d'accorder une audience à un pauvre moine bénédictin , nommé Faures Versois.

— Versois ! N'est-ce pas celui qui m'a vendu cinquante écus d'or un morceau du bois de la vraie croix qu'il prétendait avoir eu en héritage d'un pèlerin revenu de la Terre- Sainte ?

— Tout justement, Sire , et si je ne me trompe , c'est un protégé du cardinal.

— Et que me veut-il ?

— Je l'ignore; il prétend avoir quelque chose de la dernière importance à communiquer à Votre Majesté.

— Je ne le verrai pas , c'est un indigne fourbe , qui m'a volé mes cinquante écus d'or , tout aussi bien que s'il me les eût pris au coin d'un bois. A l'entendre , la vertu de la relique devait opérer de plus grands miracles que n'en produisit jamais la verge de Moïse. Eh bien! depuis que je l'ai achetée, je la porte constamment sur moi; je lui ai adressé vingt prières, pour le moins, hier encore ; et je ne sache pas qu'elle ait produit en ma faveur le moindre petit prodige. Je suis sûr que ce n'est pas plus du bois de la vraie croix que n'en serait un éclat de ce fauteuil. . . Je ne veux pas le voir.

— Ma foi , Sire , à la manière dont m'a parlé le bénédictin , il avait plutôt l'air d'un vendeur de secrets que d'un marchand de

reliques; et si j'osais représenter à Votre Majesté que , dans la situation où elle se trouve , elle ne doit fermer l'oreille à aucune confidence, je...

— Ne m'as-tu pas dit que La Balue le connaissait ?

— Oui, pour lui avoir rendu, dans le temps, je ne sais plus quel service.....

— Il n'importe. La reconnaissance est lourde , c'est un fardeau que beaucoup de gens n'ont pas la force de porter! Si le

moine c'est possible! Eh bien! je le

verrai, mais pas à présent. Pendant la chasse, dis-lui de m'at tendre, à l'heure de l'angélus, au petit carrefour du Chêne royal , au bout de l'avenue de maronniers : je ne serai pas fâché de voir un peu comme il s'y prendra pour me prouver l'efficacité de sa relique 1 Ah! à propos, Olivier, n'oublie pas d'envoyer chez mon astrologue pour lui recommander d'achever l'horoscope qu'il m'a promis. »

Et le roi et son confident se séparèrent.

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