‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Cécile, ou les passions. Tome 2Chapitre 10 sur 41 · CÉCILE A MADAME DE CLÉNOBD · texte numérisé non relu

CÉCILE A MADAME DE CLÉNOBD

Barégra, 1786.

Quels adietfx je vous ai laissés, ma tendre mère! et quelle récompense de tant -de soins èt de tant d’amour ! Cécile, 1 objet de votre orgueil maternel , formée sous vos yeux à la vertu dont elle trouvait en vous un-modéle achevé; Cécijè obligée de fuir pour cacher sa honte!.... Ayez pitié de mO'i , ma mère; et lisez encore dans ce cœur où vous .avez régné si long-temps sans partage. Vous m’accusez d’avoir trompé votfre Confiance , en noiirrissaut dans le secret une passion c'amiaelle; mais comment aurais-je pu Vous en révéler l’existence? Celte vertu dont vous aviez pénétré mon ame ne m'avait pas moins appris à sentir qu’à penser, et je me livrais au sentiment que m’inspirait votre frère avec toute la sécurité de celui que j eprouva's pour vous ; ses progrès et sa violence même ne me causèrent aucune crainte. Jelemesurais sur l’attachement que je

portais à ma rnèrfc ; eh ! comment l'aurais-je combattu cet amour que je voyais partagé par tout ce qui m’entourait? Mon admiration pour Anatole me semblait dictée pur l’admiration des autres, et cette supériorité qui le distinguait à mes yeux, chacun s’empressait de la reconnaître.

Un moment vint sans doute où je^ne pus me méprendre sur la nature de mes sentiments; le sommeil u’approchait plus de mes yeux; je m’interrogeais dans le silence des nuits; je pleurais et je frémissais à l’idée de vous instruire de ce qui se passait en moi. Tombée dans un profond découragement, bientôt, je ne pleurai plus; les larmes les plus amères sont celles qu’on ne verse pas; elles retombent sur le cœur. Déjà il n’était plus temps de parler : mon secret m’était révélé en présence de la mort , et je résolus de l’enfermer avec moi xlans la tombe. Mon crime fut d^en avoir rendu dépositaire celui que je croyais l’innocent auteur de mes maux ; il me sauva la vie en m’avouant qu’il était mon com plice. U m’aimait, je ne voulus plus mourir. Devais-je corrompre la joie que vous causait mon retour à la vie, en vous annonçant à quel prix je l'avais recouvrée ? Je n’en eus pas le courage , et ne m'occupai dès-lors qu’à justifier à mes propres yeux mon déplorable amour.

« L’innocence n’est pas la vertu , m’avez-vous dit souvent, mais les combats quelle soutient en ont

CÉCILE

quelquefois le mérite. » Le ciel ta’est témoin des efforts que j’ai tentés , des secoues que j’ai cherchés au p'ied des autels, et j’ose croire que, S’il eût condamné mon amour, il ne m'eût point arrachée au trépas qui pouvait seul m’en délivrer. ’ .•

Cette passion dont le germe était renfermé dans mon cœur, sang Anatole y , fût restée stérile : s’il ne m’avait aimée, qu’eussè-je fait au monde?..,.

Le prêtre, que vous avez consulté, a besoin, pour lever l’obstacle religieux qui s’oppose à notre hymen, que vous le déclariez indispensable, et c’est moi que vous interrogez sur la réponse que vous devez lui faire!.... O la meilleure des mères, si cette union n était nécessaire qu’à ma vie; à celle d’Anatole, je ne croirais pas que vous pussiez faire le serment que l’on exige de volts; mais tna tante m’a expliqué toute la Valeur, toute l’étendue de ce mot indispensable, et j’en dois prendre sur moi la coupable responsabilité : puissiez- vous ne pas cesser d'aimer vptre fille en cessant de l’estimer; et pour me pardonner l’aveu auquel je me condamne , ne cherchez pas à en pénétrer le déplorable mystère.

De quelle punition n’est-il pasdéja suivi, .puisqu’il retient sur mes lèvres l’expression de tous les sentiments de respect, d’obéissance et d’amour dont j’avais tant déplaisir autrefois à vous donner l’assurance !

ANATOLE A CHARLES

Orléans, 1786.

Je suis tes conseils, mon ami; je m’occupe, je travaille, et je cherche à faire diversion, par l’étude, à cette ardeur corrosive qui s’attache à moi comme la robe de Nessus. Je me dis avec toi, qu’en m’élevant à la contemplation des hautes vérités philosophiques, en tenant mon attention tendue sur les méditations les plus abstraites,, je fatiguerai mon esprit, et que la lassitude ;de ma pensée usera peut-être cette fièvre ardente.qui me consume.

Dans cette retraite studieuse, où tu es venu m’installer, où je dispose d’une des plus riches bibliothèques, de l’Europe, je suis déjà parvenu à courber des' heures entières^non attention sur cet amas de livres que je suis obligé de consulter pour établir les hases de mon travail. Ce n’est point pour la gloire dont je sjuis désenchanté, ce n’est point

CÉCILE

pour l’avehir auquel je renonce, que je me donne une tâche à remplir sur la terre; c’est pour justifier, à mes propres yeux, le scepticisme où je me réfugie; c’est pour échapper, aussi long-temps qu’il me sera possible , à .la conviction qui me presse d’une aveugle fatalité à laquelle le monde est soumis, et dont je suis un des plus déplorables exemples. Si je voulais flatter les hommes, je ne serais pas embarrassé de les séduire par des paradoxes, et je trouverais aussi'facilemeUt qu’un autre à opposer des sophismes consolateurs à des raisons désespérantes; mais dans la sévère impartialité dte mes jugements, sans acception d’intérêt, .de vœux, et de désirs, je cherche la .vérité, au risque de la maudire après l’avoir trouvée.

De [homme et de sa véritable destination. Ce titre t’indique clairement le but et la première pensée de mon ouvrage: à moins de retomber dans cette théorie du hasard , que tu repousses peut-être avec plus d'amertume que de réflexion , on doit reconnaître que l’étre qui se qualifie lui-même de raisonnable, a été jeté sur ce globe dans une vue quelconque, pour remplir certains devoirs et arriver à certaine fin. • .

• .l’adniets ce principe dans toute sa rigueur, et pour arriver à la solution du problème qull me présente, j’interroge toutes les classes de la société.

kiqobéreflCe dans les. réponses ! Je. fn «dresse à ce prêtre: •« La destination de rhqrtime'cgt d'étre moitié , et le mande «et- nue confrérie de capnciss.

— Oomnientez' lltpien ; -. rfac* dit tin antre homme * en rcHiej 'l’étude de la jurisprudence est fc plus nôble emploi dé. la vie. » A entendre -ce poète, ce peintre} ce Ihusiçieo , nous ne sommés ici-bas 'que polir arranger des. mots y imiter des fownesr, ou 'combiner des -sous. .Ainsi , 1a 'faiblesse de nos' intelligences s’agite péniblement dansiTatmosplière épaisse des préjugés , où c^es s’enfoncent de tout •le poids d'une sprpidité bÇréfh taire } «riions mon-» rons de 'fatigue, e'ommo Fécu rend "dans sa cage, après tïvoir long-temps^tAiru sâtas Avancer d’un pas.

-Quel est, en d entière aualysc, le. résultat do cet amas indigeste dé lois, d’institutions qui- régissent les sociétés humaines Mit ntteflé destination'moralc pefut^on supposer £ ces *6»owpcaux d*escla.T.ds , coû- Verts de-haillons ou d’oripeaux , et'gouvernés eCuii bout de Ja terre à l’autre par Ur peur du bâton, âu glaite; ou du lacet? Kn tout pays la tyrannie des "prinpoê, l'insolente bassesse des grands, lâ ; iervilité des peuples, le mépris de lHiifinapîté, ■Ja'peryer.sren • desdroit* «'des devoirs est si complote, si évidente, que k? moraliste, qui croirait pouvoir en prédire, le ternfê; oh soillornént eniprévenir lés dentiers effets, passerait avec rafcou'pour uà insensé, ..."

CkCII.F., T. II.

. CKOlUt.

Dis- mot, mou ami, qui pourrait cçnteùiplef* sans effroi cet immense- chafnp que ion appelle le mot\de, oü' quelques: vautours planeur sur leurs proies saignantes, dont Us se partagent les- lambeaux? Par-tout la vertu sans asile, la vérité sans orgatie., la faiblesse sans- appui, ti'nclant la gorge au crime tout-puissant; par-tout le vice- Ironuré,- leçreur.en crédit, la force opjuimaïit la justice. •

.le le dis à regret, /fiais avec conviction., cette* immoralité profonde est pllis encore dans les institutions sociales que da^s le Caractère générique de notre gSpéee., Ce*son telles, en tout pays, qui prescrivent l'obéissance absolue. aux -volontés d'an despote .imbécile ou sanguinaire ce so'nt elles qui autorisent la. vénalité, qui consacrent lcrpprjure, qui étouffent drwiS le cuair de liiommc le sentiment de la pitié; seul-don de la naturé où-l'on reconnaisse en lui lîeijjpreinte d'uuèmam.' divine, • - .

L’homme parait être porté eu bien par. les qualités de son ame-, aux grandes pensées par. le -force de son esprit; niais eu naissant *1 tomb'o sotls lie pouvoir d’iin mauvais génie, fondateur des sociétés,' qui se .plaît à détfuirc,» corrompre l’œuvro d’un principe meilleur- L'homme est né bon, mais lg société où il estdestiné à vivre roule dans un cercle desetavagè, de yicés, et dfe souffrances f où'H se dénature et se. pervertit VotU tout mon livre...

LETy&E UXVI 1 . 67

• P. S. Je n’ai pas encore de fiouvellcs' des Pyré- . nées.; c’est de toi seul que j’en puis attendre, et tu sais tout Ce que je donnerais’ pont- un mot, un seul mot.... •* *’**

* njlCILK»

.LETTRE LXVHI. . *

CHARLES A AfiATOl.K.

Cliamplk'iiri, 1786.''

f • ’ - • Je férai aussi bien,' je crois, dp commencer ma

lettre par le vost-sçripkini : lis tjotJc vite’; bieu vite la lettre que renferme lîi fnieunfc ; -relis-la une se-, fonde, «ne troisième fois; dévoue -ce' papiefdés yeux, <*ouvre-le dè baisers et* do larmes...

Maintenant que ton front s’est éclairci , que . ta poitrine s’est dilatée, et.qiuun [dns {;ra(id doçfeur. que moi a, porté le calme dans tes sens et dans Un pensée, je puis discuter un ntoment avec toi sur de tristes théories qui n’ont pàs’mèiriyte mérite -de la nouveauté, pomme 'il me sera Faeile de t’un côrvvaiqcre ; par çette citation d’un philosophe de l’anti- (jfyité, à qui Diderot seul arcyidu justice :•

Le ÿage, dit Sénèque, trouve par-tout dés motifs de se courroucer. Và-t-il au Forum le matin , il sly rencontre avec des milliers d’hommes qqi vttpt y porter (J es causes honteuses , lesquelles seront sou-

„ ' LETÎR£ LX VIII. 6<J

' tendes par -des avocats plus vils encore que leurs

clients.. L’uu s’élève 'contre le testament *lp son père, au risque de-prouvèr. qu’il est indique d'y être hiscrit jd autre'ditïame sa mère; celui-là dénonce uu crime quai a commis : ce juge, qui prononce sur une accusation de pécidat , est plus coupable que . ceux qu’il condamne; la pllis mauvaise cause, est gagnée, grâce à l’éloquence du plaideur'. U» ‘.y. a autant de viqes que d’ho.mmés sur la terre. Vous réputé* sages ceti\qui portent la toge : détrompezvous, chacun d’eux .vît pour spi, et cherche son intérêt aux dépens d’autrui. L’heureux est un objet d’epvic ; le puissant uu objet do crainte; l'infortuné • un pbjet de mépris. Le monde n’est quiun immense cirque, .qîr des ‘animaux féroces, se disant raisonnables, s’observent , se trompent, , et se déclureiit. Qûç dirai-je, de nos guerres civiles, où fes frères égprgent Leurs frères; où loi) voh des; îamilles dlvjs(ées.pgr les factions; dess illes romaines jpèendiées pùr leurs prières citoyeti^j ’des proscrits, réfugiés dans des cavernes';' dojVnison jeté tjans lés fontaines publique? ?» Citerai-je .tant. de ^ tyran nies .épouvantables ; 'tant de morts,'- tant de ruines méditées dans

• le - secret des conseils des ■ princes ; tolgs les. genrçâ dhoiTeui's, de cruautés', dé déhanches, .de veuus , de» litres de gloirç jet de tripniphe'?-n .* j . . Mais aprè» cette longue éoumératiqp de crimes et de folies , sais-tu , vn»« cher AnatoIç,-cè qu ajout»

•CÉCILE. '

nmrt philosophe.' « Silfe sagcVest assez- peu pour * sa mettre en courrâux éontre tout ce qu^ blessé sa raison, ou s’arrêtent sa colère? Dans hr foreur? dans , le délire? noOÿ il est injuste, <kng'eneqi,il est Inutile de se fâcher contre de» maux inévitables. Hérédité, -pleurant sans, cesse- -sut* ‘les vices des hommes, ou était le plus malheureux et le pffas fon. Le vrai philosophe accepte sans jnurmure les condijians inévitables de -l’exiStégce : pour W les h 6m* mes sont des malades qu'il traite ffveo douceur j il # > étudie lente maux, et cherbhe à les soulager, >e

pouvant le» guérir, » * * . r »

Pardon, mon ami,* Xi j’ai- mis en avant lé vieux t

Sénèque pour me dispensor de répondre plus directement k les àrgnnnsrils , qui ne sont après tôfcl que dès- passions ;,et à tes sentiments, que tu prends pour des idées. ’ ** - - **- ; •»■

. Qui! moi? que- je soutienne, dans toutes lesfégles deJ’écoIe, urio.thèse sur le manichéisme? Bon fèràiJje’j en vérité, dn moixis aussi longtemps que fie sera loin de toi; il est vrai- que; lorsqu’elle sçra de retour, cette dortrine dft ia domination 8’aq principe pervers se troOVpra tout naturellement réfatée dans tpn cœur. 'Mais -Qrotnaze, à son tour,- triomphera téop ïaoiletpeit d éfrtmane , et<fu me Soutiendras alors que tout est ah 'rhtéux, dans le même monde ouXa crois aujourd'hui que fout Inarche à la diable. C’est à toi [wrjicuHèrehierit que Montaigne

a dit ?• A qui il pleut sut' la tète, l'nnn>^e< fertilité <vi oraget L'absolulhthc , Anatole', a toujaéfi* , ‘et<J4e -partage de ees: esprits- «reessï/s (je rte trouve pas d mitre mot pour rendré'fhdn idée) qui portent dans leurs rêverie^ systématiques- toute la fureur de leurs passiotts forcenées. Que le vice et le malheur occlipcrit une’ grande place dans- ce monde; c’est une vérité de fait, qui n'est susceptible d’aucune côntroversr «ériéuse ; mais qjie le mal règne souvofamemetit , qne Son çnlteeoit la base de toute société humaine, c’est cequ’oil’ne peut soutenir 1 que dans un accès de fièvre chaude. • . • . - * • * '•

•Cependant* si je, dépouille un pioiqent ta penséè de tout ce qu’elle' a de personnel , je vois que *!e temps où nous, vivons est moins propre qne H tout autre a eu favoriser le développement! Toujours des plaintes, mon ^hftr.quqi* le siéde où nous vivons n’a-^it pas «es qualités , ses "vertus ,’ et sa gloire?' ’

,3?n-le,sai», toutes les puissances orttdeurs courtisans e»' leurs enUérjiis; Un siècle est aussi une puissance. Tandis- qù'e les éloges outrés et 4 es censurés -amènes édatentde toutes parts, jeme retiré, Comme Mrtntalgne, hors 'de la presse, et je change, ma qtralité de contemporain contre celle d’observateur Impartial: je me fais homme de postérité*,' j’essaie d’exercer SHr les moeurs de mou temps une justice semblable à la terrible éqmté • dé l’aVebfr , ef je

7a CÉi:i i.K.

uvèfforc^ d qcbpppec *àui influence^ qui m[enÿi~ rotwicpt : -pour me consoler du mal qui- se fjait, je vois le bien qui «e prépare, et je jouis d’avance de l’ovbrAge de l’arbre que je vois phmier.. ' . ...

Comment u’es-tu pas frappé, inoq ami, de èette tendance universelle qui nous emporte hors (je lorbite politique, où la force d'inertie nôtis «client depuis si long-temps? r . ,. ' ; -

La révolution des idées est faitèj.ëlle entraîne

nécessairement celle des choses, et nous, sommes

assez jeunes l’un et l’autre pour ht voir s’accomplir.

Il y a dans le cœur de la société uupaiodîpo d'irritation, un ferment intérieur-quisc révélé, fournie les tremblements de terre , par je -ne sais (pie lies chaudes exhalaisons qui chargent insensiblement l’atmosphère, quelles- finiront par embraser. Ou toutes mes observations .me trompent, Anatole r ou non*- i ourlions à une. mise* terrible dont j’oserais presque- annoncer les résultats...'. Cçtte civilisation .dont tioùî soihmes si fiers tient eqeore à lajiarbdric par. des racines bi en- pro fondés ;• mais a avons-nous pas vù récemment ce peuple américain, que Ton croyait sans ressources pour, la gloire et. 'pour -la liberté, at'bover d son berceau l’étendard de l'indépendance, et prendre, tiprès cinq ans de cbmbats, le pteulipr raugparmi^les ndtiqns du'globp, ,si la liberté, .ja Hçhçsse, et le lxmheur, règlent entre elles * le droit de prééminence? . •

LETTRE J. 3 TVUI. 73

; Mob ami , crois-moi , le jour approche ; uu grand enfantement se prépare; les idées, les observations, l’expérience dfes siècles- -rj». sa sont pas accumulées en vain; grâce à Imquimerie, tes malheurs; Jes fautes, les.exemples.de nos pères, n'auront point été .perdus pour leurs enfants; la force, dfes. préjugés, l'orgueil des privilèges doit céder, à oette .puissaricn; «lie est irrésistible , elle est vivante : encore • quelques années et Ninive sera détruite. Mais epmme le monde, bouleversé par le déluge , dut renaître fécondé par le limon que les eaux déposèrent à sa suHacë, j’oserais prédire aussi que i’Ëu- $>pe;se Beléyeraqdus belle r phis jeune, dé cette <ça- , tastropbe^ dôiit-Vohâire; Rousseau , et Montesquieu ont, découvert avant jpoi lès prenWers, symptômes. Pourquoi faut-il que nulle amélioration sociale rie , puisse se faire qu’aux dépens ctçs générations qui « l!eHlreprenneift? Anatôle* nous' ao nous reposerons pas sous. le feuillage de l’arbre qu’c rtos pères ont planté ; peut-être même notre saug arroéera-t-il .ses» racines; mais nos neveux en recueilleront les fruits,

. et eçla même est un.bifen dont je puis au besoin . m'escompter In jouissance. Tû-te récries sm* le'marivaudage de cette expressipii., et tu rrmhrtpi entrés judicieusement que. La Fontaine a dit la- même ’ chose en beaucoup meilleurs termes. . . :

L’affaire est conclue en mon nom ; io suis, ou -

> CÉCfLlv.

plutôt nous sommes possesseurs,'- depuis hier, du .

château des Bruyères. , ’ '. > * y .

Nous y avions été passer deüx jouta ,► la semaine derrière, avec M. d’Amerqour fit sa fille : t Pauline m’a fait les honneursdu donjon paternel avec une

grâce infinie, et nous avons été. ensemble rendre visite à 1* ijpurriee de Cécile, dont la petite forme dépend, comme tu le sais, du domaiué dont te voilà seignepr suzerain, moyennant quairq- vingt taille forfncs. M. d’Amercour est dans la j6fo de son ame

d’avoir 'enfin - trouvé un acquéreur prtur eef petit royaume des Bruyères, od il n’avait pas mis Je j>led depuis dix ans. Tu pourras faire du manichéisme ’ tout à ton dise, si le Cœur! en dit encore, quand tu viendras l’habiter : je défie tbus les Prévôt , tou# les Bacnlard du mottdé , d’imaginer quelque chose de . plus romantique que eévieux'castnl , bâti dn tempt . dè Louis XI pour le moins, àu milieu d’un étang oif» des milliers çfe grenoudles^bnt élu leur domicile , ef dans nn pays où tons lèâ-sàngUers de la tèrre se sontf je'erois , donné repderAvons. N’importé yhoà emt ni vdtis.... ’ *

* -Otto acquisition m’a. presque allié à la famlilé de M.'d’Amefcoûr, etmétaet en coronümicatlbïr journalière avec celle do Beauvoir. J’ai un prétexte naturel pour me fixer dans ce paÿs, en attendant qtfe madame de Neuville m’en fournisse un meilleur. Surcroît d’agrément et de convenance ! la nourrice

LETTRE Mmil- . 75

rira' appris cptifidentifcHement qu’il revenait des esprits au château «les Brityères y .j’espère bien que * ■ nous né leur ferons pas peur.

Acfieu, je vais demain à Bk>is pour y passer notre contrat* ’

E,. S. Tu me diras quelque jour pourquoi ce vietix' château a tant de charmes pour toi. C’est une confidence que tu ne m’as pas encore faite.

cftci-Lsr

LÈl'TR'E 1\IX. V •

CÉCILE A PAULINE. i - •

«U^jes, ij8 7 .

Qui l’eût dit, Pàtdine, il y à trois Ans > lorsque, assîtes sur le piod de iiKHk lit dans le dortoir de I>àguicjje,. nous noüs ^ronsetposs' avec iarit d’assurance de pe jamais ‘nous séparer, que je dlaëse sitôt tnanqHer à noïre parole f . J*- Mou coqfc çst bien malade, mon amp est bien triste , Pauline ; niais peutêtre la douleur la plus vive que j’éprouvo naît-elle de l’impossibilité de men, eutrtftetiir atpc toi.... Pourquoi t’affliger? tu connaisle fouddenion cœftr, et je n’ai phis riea à t’apprendre...: ■ .*

J’ai traversé bien des p^ys pour arriver dans la so- Littvcle sauvage qpe j'habite près de BarégeS , avec matante, fa meilleure, 1a plus aimable et la phis indulgente’ des femmes^ Si tu. savais, Paulinè, tout ce que jgdni dois cTanioiir. et de reconnaissance !.... Vivrai-je assez pour' u} acquitter ? liés eau* de Barégps sont beaucoup moins à'Jp mode cette année

i LETTfl* LXI*. 77

que celles dé Bagnèrçs ; tousdes malades, comme il faut se sont portés sur ce dernier point, et cette raison nîa pas pieu contribué liions fixer à Barégës; ftômfÿ sommés presque seules", tut du moins lé petit npmbre de personnes qui s’y trouvent paraissent décidées à vivre ainsi que nous dans la retraite- la plus profonde. Noü* n’avons fait ni reçu aucune des visites d’usage;, et comme dans nos promenades nous cherchons toujmvs les lieu»- les moins fréquentés , il est .exact de dire que ^gpuis cinq jours que nous sommes. ici, je i’ar pas encore entrevu un seul des ' étrangers qui habitent avec nous ce vaste souterrain. ’ 4 . • ' ‘ ' .

Depdis' que je suis airpied des Pyrénées, j’ai dçconvfcrt que -la nature, *en me Taisant naître dans ni? pays de plaine, avait trompé ma destination. Combien je fn e plais au sein de ces 'montagnes', 'sur le penchant de ces abymes^ dans la profondeur de ces vallées j dont l'image éloignée m’aurait autrefois glacée d’épouvante ! Pourquoi cette' contradiction entre mes penchants et mon caractère , entre mes goûts et nies habitudes? .Te pleure, je rougis, Pauline, et j’ei^cnds'ta réponse

Cette lettre , ma biçn chère amie , esf la séule’que . ' tu recevras de moi pendant mon absence. Le sHence auquel je me condamne n* te surprendra pas; les tendres épanchements de l’etafance ont aussi leur mystère, et je sais que mçs lettres ne sauraient te

7'8 « C ÉGJLK. #

parvenir sans passerions des regards étrangers; peut-être* piê rue u’est-jl' pas sûr qne celle-ci leur •échappe. Aussi chaque ligné porte-t-elle. l’ejppreinp: de la' crainte qui me. préoccupe. . Adieu ^ Pauline. Tpn amitié faisait, autrefois le charme de ma vie, elle eu est atijqurdhui la eousolatk>u. .

• . ■ ANATOLE A CÉCU-E. , ...

, . * *0»léans, 17&7.

Ah ! Cécile, comment te peindre mon bonheur, mon ivresse # qn recevant ta' première lettre des Pyrénées? j’en Ivais tant bésdini.... c’est bâter un doux, moment que de s en occuper. Quelque empréssé que je fusse dé l’ouvrir ^ jë ne fne sentais pas assez fort pour augmenter l'émotion qui s’était emparée de moi. Je tins quelques moments Mes yeux attachés sur l’adresse; j’en bajsai l’un après l’autre les caractères : pour rfen au monde je n’auraià voulu rompre le cachet ôù sont gravées lescinq lettres A. T. P. L. V. dont seuls nous avrfhs le.secret.: avec quoi soin j’ai détaché cette adorable empreinte !

Eu fin. je te lis, je t’entends, je tevois.... Si'je pouvais 'douter qu’une même étoile 'présidât à notre destinée., une circonstance de ton voyagé, dont tu me rerfls compte à la fin de ta lettre , suffirait pour m'en convaincre. Pourrais-tu croire, Cécile, que

CÉCILE

ce soit le hasard qui t’ait conduite à Baréges dans la même maison où je me trouvai avéc ma mère il ÿ a aujourd'hui même di\ ans? Jç vois ta suiq>rise.... interroge ma soeur, elle se. rappellera ee voyage de Baréges où j’aocompagitai ma mère, et à la suite duquel je m’embarquai poùr liAmérique..-.. Hélas! je ne devais plus la revoir !.... Oui , Cécile, qous logions au pied du pic de Saint-Justin, dans la- maison d'un gardien de la ville ; un perron de' cinq ou six marches, trois croisées de faep/nn balcon de prterré, une petite terrasse entourée • d’une balustrade envois'; c’est bien cela, n’est-il pas vrai? Je parierais que tu occupes m# chambre, celle qui donne sur lô Gave; regarde bien r si liinême maison subsiste encore, ttUrouveras sur le morceairde verre clamé*, qu’on appelle utje glace',* au-dbssus de la cheminée en marbre rayé du pays, ces mots qiie ■ je fiae souviens dy avoir gravés avec une épingle à tété de diamânt.: Anatole et sq mère (juillet t’J’jS), ■ Cançqis-tu mon bonheur de pouvoir à tout mqtnentme transporter, auprès ’de toi par. h» pensée; de te suivre à chaque' pas dans lVs lieux qui me sont connus ?. •' ■ • (

. . H est onze hettres du soir V tu Sors de la cliambre d’Émibe/pôur entrer daus la tienne ; tu t’assied# à un petit secrétaire aupied du lit ; il doit y être encore , car il n’y- a pas dans notre cbambre*une au (0e place pour ce meuble; tu reKs ma dernière lettre, les

larmes roulent dans fes yeux ; tu ne distingues plus lés caractères ; qu’importe ? chaque ligne n'exprlme-*-ellé pas la même pensée?. Je t’aime, t’adore, je meurs de ton absence.,..

J’ai suivi les conseils de Charles et les tiens, mon bon ange; j’ai mis, entre cet odieux comte de Montford et moi, assez de distance pour ne pas craindre de le rencontrer; la seule pensée de cet homme fait bouillonner mon sang. Non, la’ terre ne nous 'portera pas long-temps tous les deux....

Après avoir écrit à ta mère que j’allais faire un voyage à Paris pour y terminer les affaires 'de madame deNuuville, j’ai élé me claquemurer à Orléans chez mon vieux professeur de philosophie : Charles m’annonoe que je n’y ferai pas un long séjour. Où vais-je? c’est un secret que t’apprendra la date de ma première lettre; qu’il te suffise de savoir aujourd'hui, ma Cécile, que le même Dieu qui nous rassemble à B'aréges, nous réunit plus délicieusement encore dans la solitude où je vais avec toi attendre ton retour. Ton retour!.. .. ma bien-aimée, te sentir, là.... sur mon cœur, crOis-tu qu’on ne meurt pas de joie?.-... Il y a des moments où j’ai peur que ma raison ne s’éteigne, où ma pensée, mes sens,- tout moi se révolte contre la triste réalité. qui m’assiège; je ne puis croire à ton éloignement, Cécile; ifest impossible qu’on nous aittéparés, puisque tu vis,’ puisque je respire; non, tu ne m’as pas Cécile, t. ii. G

CÉCILE

quitté, tu vas venir, je t’attends; et chaque pulsation de mon cœur est une volupté.... Mais bientôt l'illusion se dissipe, et mon fantôme adoré s’évanouit. Hélas ! on est éveillé quand on raconte son rêve.... t • •

Tu ne me parles pas de ta santé, et je -n’ose t en parler moi-même: quel est donc ce sentiment dénatnré qui me ferme la bouche ! Adieu, moitié-dc ma vie; je mens, Cécile, ma vie est en toi tout entière, et pour en retrouver l etincelle, je me réfugie dans ton propre cœur.

Ma sœur. verra ma lettre, et n’y trouvera pas un seul mot pour elle; mais elle jettera les. yeux sur toi , et toute mon ame lui sel a révélée : elle saura de quelle admiration , de quelle amitié., de quelle reconnaissance je paie ses bienfaits.

ANATOLE A CHAHLES.

. Orléans, 1787.

' Je, ne le nie point, Charles, sa lettre et quelques lignés de -la tienne ont eu plûs . d'influence' sur les variations de ma pensée que tous les arguments de Sénèque et de la raison : mais ne puis-je pas y trouvée une preuve - de plus de la triste condition des hommes? •Qu’est-ce, après tout, que tçttc raison soumise elle-même à tous les caprices des passions quelle condamne?

Jesens, ou du moins je crois-sentireû ce moment que les hommes ne sont pas aussi méchants que je le disais ; mais sont-ils Rtoins malheureux ? Nés pour connaître la vertu, pour l’aimer, pour la suivre, un ipstinct fatal les pousse sans cesse à s’armer cçntÆ elle. Toujours en lutte avec eux-mêmes et en contradiction avec leur conscience, trompés'dana leurs

CÉCILE

vœux innocents, fatigués de leurs désirs coupables, désabusés de toutes -leurs espérdhces, imagine,' si tu peux, dans les enfers qu’ont inventés les hommes, un supplice comparable à celui de l’existence humaine.

Quelle est, quelle peut être l’intention d’une intelligence supposée bonne, toute-puissante, éternelle, et qui condamne des millions de générations à l'inconcevable torture de l’existence telje que Dieu l’a faite? Ne vois-tu pas que la dissonance des •principes et des actions, des obligations et des devoir?, des vérités et des croyances, est par-tout établie; qu’en tous temps, en tous lictlx, le plainte est le plus large tribut quedé ciel obtienne de nous et la part la plus sincère de notre dévotion ?"

Tout ce que je puis faire pour toi et pour Sénè^ que, qtii est à cet égard beaucoup' moins exigeant que toi, c’est de reconnaître dans l'homme nn principe, si tu veux même, un instinct moral, qui lui indique - ce qui est bon, qui l’avertit de cè qui est bien, et dont il peut se servir comme d’une pierre de touche pour apprécier ses actions après qu’elles sont commises; c’est un flambeau qui s’allume par l’effet même de sa chute > -et qui ne lui rend d’autre Service que de lui en montrer la profondeur. N’est-iJ pas évident que la raison n’a été donnée à l’homme qup pour lui faire sentir le malheur de sa.condition ?

LETTRE LXXl.

Peqses-tu qu’il doive être bien satisfait de ce privilège. qu’il a sur la brute, et quï ne consiste qu’à ■prévoir des maux -inévitables ? et ne vaut-il pars mieux , dis-moi , douter de la Providence, que de la rendre responsable de toutes les erreurs, de toutes les extravagances de la nature?

« Pqurquoi, me diras-tu avec Montaigne, reprocher à 1a nature lê malheur de notre position, lorsqu’elle nous offre à tout? heure, en tout lieu, le moyen de nous y soustraire? Tu souffres, ajoütet-il , ne t’en prends, qu’à ta lâcheté ; pour mourir, \1 ne faut que vouloir. t> Ainsi, pour prouver que la vie .est un bien, on se contente d’observer que les bom.mesnnt peur de la mort; c'est prouver fout aii plus que la mort est aussi un mal , et què l’espérance qpi nous enchaîne à la vie est le plus funeste présent que la nature ait fait, à l’homme ,. puisqu’elle l'empêche de mourir.

Me' vantera-t-o n la bonté d’un Créateur qui mêla de quelques instants de plaisir ces longues années de douleurs auxquelles il nous condamne? J’aimerais autant quon me fit l’éloge de ce tyran cruel qui faisait avaler quelques gouttes de liqueur spiritueuse à sa victime,. pour l'empêcher de s'évanouir dans les toitures.

Le Créateur de cet aimable monde a doué l’homme, dans son inépuisable bonté^de mille fois plus

CÉCILE

de -maux que n’en connaissent 'toutes les espèces d’animaux prises ensemble; et, pour comble de bienfaits, il lui a fait cadeau de la prévoyance, qui les lui fait craindre alors qu’ils -n’existent pas-; de l’imagiuatidn , qni les augmente quand ils existent, et du souvenir, qui les lui retrace quand ils ne sontplus. Grâce soft rendue à ta Providence !

Te charges-tu de m’expliquer cette énigme ? .Des êtres sensibles, raison U a blés, sont réunis dans un enclos, comme des, moutons dans un parc; ils y sont en proie à toutes- les privations, à toutes les inquiétudes, à toutes les souffrances: la porte est onverje, et personne ne sort.

Je passe en revue les-sophismos au moyen, desrqhels on- essaie, depuis quarante siècles, de nous réconcilienavec l’existence. « On est heureux qnand on .croif- l,êlre. » Que signifie cet aphorisme si souvent répété? Veut-on dire qu’on 'est heureux quand on est heureux \ C’est une niaiserie digne de M. de La-Palisse. Entend-on que notre bonheur dépend de notre volonté? C’est une absurdité. 'DépencPll de ce misérable qu’un ulcère dévore, dont on scie les membres gangrenés , de se faire une jtmissanCe de ses affreuses doulèurs? Dépend-il de l’homme sensible et vertueux de rester indifférent àrlâ trahison d'un ami, à la perfidie d’une maîtresse, à l’ingratitude doses enfants? Non ; ma volonté n’a d'influence

ni sur mes sensations ni sur mes sentiments, et tetus les efforts de la philosophie ne' parviendront jamais à détruire des maux qu’èlle m.’apprendra tout au plus à supporter.

Si tn ne veux pas convenir qfie le gouvernement de notre “misérable- planète est tombé 'auX mains d’Arimane, tu avoueras du moins que ton Oromaze a-, 1e sommeil bien dur, ou qü’il. abandonne au hasard le ^oin d'un' monde ' qui tient trop peu de place dans la -création pour être digne de sa surveillanoe. Magna Dii curant, p'arva neqliijiint , disait le stoïcien Balbus; dans mes jours d'indulgeiîce , je suis de son avis. • .

il ne tiendrait qu’à moi d’être aujourd : huï toik-à- -fait du tien. Je suis si heureux de l’acquisition que tu viens de faire, et de l’asile qile tu me donnes au château des Bruyères ; la lettre de Cécile mja fak tant de bien, que je veux prendre pour réel et durable le calme. enchanté dont je jouis, et qu’un moment de réflexion ferait disparaître. Chez moi, le cœur ramène toujours la pensée à sa dépendance; c’eSt dans cet esprit que je me remets au travail , et que jecommence un ebapitfc sur les compensations, où jç prends ces. mots pour épigraphe: « Il est des moments qui peuvent avoir le prix d’un siècle , comme une pierre précieuse peut renfermer, sousun très petit volume, la valeur d’un royaume. »

us

CÉCILE

Je jae manquerai pas dç -placer comme mémoire, dans pe chapitre, ta -prédiction du grand enfantement qui sç prépare, et d'où naîtra nue France nouvelle, libre du joug des préjugés et des privilèges, où régneront fraternellement la liberté, la globe, et Ja justice ; je dirai, si tu veux,» que cette ^erre régénérée sera habitée par un peuple de héros et dq sages, heurejix sous l’empire des lois qu’ils, se seront données à eux-mêmes, et qu’il ne sera permis a aqcun citoyen , tout puissautqu'ilsoit , d’enfreindre impunément ;, je dirai toutes ces belles choses -, Qhàcles , mais je te rendrai responsable de l'événement. . . ' . .

JbETTKE LXXII.

. . : • . • ÇILMUÆS A ANATOLE. *

• * ••• ' Champfleury, tj8).

Voilà donc tout ce que tft peux faire pour nous! L’effort est magnanime, en vérité; je ne te conseille cependant pas de faire sonner si haut ta conversion ; Cécile n’çn Sciait pas satisfaite, je t’eu pré viens. De manichéen tu te fuis athée ; j’aimerais .encore mieux te voir élever des autels au diable , que de t’enten- * dre soutenir cette déplorable doctrine du hasard qui gouverûe et conserve l’œuvre de l’intelligence. Hâte-toi,mon ami , d’abandonner un système aride, au fond duquel tu ne saurais jamais trouver cpi 'erreurs, inconséquences, et néant. Que signifient ces plaintes éternelles contre la- Providence,' que l’on accuse et que l’ûn nie tout à-la-fôis, sinon l’orgueil de ces âmes vagabondes , si j'ose parler ainsi, qui, se trouvant à l’étroit-dans les bornes- de l'humanité, essaient ën vain d’en franchir les limites , et demandent à l’auteur de tontes choses un secret qu’il ne

- CÉCILE

saurait leur révéler sans les faire participer à sa propre essence?

L’homme est l’instrument de ses propres misères; doué de tant de moyens de jouissance, par quelle injustice accuse-t-il la Providence de la liberté quelle lui laisse de faire servir à son supplice l'instinct de conservation dont elle l’a pourvu? N’a-t-il. pas, pomme moyens de bonheur., la raison, la prévoyance, la mémoire ? N'a-t-il pas la liberté de choisir?-Tous les éléments de sa féliôité sont à. sa disposition ; s’il les emploie saps régie, sans mespre, sans proportion-, s’il tarit en quelques jours une sou rte de richesses qui devait suffire à ses bpsoins d’un siècle , qu’il ne s’en prenne qu a lui des maux qu'il se fait et dont le ciel avait vpulù le garantir.

Mon cher Anatole v en fait de passions, l'homme très sage efThomme très fou en sont pour l'ordinaire exempts r c’est dans la moyenne région que se ferment les orages. Tu avais tput juste te qu’il faut de raison et de folie pour vivre au milieu des tempêtes, et jusqu’ici tu n’as pas manqué à ta destinée. Mais une nouvelle carrière s’ouvee devant toi rinstruit par le naufrage, éclairé par l’expérience, tu te crois en droit d'instruire les hommes et de leur faire connaître leur véritable destination. Bopr commencer uqe pareille tâche, peut-être aurah-il été prudent d'attendre que ton eœnr , plus calme, fût plus désintéressé dans cette grande question ; n’im-

LETTJH* LXXII.

porte , tù as l’esprit juste , tes arguments sont irtésistible (.et c’est pour mètre pas forcé d’ên admettre les consséqûenccs , que jccommence par nier le principe destructeur sur leqnçl tupréteuds les appuyer.

. La Providence est le nom.de baptême du hasard: cCtte boutade. philosophique, oirplutôt anti-philosopliique d’nneTemme de beaucoup d’esprit, réduit à son expression la plus simple la proposition dont tu fais la base de ton système. Ainsi, mon ami, tu t’obstinerais ù ne pas voir que tout s'enchaîne dans la nature comme dans un bon raisonnement, que te qui arrive est une conséquence nécessaire de ce qui est arrivé, et le résultat infaillible d’un accord iuviolable, dont la cause première est évidemment une intelligence -slip renie , unique et bienfaisante. '

Pour peu qne tu sois content de la prochaine lettre des Pyrégées; je m’attends, de ta part, à pne concession nouvelle, que je «'accepterai pas, je dois t’en. pré venfr. Tu conviendras qu’il existe une Providencç générale; mais tu soutiendras encore quelle ne s’étend pas aux individus. A ce sujet , je’ ne te ferai pas le Feproche que Calchidias adressait à Aristote , de croire que la Providence ne s’étendait pas au-dessous de la lime, car tu sais fort bien que la lune, par rapporta la terre, h ami dessus ni dessous, et qu’il serait par<rop ridicule de supposer que la force expansive .dé la Providence vînt expirer à

CÉCfBE.

quatre-vingt-trois mille lieues de notre chétive planète. Je te prètei-fli une objection pins raisonnable: il y »du mal sur la terre; ce^ial ne peut être l’ouvrage de la ProVidcnpe-: dbnc la providence, qui a la direction générale de l’univers, ne s’occupe pas des choses humaines. 'I’u peux presser cotte objéction des épicuriens de toute la fopce de Uucréce ; me montrer les rochers inaccessibles, les déserts sauvages, les poisons, les débordements, les tempêtes , les monstres des forêts et des villes , je te répondrai, avec Bayle et Voltaire, que Dieu a établi daus l’univers des lois générales, suivant lesquelles toutes les choses particulières , sans aqcune exception , ont leur usage propre, et qu’il ne conviendrait ni à sa justice ni à sa providence- de déroger à ces règles générales •par de perpétuelles exceptions. I l'Essai sur P homme, de Pope, n'est'que le développement de cette vérité fondamentale ; dont le plus simple examen conduit à reconnaître :

«Un- Dieu sage, dont l'imurtiable volonté est un immuable attachement à l’ordre dont il-cst l’auteur ;

« Un Dieu bon , qui a doté ses créatures de tous les biens particuliers qui se concilient avec le bien-être universel; . *, .

« Un Dieu juste, qui rémunère et punit, dans un autre ordre de cho:%?; les actions qu’il est. forcé tfe laisser , dans celui-ci , sans punition ou sans récompense ;

LETTRÉ LXXII. gfl

«En un, mot j un Dieu dont Ja toate-puissnnee ne s’arrête qu’à l'absurde , c’6st-à-dire à l’impossibilité de faire le mal qui r^ugne à son essenee. » .

Tel est , monamj, le Dieuque k raison et la conscience du genre humain proclament d’uû bout du monde à l’autre; tel est Je Dieu qu 'il faudrait inventer s’il n existait pas. Je t’ai si souvent«enten,du confesser cette doctrine dans nos entretiens particuliers , que tu. ne pouvais, sans crime , y renoncer dans un ouvrage dogmatique auquel le prestige d’un beau talent et. d’un esprit sppérieür peut donner une haute influence. . i *

, Je sais combien les philosophes anciens, les pères de la nouvelle Eglise et quelques philosophes modernes, ont entassé d’aÉguments, dedéclartiations'et de sophismes, poiir obscurcir et dénaturer, en l’analysant, cette question du mal physique, du mal moral et de la mort , entrant comme éléments indispensables dans l’oeuvre -de Dieu ; je ne dispute 'point avec fes docteurs,, j’interroge la' nature et la raison, et je demande : Que deviendfait-le monde sans lemélange -des bi’ens et des ’ntaux ? Que serait la vertu sans le contraste du vice? Sans Ta conscience du juste et de l’injuste, Caten* Barnevelt , MalesherBes ’ ne seraient-ils pas ap même rang dans l’estime des hommes, qpe Séjan , Jeffries et Laubardentont? Sans la mort que serait le vie? Réponds à ces questions,

CÉCILE

mon cher Anatole, dans le silence des passions, dont tu prends trop souvfent conseil , et tu sentiras le besoin de reposer ta pei^e sur le principe fécond d'nne Providence éternelle.

Ce principe adopté, j’abandonne sans inquiétude à la justesse de ton esprit, à l’élévation de ton aine, et même aux écarts de" ta brillante imagination , l’exécution d'un monnaient philosophique dont je n’ambitionne que l’bonnenr d’avoir posé la pre litière pierre,

Assez de philosophie pour cette fois, et descendons à l’ignoble tracas des affairés terrestres. Je n alongerai ma lettre ; que de quelques lignes > le contrat est signé ; nbus sommes propriétaires du plus gothique manoir de ifùmce, et jïrai te chercher ’ vendredi soir pour t'installer" aux Bruyères, d’où je t’écris au-inilicu des ouvriers que j’ai amenés de Blois, ne fût-ce que pour nettoyer une roche- de chauve-souris dont tu ne manqueras pas de vouloir faite ta chambre à couober, car ç’est le seul^joint du château d’où l’on aperçoive la ferme.

.Je ne te dis rien des habitants de .Champffeury , sinon qu’Albert, au- grand regret de Pauline, est ■parti pour Brest , où il va,passer l’examen de M. Bezout ; rien de% habitants de Beauvoir, sinon que les conférences entre le comte dcMontford et ton beaufrère se continuent , et qu’il est question d'une

LETTRE LXXIt. 95

course qu’ils doivent faire ensemble à Cli anteloup , et à laquelle je suppose uu but particuber. Je te communiquerai mes soupçons. Je ue suis pas coûtent de la santé tje madame de Clénord ; et son médecin traite trop légèrement l’affection hépatique dont je la crois, atteinte.

CÉCILE

■CÉCILE A ANATOLE

Barigcs, 1787.

Je les di lus!.., ils”y sont encore: Ànatole et sa mère; mais le prodige n’eût pas été complet ; audessous de la même main, de cette main dont je reconnaîtrais la trace la plus légère imprimée sur le sable, juillet 1776..., Et c’est' dans ce même lieu, dans ce même mois, à ce même jour, que dix ans après.... Je tombe à genoux, je jette tin cri, ma tante accourt.... et je n’ai que la force, en lui montrant du doigt l’inscription, de répéter, en fondant en larmes : jlruitole et sa mère:.,.

Ah ! mon ami , comment te peindre mon ravissement à la vue de ces caractères chéris ! Mon coqur s’est rempli d’espoir* comme s’il y avait pour moi dq l’espoir. au monde!.... Quelle réflexion dans un pareil moment! que je suis ingrate v Anatole l Et comment puis-je me plaindre d’une existence que je ne

Digitiz

consentirais à’ changer -pour aucune autre, stir la terre ! .Mes idées’ s’étalent perdues datas l’immensité de nia douleur. Après un accablement extrême, u’est-ce pas renaître à l’espérance,, au bonbenc même, que de distinguer ce tjue je soutire, ef pont' qui je -soHffre ? , .

TSe me grondé pas, thon ami, des idées incohérentes- auxquelles' je m’abandotuic ‘sans réflexion ; elles naissent du combat perpétuel démon éœur.ct de ma raison : songe que je vaille dans les régrçtty qiie je m’epdort sur mes larrt^p. Wous nous, cçtier- Wds,, Anatole; nous ne nous séparerons- ydus, jamais, û’est-ce pas?.... Ah! si je puis vivre jitsqn a ce iqoment, -si je peux té revoir, il me sorubfc que mes yeux ne pourront plus se détacher de dessus roi; mon 'dieu, quç-je t'aime!..., et tu n'es plus là!.... et moi i où suisse?...- • <

■ .l’avais passé les premiers jours depuis mon arrivée à cette petito fenêtre que vous connaissez , et dont' la vue commande on ■ paysage borné , mais borné par les Pyrénées., .Je ne, pleurais .plus, je ne souffrais plus, j’assistais à la dissolution de -morr être. Votre première lettre , en réveillant mes doubleurs, m’a rendue à la nature. Je me suis reproché * comme ma acte d’égoïsme ,- L’indifférente avec -la-, quelle, je me sentais faoyrir. Une voix ihcoimuc s!éle va dans mon sein, et inc demanda compte do cette

CÉCILE

vie qui n 'appartient plus à toi sçul. .le sortis -toittà-eotip de cot ttffreUx engourdissement, et je promis . à ma tante de reconnaître sas tendres soins , son adorable bonté, en sortant dè cette inaction profonde - , de cO silence perpétuel où jetais ensevelie:

Madame de Neuville n’a point'tardé à mettre mon obéissance à l’épreuve elle a exigé que je parusse à l’asiembUk où se réunissent matin et soir les personnages de la classe opulente, qui *se trouvent à Barjtges en beancoupiplus grand, nombre que je ne l’avais çni d’abord. Çb'inme elle avait pris ia -précaution de s’assurer que nous - n’étions connues d» personne , uron refus /l’aurait pas eu d’excuse «sti— ■ . sonnable ; je -me laissai conduire.

Ne dois-je. pas craindre, mon aiîii , de vous donner de moi une idée bien" singulière , en' vous avenant que cette visite a fait un moment diversionà mes chagrins ? Si je vous cachais une Seule de nies pensées,, un seul des -mouvements de mon esprit* j 'éprouverais quelque difficulté à vous faire l’aven que je n’ai pas été tout-à-fait insensible au murmure d’approbation qui S’est élevé dàlu la salle de réunion au htoment où nous y avons paru; voilà. ma faute, mais voici taon excuse ; le plaisir que j’éprouvais à m'entendre louer avait sa source dans le besoin que j ai-d’être aimée d’Anàtole,* et. de justifier son choix à mes propres yéux. Cette bienveillance

générale,-' dont je mevo.yîiis entouFép T 'mc.sçinblait un titre- de plus à toit amour, cl j-étais tentée de répoudre.toR.nom à chaque mot que l’on m'adressait, tant il me paraissait impossible que •I on me parlât dantre chose. . ’ ‘ ■ •*.. .

IVÏa tante , qui avait sans douteia plusgraujjfipart à tant d’hommages, ne me fit pas l’injustice de se méprfendpe sur l’espèce de plaisir qu’ils me procuraient, et n arrêta un mopién* mon attention, sur gucJtpies'-hoÉitnes distingués*pâr l’éclat de leur nom et l’élégance de leurs manière# , que pour en prendre occasion de mesurer la distance qui des sépare de Charles et ’d’Aaratole. .

Quelques heures passées dans ce lieu en mit fait dUparattré le charme, et lès attentions importunes de quelques jeunes gens noir; ei) out éloignées toutà-fait. Ma tapte-elle-mème n a point-tàrdé à se lasser de pe perde où les plus inbffensifs -se Pendent «pour (uer le temps; ôù fkiaprté du èœur et de Kcsprit vient s’étourdir- au milieu d’un bourdonnement sans fin et sa livraison , dans un chaos de fatuités rivales', que' votre soenr as! bien comparé à cette-.eonfusion d’insectes ailés (pic l’on aperçoit tourbillonnant dans ntl rayop du - soleil. • ■ ,• ,

La première fois que nous avons paru à lassehsblée, inadapté de, Nruvjlle y a fait l'heureuse rencontré d’unè madame dTloudetot dont votts avez

IOO

CÉCILE

sans doute entendu parler. Cette dame, déjà avancée en âge , a pris ma tantè dans une véritable affection ; elles ne se quittent pas ; et comme sa maison est près de la nôtre, nous passons notre vie ensemble, et l’on ne nous Voit plus dans aucune, rcurtiqp publique.

Maintenant que ma tante connaît le nouveau motif que j ai pour aimer ma chambre , .elle né répugne point à m’y laisser seule, et tne permet quelquefois id'en sortir avec un vieux morftagnarti que nous avons pris à notre service , pour aller vi$itèr les sites gracieux et pittoresques que l'on trouye au sortir de Baréges en descendant vers la petite ville de Luz. - . ,

Dans ma dernière promenade, lé hasard m’a

conduite dans une chaumière oà j’ai réalisé’ pour

d’ahtres le bonheur dont nous ne jouirons jamais sur

la terre. Je vous conterai cette aventure dans une * • " • • * . « autre lettre. / . • • *'

Si tu as ouvert celle-ci avec précaution, mon cher Anatole , tu auras pu y trouver une feuille d'une rose sauvage que j’ai cueillie sous ma fenêtre : en la couvrant de baisers, je me suis dit quetnô» âmes étaient unies comme les nuances si* doncefc et si tehdres de cette feuille de rote.

Adieu, mon cher Anatole; à toi pour la. vie:* je ne sais - si c’est te dire pour long-temps v • mais

LETTBI.LXXMI. POI

c’est^du moins jusqu’au dernier battement. de cœur de ta Cécile. • '

P: S. Ma santé se rétablit.... si je 'm’étais- trompée... si.... je frétais à cet espoir : ma tante ne le partage pas, et je suis forcée de lui cacher la cotise des larmes délicieuses que ses remarques nie font répandre. ■ ’ • ■* .

CÉCILE

LETTRE LXXIY. ■'

ÉMII.lE DE NEUVR.LE 4 CHARLES D’ÉP.rVJH..

Rarégcs, 1787»

Pourquoi vous écrirais-je plus souvent, ’mçn tendre ami? L'çs lettres de Cécile, qu’AnatoIe ne manque pas de vous communiquer (à une seule circonstance près, dont je me vante avec modestie), vous disent en d’autres mots tout ce que j’aurais à vous répéter, que nous aimons, que nous souffrons île l’absence, que nous aspirons au retour, et qu’au milieu de tous nos chagrins nous sommes, à tout prendre , peut-être les femmes les plus beuretises.de la terre. Je regrette pourtant quelquefois de n etre pas venue ici dans une disposition d’esprit plus tranquille : vous y auriez gagné des lettres plus amusantes; la tête et le côeur plus libres, je vous aurais tracé quelques uns de ces petits tableaux de . chevalet, dont j’ai soifs les yeux de très piquants modèles. Mais lorsqu’un sentiment profond rtmiplk lame, toute observation fafîgue et déplâit, pârce-

LETTRE LXXIV. lo3

<jn en a’y livrant nous nous éloignons de la seule pensê-e que nous, uinnons à retrouver jpareeque nous en voulons à tout ce qui nous empêche de nous rappeler à notxe.aise le dernier regard, le dernier mot du seul objet; qui nous occupe. Tout modeste que vous ôtes, mon ami, vous pourriez bien prendre ceci pour une.déclaration , et je ne vois pas pourquoi je ne vous laisserais pas le maître d’en pepser tout ce 'qu’il vous plaira. Au fait, j'ai pour, vous tant d’estime, tant d’amitié, tant d'admiration, que je ue veux point disputer sur le noni qu'il convient de donnerai! sentiment que vous ip’inspirez : àppelfezle doue amour jusqu’à ce que vous ayez trouvé mieux ; j'tulopterais ce mot avec plus de coufiauce, si flous n'avions l’un et l'autre sous les yeux l’exemple, à jamais- effrayant de la passion terrible à laquelle cette expression est réservée. Pauvre Cécile, adorable enfant , quel ravage l’amour a fait dans tout ton être !... « S’il est vrai, ma tante, me disaitelle hier, qu’on ne puisse être ù-la-fois heureuse et sensible, qu’est-cc donc que la vie? qu’est-ce donc que le bonheur? » Saurais bien voulu lui répondre qu’on pouvait être sensible sans faire à un autre le sacrifice de toutes ses facultés, de tous ses devoirs, de toutes ses vertus ; mais je n’en-ai pas eu le courage; ét peut-être, mon ami, si j’ose l’avouer à vous seul, étais-je plus près d'envier son erreur que de la combattre. * • • ■ ' ,

io4 ü4cilp ;

Je conçois, plus facilement que. je ne poUrrak (expliquer, le changement qui s’est -fait en die. 1 Depuis que la certitude du péril a remplacé la menace, depuis quelle a placé tputesses espérances dans (objet meure de ses craintes,; Cécile est (dus calme, et sa santé se fortifie "de toutes h» causes qui devraient l'altérer. ' . • > • » >* •

Nous .aïoli, été deux fois au cerclfe; et ce que vous aurez peine à cçoire, dest qu après y ayojrété trouvées chaonantcs, après noue être vues entourées . d adorateurs , parmi- lesquels on comptait deux* altesses, quatre ou,cinq /ow/s/u/is,e t je ne sais combien d'excellences, nous sommés rentrées dans notre solitude avec la femie résolution de n’en plus sortir;

Lie véritable motif de cette prompte retraite -c'est la sensation beaucoup trop vive qu’a produit» l'apparition de Cécile dans une assemblée où, les .vices les plus illustres semblent cette année s’étru donné raulez-yous. lia santé est, un prétexte qui excuse ici tous les capriees ; moi, qui ne sais pas l'art de m’imposer des privations réelles poliy m'épargner des maux, imaginaire*» , j’aurais eu plus de peine que Cécile à me retirer aussi p'récipitainmeut d’an monde élégant pour lequel j’ai toujours eu quelque faible, il faut bien en convenir, si le sentiment qne j’ai pour -vous ne m’en eût corrigée. Je n'ai plus de g mit ppur la société, pareequé je’ ne veux maintenant y plaire à personne; mais j’ai la tendresse in-

LETTRE LXXtV. 1q5

juste, je vous eu préviens; et cfUdtod j’abjure toute espece de coquetterie j'exige, que vous reoouêiez voufrittéme à tous lés succès qui vous attendent dans le ^rand monde. . .. \ . .• ,

Songez, messieurs, ià ne pas nous donner de mauvais exemples; la nature nous donne déjà d assez mauvais conseils. Pour me confirmer dans ces honnêtes dispositions, jna bonne étoilé m’a fait rencontrer ici madame d’Huudetot; elle m’a prise dans uné vérifable passion, et «nous nous sommes liées à la preinière vue. Elle est déjà, loin de la jeunesse;

mais elte esfsi bonne, si douce, si affectueuse; de ai

noble», dé si.intér.essants 'souvenirs se rattachent à ta personnel .l’ai fait avec elle mon cou)rs de Rousseau, de Saint-Lambert, de Oncles, d’Helvétius; et , grâce à cette bonne petite vieille, je sais maintenant mon dix-huitième siècle par cœui;. Elle a.vubHQèret s’étemdre toutes les gloires littéraires de cette mémorable époque, et sa conversation me metà même

de rectifier mes idées sur une foule de choses et de

personnes que j’-appréciais avec les préjugés et les préventions dont j’étais imbue. Je dois à sa franchise aimable un bien singulier, aveu..

'• « Je n’ai jamais été , me dit-elle , ni jolie , ni même cequ’on peut appeler spirituelle ; mais j’étais tourmentée 'du désir de passer pour (une- et (autre; et pour èela je n’ai rien trouvé de mieux' que d’hitércssêr des Iioqsmes d’esprit à me fàire la réputation

IOÔ * CÉCILE.

que j'ambitionndis f le moyen de né pas etTcrowe Sa/Ht-Ijambert , et sur-tout -Rousseau, qilima immortalisée sojis le nom d’une Julie-avec laquelle je n’avâis pas plus de. ressemblance qu’il n’en avait fui-

même Avec Saint-Preux ! » .

J'ai sotn de tenir note de toutes les confidences

que me frit cette dame des- anciens jours, et peutêtre viendrq-t-il un temps où nous pourrons , en caùser Tes -pieds sur lês cjjêâfets. » * .

Aujourd’hui c'est de ne* propres aventùVe» qtril faiit nous occuper, pion Cher- Charles (je deviens bien familière, comme vous, voyez)-, dans* six Semaines la saison des -Oanx -expire, .et- nous aurons * encore besoin de "prolonger de trois grands mois notre voyage. Il faut, dés ce moment, préparer- les esprits à recevoir -cette- nouvelle ^-et je ne tournais pas de meillaur mayen que de jeter dès aujcUu-d'imi , eu -avant, une légère alarme sur Je retour de mes maux de nerfs, qüi pou iront fort bien’, entendezvont, m 'obliger à passer l’hiver à Nice. • • ■ '

Je sufe étonnée de n'avoir- encore reçu qu’une lettre de ma sœur ; ce n ’est que par -elle que je puis savoir ce qu’on dit,- ce que l’on -fait, ce que l’on médite à Beauvoir. M. de Clénord aurait-îbrenoncé U son projet de faire sa fille comtesse malgré nllo?

Le roi des fats se seràk-il enfin aperçu tpi’ou a pour lui une aversion mortelle?- et sa fierté, si fortement., compromise, l’autait-elle décidé à porter ailleurs

LETTR.E LXXlV. ioj

des vœux que Cécile repousse , aujourd'hui plus que jamais, de tontesl^s forces desoo cœur, de sa raison , et de sa délicatesse?

Vous n'âlfez plus à lîoaitvoir , mais, vous êtes en relation avec les habitants de Charopfleury; ainsi vous pouvez faire jaser 'Albert 'et Pauline. Adieu, mou ami; je finis ma lettre connue je Fai commen- 6ée : « Nous aimons, jgqVis souffrons de l’abseuce, et nous àspirops au retour^ « ,

lyÊTTlfÇ LX.X-V.

, ' ÇÉÊILR A ANATOLE. .

• •• Barèges, >787.

Il y a dan* la vallée de Bastan, en descendant ver Lui, un lieu que' j’aime, d’où je vous écris, et que je veux vous faire connaître : votre pensee, mon ami , vous y transportera plus facilement , et je serai sûre qu’à l’avenir vous ne me chercherez pas ailleurs au coucher du sqleil. .Je suis assiste sur un morceau de roç , au bas d'un sen,tjer qui conduit par de nombreux Retours au sommet d’une -masse énorme de rochers qui suq4<ÿnbent,..ct dont la pârtié la plusélevée sert de base à une pfetite chapelle de saint Antoine, patron des bergers montagnards de ce canton^ j’ai déVant moi’ une portion de la Vallée si étroite et si profonde* que la cime des arbustes dont elle est plantée formé sous mes yeux . un tapis de verdure et de fleurs qui, de la distance où je le- vois, offre l’aspect d’une prairie émaillée.

Le soleil , qui ç’ah&isse en ce moment sur le» montagnes , brise ses rayon» à travers les nuages errants qui le couvrent / et colore •les objets dune variété de teintes qui les embellissent encore. Dan» le lointaip mon œil découvre de petites prairies parsemées d’arbustes, de rochers , de eabtmes, d’un effet ravissant; çà èt là dçs hêtres .d'une beauté admirable , dis 'ifs nqirs autour desquels se groupe d’une manière pittoresque cette belle gentiane aux fleurs , jaunes , que noiis avons tant de peine à acclimater dans nos jàrdins ; gne foule d’accidents de terrain et de lumière, impossibles à décrire, ajoutent a l’encbaotçjnent du paysage ^quelques .chèvres égarées semblent suspendues aux rochers Voisins, lundis que des aigles.planent au|dessus de leur cime.- ■ • C’est là,, dans ee lieu Soliiph-e, (pie je viens rêver à toi, mon -bien,, mon univers, ma vie; hélas! esfeellfc àutre chose tjue cet amour qui me dévore 3 Ton image chérie absorbe ma. pensée quaéd je veille, et caresse |^on ame dans uiês songes; c’est on toi que j existe, c’est en toi que je souffre, et je n’ai de douleurs que tes peines.... Qlie je suis bien ici, Anatole ! U y a je ne sais, quel accôAi mystérieux entre cesbeautés douces et terribles pt l^fçt de mon amè. Combien cctteintimité avpc la nature est consolante!

Après avoir écrit ces derniers mots, j’étâis restée

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