‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Cécile, ou les passions. Tome 2Chapitre 13 sur 41 · LA MÊME AU MÊME · texte numérisé non relu

LA MÊME AU MÊME

Bar^ges, 1787.

J’ai été ‘bien exacte, comme vous pouvez lé « croire, mon ami, au rendez-vous du lendemain ; et je vous laisse à penser si j’y étaij attendue avec impatience. Je m’étais fait précéder par deux belles vaches laitièyes et une chèvre , que je m’étais procurées 'dans la matinée , et que j’avais fait conduire à la cabane par mon vieux guide. Ma tante a voulu m’accompagner, et partager avec moi, de toute manière, le plaisir d’une bonne action.

Nous avons trouvé la famille assemblée sous le vieui hêtre, et- je û’îti pas eu le temps de prévenir le premier mouvement de ces bonnes gens, qui sont venus se précipiter à mes genoux. Je mê serais yolontiers jetée aux' leurs , pour les çemercier du bonheur qu’ils me procuraient: « Embràssez-moi^ leur dis-je en les relevant, et Dieu vous soit én aide ,

LETTUK. EXXVI. I |5

enfants dé la -vertu»; vohs' avez donné au inonde un gi'and exemple dè piété filiale; le ciel vous eu do- •vait la récompense. — C’est Bosôn, madame, me dit Kinine, en me. présentant l’heureux .jeune homme.... Tâchez de concevoir, mon cher Anatole, tout ce qu’il y avait d’amour, de félicité,* de reconnaissance dans ces trois mots.: » C’est Bosort, iqa-dame. » L’expression qu’elle mit à les pronohcer, et qui. fit tressaillir mon coeur, ne m’emjtôcli%pasldc remarquer, en rougissant, quelle m’avait donné le titre de madame * tandis qu’à notre première entrevue, au déclin du jour, die m’avait toujours appejée mademoiselle. ’ *,'•••

Anatole , je tfe puis plus cacher ma honte ,.et cést dans ce lieu même que je devais m’en convainore moi-mêmq: au moment où je remettais à Éinine la petite bourse de vingt-cinq louis que nous avons donnée aux. jeunes gens pour- dot, j’ai senti dans mon sein.... .0 supplice! 6 bonheur!...* Mon sang s’est tout-à-coup arrêté dans mes veifies. J’ai prononcé votre nom, et je suis .tombée sanS «onrtaissance dans les bras de ma Jante , moins effrayée que ceux qui m’entouraient, d’un état où, depuis "notre arrivée dans ce pays , elle m’a vue plusieurs fois.

J’ai recouvré mes -seUS au bout de quelques minutes, et nous avons repris le chemin de.Baréges, au milieu des bénédictions de l’heuï-euse famille

I iG JiKLU.'li.

dont ma tante a comblé’ Jes vœux, en promettant à la femme du bonhomme Lézer dette marraine de l'enfnut quelle est au momeut de mettre au jour. . .

• C’est donp pour nous seuls-, 6 mon cher Anatole,

que le ciel est injuste et la société inexorable! 'Je

t'ai vu ; comrpent oc t aurais-je pas aimé, toi né dans

ma famille, toi qu’une si fatale conformité de vœux, * §

de seQpmçqts; de pensées, semblait unir à mon existence? Je t’aimais comme un ami , comnïe un frère, d upe tendresse innocente et pure, quand un nouvel amoür, une passion funeste, 'invincible, est venu détruire le bonheur de no$rè vie ; pourquoi le détruire?- notre amour est-il donc un crime?. Dismoi ,, Anatole , est-ce que loi de la nature ou une bizarre convention des hommes? Quels sont ces décrets 'inviolables, que je frémis' d'avoir violés et contré iêsquejs toutes pies facultcs.se révoltent? Mon esprit sfe perd dans là confusion de ses pensées , et j’ose accuser à-la-fois le ciel que j’outrage, et la société tout entière. qui me condamne.

.Dans ce chaos de mes Revoirs, de mes vœux, de mes sentiments , je ne reconnais bien qu’une seule vérité, c’est que je ne puis, que je ne veux pas reculer devant ma destinée., et que. j’ai fait un pacte avec mon. amour, ma douleur, et mon repentir. N«n-, l’apteur de mon être ne me livre pas à un

éternel désespoir; tin jour viendra qu’ils seront brisés , ces liens d’une société barbare ; nos aines se rejoindront dans un mônde meilleur, et sous des cietùc plus indulgents , où Anatole et Cécile s'abandonneront .sans crainte et sans remords à ce bonheur d’aimer dont on leur fait un crime sur la terre.

CECILE'

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. CHARLES A ÉM1LLL.

• Aui Hruyères> 1787.

Chère Émilie, j’aorais voulu commencer ma lettre par vous remercier du bonheur que m’a procuré 1.1 vôtre; mais j’ai à vous rendre, compte de la démarche que je viens de faite- auprès de M. de Clénord, et vous jugerez de son importance par le soin que je prends de-vous-cn instruire à l’insu d’Anatole, et de vojis faire parvenir cette lettre sous le couvert de madame d’IIoudetot, de ifianière. que vous puissiez en déteber la connaissance à Cécile ; c’est déjà vous dire £jue le succès dé cette dénlarche'est loin d’avoir répondu à nos espérances.

Jeudi de la semaine dernière, j'ai reçu une lettre :£c mildame 'votre sœhr qui m’invitait à me rendre sans délai à Beauvoir,’ d’où son mari devait être absent ppndant quelques jours. Je suis parti, deux

LETTBE fcXXVII.

heures après, des Bruyères qù j’étais vepu la veille installer uofVc ntallieureux ami. Dans l’état d’exaltation où il sç trouve , je n’avais pas cru devoir le prévenir du message que j’avais récif:

Je ne vous cacherai pas, ma chère Emilie, que la première chose qui in’ait frappée dans cette entrevue c’est le changement extrême de- madame de Clénord j résultat trqp visjhle des progrès de la maladie dont elle est. atteinte depuis deux ou trois ans, et- à laquelle son médecin, pour ne point l’effrayer, a' c»u devoir donner un «oçn moins afarmant. *

Madame de Cléhprd, qui ne pouvait douter que jo fusse instruit du secret des amours de Cécrle-.et d’Anatole, m’avoua quelle avait consulté son directeur, et que celui-ci avait levé en partie les scrupules religieux qui s'opposaient dans son ameaii mariage de son frère avec sa fille; mais il restait à vaincre un obstacle qu\>n regardait comme insurmontable, celui que son époux ne manquerait pas d’opposer à l'hymen de sa fille avec, tou} autre que le’ cqmte de Montford , à qui sa parole est donnée, et dont l’alliance comble les vœux de sou ambition : »C« qui me fait désespérer, ajouta-t-ejle, que npps puissions jamais obtenir sou consentement, c’est la vieille inimitié qu’il a- pour mon frère. Elle m’est trop bien connue, dit madame de Clénord, pôur

rite permettre de porter sur un pareil sujet les premières paroles, et ccst à l’ami -d’Anatole que j’aivoulu confier une mission »si délicate. »' Je m’en chargeai avec d’autant plus de plaisir, que j’avais une chance de plus' pour la faire réussir" noué convînmes dû jour oïi je reviendrais à Bçauvoir.

Je «ne fis annoncer la veille à*M. de Clénord, qui me reçut daus son cabinet avec une 'politesse^ toute diplomatique. J’abordai la question avec tôute l’adresse et tous les ménagements dont je suis Capable, et je-terminai, sans lui donner le -temps de m’interrompre, par lui demander la main de sa fille poifr son beau-frère. Il y a dans labonténance del liomme le .pllis maître de lui, je ne sais quel langage de la nature plus expressif que la parole: M, de Clénord n’avait pas encore ouvert la bouche que j’aurais pu répondre d’avance à chacune des objections quo me Révélait saphysidnomie eb apparence immobile. Je. passe smp? silence toutes celles qu’il tira “ des licils étroite du sang , de la qualité d’oncle et de la différence d âge qui donnaient, disait-il , tout le caractère de la plûs révoltafitcséducfion au sentiment que M. de Césane avait Inspiré à $a niécé-, .si l’-on était obligé d’en croire un tiers sur<une accusation de cette gravité.'» Je répondis sur ce point', comme j’en étais convenu -avec madame do Clctiord , que cette passion avait été conibattife par mon ami

avec un côurage presque sans exemple /qu elle ÿvJït été révélée par Çécile elle-même an moment où l'on désespérait de sa vie, et qu’aujourd’liuile refus de son père la conduirait infailliblement au totnbeau. «Quelle se prépare donc à y descendre, répondit-il avec un sang-froid barbare; car j’ai donné au comte sa parole et la mienne ; et je ne pourrais y manquer qu’en affichant le déshonneur de ma famille. — Mais , monsieur, lui répondis-je , JVt. de Montford a été témoin dé la répugnance de mademoiselle de Clé nord pour un mariage jur lequel on n’a point consulté son inclination, — L’inclination d’une fille dp seize ans doit-elle être autre chose que la.volontéde s ei parents?' — J’ai quelque raison de croire que madame de Clénord est d’un autre avis. — Madame de Clénord ne s’en est, jamais expliquée avec moi, et je dois supposer du moin^ que, dans ses principes, elle recevrait avec plus d’indigtiation que moi-même la propositiqfr d’unir sa fille avec son frère; quant à moi, monsieur, je ne crains pas detre taxé pan vous d’injustice et de tyrannie , ,cn persistant dans la volonté d’unir ma- fille unique avec un homme jeune, aimable, ‘de la plus haute naissance, qui apporte pour- dot à Cécile une immense fortune, et l’espéraûce de deux duchés en France et en’ Angleterre,, dont ij est héritier. » Nous étions arrivés a çette grande considération

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