‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 53 sur 72 · LA SUPPLIQUE · texte numérisé non relu

LA SUPPLIQUE

On s'épiait en silence de part et d'autre , on arrangeait en secret de nouveaux plans de trahison, et l'on se prodiguait à haute voix des assurances de zèle et d'amitié. Le nouveau duc de Guyenne n'avait renoncé ni à l'alliance de François de Bretagne ni à celle de Charles de Bourgogne, et les espions de Charles de France trouvaient l'entrée du château du Plessis-les-Tours , comme ceux du roi se procuraient celle du palais ducal à Bordeaux.

LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN. l^Ol

Au bout de quelques mois, après avoir mis d'aplomb son siège de suzerain , le duc de Guyenne, désirant rendre à son frère une visite solennelle , en sollicita la faveur et l'obtint. Louis , voulant donner à cette réception toute politique en-dedans, mais endehors purement amicale, l'éclat et l'importance d'une visite de souverain à souverain , fit décorer de gais et riches ornemens les murs de sa sombre demeure; des fêtes furent préparées. Le splendide uniforme des archers de la garde écossaise fut renouvelé pour cette occasion , et il s'établit entre les courtisans une rivalité très coûteuse et fort peu hostile sur la beauté de leur brillant costume. Le roi même , chose étrange ! se fit présent d'un pourpoint de velours; ce qui fut cause qu'en soldant le mémoire du tailleur , on le paya enfin de quinze sous qui lui étaient dus depuis long- temps pour avoir mis une paire de manches neuves au vieil habit de Sa Majesté (i).

(i) Historique. Le cordonnier reçut en iiitino loinps

Comme le roi passait une revue, préparatoire des gentilshommes de sa maison :

— 0 Messieurs , leur dit-il en les trouvant sans armes , je vais donner l'ordre à mon secrétaire de vous distribuer des écritoires , afin qu'au moins vous me serviez de la plume si vous ne me servez pas de i'épée. »

La leçon fut comprise, et le lendemain, de brillantes dagues et d'étincelans poignards complétèrent la parure de ces mêmes gentilshommes.

Enfin le prince arriva ; les chants de réjouissance, les cris d'allégresse, ces hymnes de salut des peuples aux souverains abasourdirent les échos du séjour royal. Et lorsqu'un peu d'ordre et de silence eurent succédé à ce bruyant chaos, le regard inquiet, que l'ombrageux monarque promenait autour de lui , s'était arrêté sur l'élégant cortège des officiers du duc , rangés en haie dans la cour du château.

quinze deniers qui lui étaient dus pour avoir fourni un pot de vieux oint pour gra^^se^ les boites flu roi.

— Olivier , dit-il à voix basse au barbier confident, ne penses-tu pas que ces moelleux pourpoints pourraient fort bien être doublés d'acier? Commande à mes gens de se mêler à ceux de mon frère et de tâcher, en donnant à ce geste un air de plaisanterie ou d'inattention , de leur poser la main sur la poitrine en appuyant les doigts... Tu comprends ; il m'importe de savoir si le revers des habits de ces messieurs n'est pas par hasard une cuirasse. »

L'ordre fut transmis et ponctuellement exécuté.

En attendant l'heure du banquet royal, les deux frères se tenant sous le bras et se parlant avec l'affectation d'une confiance jouée, passèrent dans la salle du conseil où le roi devait prononcer sur quelques clauses soumises à sa justice ou à sa clémence. Plusieurs supplians s'étaient succédé, et les princes allaient se retirer , lorsque tous les regards de l'assemblée se dirigèrent, par un mouvement spontané, vers la porte qui ve-

nait de s'ouvrir pour livrer passage à deux personnes qui s'avancèrent ensemble vers le trône. Louis se rassit.

Un des nouveaux arrivans était l'abbé de Saint-Jean-d'Angely, dans toute sa pompe ecclésiastique. Mais ce n'était ni le sévère costume de Yersois , ni sa mâle physionomie qui avait produit cette attraction de regards; un plus suave et plus doux aspect les avait aimantés. C'était une jeune femme idéalement belle, la veuve du sieur Louis d'Amboise, la séduisante Colette de Chambres de Monsoreau.

Sa taille élevée était admirable de formes et d'une souplesse aérienne , ses traits d'une délicatesse extrême , ses grands yeux noirs , ses longues paupières, ses cheveux d'ébène séparés sur un front de neige , son délicieux contour de visage , ses légères veines bleues qui nuançaient d'azur la blancheur animée de son teint et la pâleur animée de ses joues , et un tout petit signe noir placé audessous de l'œil gauche, tout cela composait

la plus ravissante figure qu'une âme tendre et rêveuse aurait pu donner à son premier songe d'amour mélancolique et pur.

Elle était en grand deuil, et l'effet du contraste des couleurs relevait encore l'éclat naturel de ses éblouissantes épaules. Sa démarche était noble et simple, sa physionomie triste et gracieuse, et l'émotion qu'elle éprouvait alors se trahissant par le léger mouvement de son sein et la difficulté de sa respiration , servait à compléter le sentiment d'intérêt et d'admiration qu'inspirait la présence d'une aussi ravissante créature.

Louis d'Amboise, vicomte de Thouars, dont elle était la seconde épouse, s'était vu l'objet des soupçons de Charles VII et de ceux de son successeur. Deux fois il avait subi la sentence de bannissement et de confiscation ; deux fois son honneur , son pays et ses biens lui avaient été rendus. Lorsqu'il mourut , il était à la veille de voir lancer contre lui un troisième arrêt de proscription. Mais la

tombe ne l'abrita pas contre la justice ou la

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vengeance du roi. Quelques papiers, saisis chez lui après sa mort, ayant paru aux agens de Louis XI de suffisantes preuves de la culpabilité du défunt, le roi confisqua à son profit l'héritage de ce vassal infidèle et dépouilla sa veuve de tous les biens qu'il lui avait laissés. Ce n'était pas tout , et la mémoire de Louis d'Amboise fut publiquement entachée de la souillure de rébellion et de félonie.

La grâce que venait solliciter la belle veuve n'était point la restitution de sa fortune; ce qu'elle demandait, c'était la réhabilitation de la mémoire de celui dont elle avait porté le nom et partagé la destinée; c'était de l'honneur pour le souvenir de son époux.

Ce fut l'abbé de Saint-Jean qui exposa au roi l'objet de la supplique de la dame de Monsoreau. Louis écoutait l'abbé d'un air sombre ; ses sourcils épais se rapprochèrent l'un de l'autre en s'affaissant sur ses yeux, ses lèvres se gonflèrent , ses narines s'ouvraient.

deux de ses doigts s'appuyaient, en l'excitant, sur une des très saillantes protubérances que son crâne formait derrière le haut de l'oreille.... et sa réponse se faisait attendre.

Un air de noble pitié et d'impatiente sollicitude se peignait sur tous les visages des assistans ; mais la ligure la plus émotionnée était, sans contredit, celle du duc de Guyenne, qui portait d'avides et d'inquiets coups d'œil et sur Colette et sur son frère. La belle suppliante leva enfin les yeux sur le silencieux juge, sa pâleur s'augmenta jusqu'à approcher d'une teinte livide ; s'approchant du roi entraînée par un mouvement involontaire , elle se laissa tomber à genoux sur la première marche du trône et joignant, ses blanches mains tendues vers celui qu'elle implorait :

— « Oh ! mon très gracieux souverain ! ditelle de sa languissante et douce voix qui résonna sur plus d'un cœur, dans un jour aussi solennel, donnez à l'ombre de mon époux une part dans votre auguste clémence, »

La jeune femme , toujours inclinée , attendait son arrêt, et deux larmes tremblaient dans ses longs cils entrelacés.

— « Madame, dit enfin le roi après avoir passé un rapide examen des physionomies qui l'entouraient et s'être arrêté un instant à parcourir le visage ému du prince Charles, madame, nous aurions voulu, pour honorer une circonstance aussi heureuse que celle de la présence de notre bien-aimé frère, ne le rendre témoin aujourd'hui que d'actes de clémente justice; mais notre devoir de roi ne nous permet pas d'écouter, en ce moment le désir que nous aurions de vous être favorable, et nous impose la tâche pénible de refuser la requête que vient de nous adresser, en votre nom, notre fidèle serviteur le révérend abbé de Saint- Jean- d'Angely. »

Un bruit sourd , celui d'un murmure unanime et spontanément étouffé, parcourut la vaste salle du conseil.

— « Sire, s'écria Colette , Louis d'Amboise est mort, et je ne demande grâce que pour

sa mémoire. Vivant, il fut accusé et condamné sous une fausse apparence de crime. Votre Majesté reconnut l'erreur de ses soupçons, et lui rendit 5on auguste faveur; mais alors il pouvait se défendre pour en appeler

de son arrêt, et maintenant Ah! Sire, le

glaive des lois peut faire tomber sous ses coups la porte de l'asile où se réfugie un accusé vivant ; mais ce glaive doit-il séparer les pierres d'un cercueil pour frapper au-delà celui qu'on dit coupable ? Si mon noble époux n'est pas descendu dans la tombe courbé sous le poids du déshonneur, pourquoi flétrirait-on aujourd'hui le nom qu'il portait alors qu'il comptait parmi les hommes ? Ce n'est pas un sujet coupable que vous avez mis au ban du royaume , Sire , mais un souvenir au ban de la postérité! Grâce! grâce! pour l'ombre de qui mourut innocent !

— Innocent! reprit le roi en appuyant sur les mots avec l'affectation d'un amère dédain ; les preuves du crime du sire d'Amboise sont évidentes ; et si la tombe a dérobé

sa personne au châtiment qu'il méritait, son honneur restait , et c'est sur la renommée du mort que la justice a dû faire retomber la peine qui n'avait pu atteindre le criminel vivant!

— Que Votre Majesté considère , ajouta la suppliante d'un ton plus ferme, que tout se trouve pour avancer la faute de mon noble époux du côté de l'accusation et rien de celui de la défense ; que je ne viens pas redemander les biens et les honneurs qui furent mon partage, non, rien pour moi: la veuve peut supporter d'être déchue du rang où fut placée l'épouse. Mais qu'au nom de tout ce qui est le plus cher au cœur d'un chevalier , que le tombeau de celui qui fut mon époux soit pur d'outrage et d'ignominie !

— Madame, répliqua le sourcilleux monarque, je vous l'ai déjà dit , je ne puis vous accorder l'objet de votre demande. Avant d'écouter la pitié , je dois entendre la justice. Un exemple sévère des lois étouffe plus d'une velléité de crime , et il existe , nous l'espé-

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rons du moins pour le bien de notre royaume , plus d'un chevalier qui s'enquiert dans l'examen de sa conscience ce que la postérité dira de lui et qui ferait, sans regret, le sacrifice de son existence à la pureté de sa mémoire. La juste souillure de celle du sire d'Amboise est une leçon dont nous ne pouvons consentira perdre les fruits à venir, en les arrachant, lorsqu'à peine en est-il sorti de la tige qui les porte !

— Comte de Dammarlin , reprit la dame de Monsoreau en se retournant vers le seigneur de ce nom, vous dont la noble épouse supporta l'humiliation qui m'accable, lorsqu'inutilement prosternée comme moi aux pieds du royal juge que j'implore en vain, elle vint, dans sa noble indigence, redemander votre honneur qu'une injuste condamnation vous avait enlevé , au nom de l'affront qui rejaillit sur elle, comte, intercédez pour moi

— Silence, Dammarlin, s'écria le roi avant que le comte , à qui le réveil d'un tel

souvenir fit monter le sang au visage et crispa les veines, eût pu prendre la parole.... silence. Ne rappelez pas ce que votre noble conduite nous a fait oublier , ne parlez ni de l'offense ni de la peine. Vous vous êtes trop bien justifié pour qu'il vous souvienne de l'accusation. Et vous , dame de Thouars, ne prolongez pas davantage d'inutiles instances; abbé de Saint-Jean , reconduisez madame.

— Mon frère , bégaya le duc de Guyenne , au nom de l'amitié fraternelle qui règne entre nous, que la prière de madame....

— Non , Charles ! se hâta d'interrompre Louis : croyez à mon regret de ne pouvoir vous donner un pareil gage de notre franche amitié. Vous avez encore besoin d'apprendre que , pour les princes à qui Dieu lui-même a remis le droit de juger les autres hommes , il est de certaines causes en faveur desquelles ils ne peuvent , quel que soit le désir de clémence qui les presse au cœur, dérider le front de la loi sans danger pour l'état qu'ils gouvernent. Vous prendrez là-dessus plus

d'une leçon , mon frère , et vous finirez par le savoir, comme il a plu à la Providence de nous l'enseigner. Madame, continua-t-il , veuillez vous retirer.

— J'obéis, Sire; mais si Votre Majesté a repoussé la requête que j'ai eu l'audace de porter au pied de son lit de justice , je la prie de me pardonner la hardiesse du vœu que je forme pour elle. Puisse la postérité recueillir, noble et pur le souvenir de Louis de Valois ! Adieu , Sire, »

L'abbé la suivit hors de la salle. Il se fit un moment de silence après son départ; et le roi frappant légèrement sur l'épaule de son fi'ère absorbé dans l'émotion qui l'agitait :

— a Eh bien ! prince , lui dit-il avec un de ces sourires d'ironique insouciance qui vous ramène de quelque brûlant songe d'âme à la plus froide et la plus pâle réalité , votre appétit gascon dédaigne-t-il assez nos mets tourangeaux que vous ne pensiez pas seulement que voici qu'on nous attend dans la salle du banquet ? Allons , messieurs , trêve

aux affaires pour aujourd'hui ; ne nous occupons plus que de faire gaiement les honneurs à notre bien-aimé convive , et tâchons que la pétillante liqueur de Champagne lui fasse ou... (i)

La plume qui traça les chapitres ci-dessus et dont le dernier est resté inachevé s'est brisée , quoique forte , sous les doigts de la mort. La mienne ne doit point et ne saurait terminer ce que cette plume si habile avait commencé. Je me contenterai seulement d'indiquer, ou à peu près du moins, les situations des chapitres qui devaient suivre.

(Exposé du plan de la fin du chapitre inachevé de la Supplique.)

Louis XI 5 à qui la cause de l'émotion du duc de Guyenne n'était point échappée, lors-

(i) Quoiqu'on devine facilement la fia du dernier mot, je n'ai point voulu l'achever.

que ce prince le supplia d'avoir égard à la prière de la belle veuve , avait compris l'avantage qu'il en pourrait retirer... L'amour dans ce jeune cœur absorbait la politique, et Charles, occupé de plaire à Colette de Monsoreau qui , par les charmes de sa personne et les agrémens de son esprit (i), ne pouvait manquer de le captiver, ne s'occuperait pas de conspirer contre lui. 11 ne s'agissait que de chercher, parmi ses créatures , celle qui aurait assez d'adresse pour mettre le duc et Colette en relation. . . L'abbé de Saint-Jean-d'Angely s'offre à sa pensée; ce qu'il a fait pour ce moine l'assure de son dévouement. Il donne aussitôt l'ordre à Olivier de lui amener Faure de Versois lorsque le festin sera fini , à l'heure où il a l'habitude de se retirer dans son appartement pour prier.

(i) Colette n'était pas que belle , elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit; elle était en même temps poète, peintre et bonne musicienne.

(Exposé du plan du chapitre VI qui devait faire partie de Louis XI et le Bénédictin.)

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