‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Cécile, ou les passions. Tome 2Chapitre 16 sur 41 · MADAME DE CLÉNORD A SA FILLE · texte numérisé non relu

MADAME DE CLÉNORD A SA FILLE

Beauvoir, >787.

Je suis malade, mon enfant; tu le sais , mon mal est incurable, mais rien n’annonce encore que ma fin soit prochaine : j’ai meme éprouvé quelques soulagements des traitements nouveaux que l'on ine fait, suivre.

En me témoignant tes alarmes sur ma santé, tu in’en causés de bien vives sur la thème : Cécile, pourquoi ce voyage à Nice? Est-Ce à nia sœur ou à toi que les médecins l’ont prescrit? et cette cnielle situation qui t’empêche de te mettre en route ne m’annonce-t-elle pas le retour du niai auqueb je t’ai vûe Sur le point de .succomber, et que tes chagrins panant aggraver encore? N’y ajoute point la crainte fl avoir mis en danger les joürs-de ta mère ; i»ç sais-tu pas bien au contraire que ta tendresse les a prolongés et embellis', que je dois à toi seule les seize

1 36 cpcu-E.

années de bonheur que Dieu m’a comptées depuis

ta naissance?

J'ai pleuré sur ta faute, mais j’ai, trouvé le ciel exerable, et tant que je. vivrai tune seras point' victime de l’Intérêt et de l'ambition.,., tant que je vivrai, ma fille.... Est-ce dire assez pour ton bonheur?

LETTRÇ LXXXII.

LETTRE LXXXIÎ. . .

i'MlLlE A CHARLES.

. Rarèges^ 1787.

Je ne sais, mon ami, quel ton les convenances voudraient que je prisse pour vous annoncer l’heureuse issue du plus fatal événement. Il est né l’enfant qui n’aurait jamais dû naître, l’enfant de la douleur efdè l’amour : c’est une fille , ou , pourane servir de l’expression anglaise,. c’est la plus jolie’ petit? chose .dont on puisse Se faire l’idée. Vous pouvez croire qu’en un pareil moment je n’étais point disposée à l'admiration ; et c’est cependant le premier sentiment qui se soit emparé de moi à la vue de cette céleste miniature. Je ne vous dirai pas par quelle suite de circonstances qui tiennent du prodige y Nathalie (ç’est le nom ‘que "nous lui avons . donné) est venue au mondé dans la cabane d'un pâtre des Pyrénées, dont la femme était accouchée tout exprès troissemaines auparavant pour la nourrir. Je ne vous parlerai pas des dangers de la mère,

CÉCILE

qu’aucune considération, même celle d’une mort presque certaine, n'a pu décider, à recevoir les secours du médecin que j’ai fait appeler; il suffit que vous sachiez et que Vous vpus hâtiez d’apprendre à un autre que l’cfa sè porte bien ,.et que notfs sommes toutes deux dans l’ivresse 4 U malheur qui vient de nous arriver.

P. S. Je rouvre ma lettre pour y insérer quelques lignes tracées par Cécile, jusqu’au moment où un miracle seul pouvait lui sauver la vie.

LETTRE LXXXHI. •

CÉCILE A ANATOLE

De (a cabane *1 Pasteur, 1787, dimanche.

Je suis arrivée hier ici, à l’heure où j’y viens régulièrement.. ..je n’ai pas pu en sortir.... j’ai fait prévenir, ma tante, elle est accourue...'. ' Ces bonnes gens m’ont, logée dans la petite cabane qué j’avais fait construire'pour Émine et Boson, tout auprès de la leur.... J’y suis à merveille.... je souffre, mon cher Anatole.... -*

I*undi matin. ^

La nuit a été cruelle Lt. Ma tante, mon adorable tante, c’est elle qu’il faut plaindre*... La bonne femme Lezer l’effraie beaucoup sur ma position : elle voulait envoyer chercher des secours à Baréges.... je m'y suis refusée avec une si ferme volonté , avec une résolution si inébranlable, qu’elle a craint ^ en me contrariant sur ce point, de mettre. ma yie dans un danger plus grandque celui où je me trouve....

CECILE

Quatre heure* du soir.

.... Mon ami, mes forces s’épuisept, si je pouvais vivre assez poili* mourir seule-!....

Deux heures du matin.

.... Mais non, je meurs tpiit entière', c’en est fait.... adieu, mon cher Anatole, il est un terme à mes

souffrances.... il n’en est pas* à mon amour.... Je t’aime.... encore!....

Cinq heures du matin.

.... Je l’aime, et je vis.,., et nous vivons^.... qu’ils sout légers les maux que j’ai soufferts, tous' ceux que l’avenir me prépare , comparés aux délices dont îuoiLcœpresLiuondé !,... Je la presse sur mon sein.... .... Deux baisers de nous qui sommes loi.

LETTRE LXXXIY.

ANATOLE A CÉCII/.

Aux Bruyères, 1787.

De quelles inexprimables-angoisses , de quel accès de désespoir, Charles 1 ne m’a-t-il pas sauvé,, en me faisant lire d’abord la lettre de ma soeur, et les derniers mots de la tienne?.... Tu vis.... nous vivons!

Ma Cécile, je puis arrêter un moment mes yeux et ma pensée sur ces lignes effacées par mes larïnes, je meurs tout entière;..,, il est un terme à mes souffrances,.... il rien est point à mon amour!.... Dans j:e moment même , où mon cœur est rassuré sur le sens épouvantable de ces mots, je ne pnis les lire sans me sentir saisi du frisson de la mort.

Comment cèt écrit datit je baise l’un après l’autre chaèun des caractères , me fait-il passer en un moment de l’abyme du désespoir au comble de la félicité! Je ne veux point chercher à, t’exprimer ce bouleversement de tout mon être. U est des émo-

CKCII/E.

tions qui doivent passer de mon cœur dans le tien , sans.lintermédiaire du langage; disons seulement que la nature équitable envers nous a récompensé le plus grand des maux par le plus grand des plaisirs, et qu’un malheûr tel que le nôtre manquerait encore à la destinée la plus heureuse.

Nathalie ! adorable effusion de deux cœurs prédestinés l’un à l’aptre , que tu seras aimée! Oui, je l’éprouve, Cécile; cet amour si tendre, si puissant qiie tu m’avais inspiré, et que je croyais sans bornes, il pouvait d<ÿic s’augmenter encore ; tu ne m’as jamais- été si chere , et le pou veau lien qui nous unit, en achevaat de confondre nos âmes , me fait connaître une autre sorte d’amour que le tien m’a révélé.

Quel doux avenir s’ouvre devant nous ! C est ici que fut ton berceau; j'y vais préparer celui de ta fille; l'hymen nous y réunira dans quelques mois; Charles et Émilie viendront s’y fixer près de nous , et dans cette douce retraite, -loin du monde et du # bruit, l’amour, la nature et l’amitié ne nous laisseront pas un souhait à former sur la terre.

Ne me dis pas, ma Cécile, que dans l’ivresse de la joie, qui me transporte, je me crée un bonheur fantastique qu’un miracle seul pourrait réaliser; s’il faut un miracle , ma bieii-aimée , qui nous empêche d’y croire après l’événement qui vient de m’arriver.

et dont je te ferai le récit dans ma prochaine lettre. J aurais Jrop de peine en ce moment à distraire mon cœur et mon esprit du sentiment qui les absorbe : adieu, ma tendre amie; adieu, l’autre bien-aimée de mon ame; je vous couvre de mes baisers.

LETTRE LXXXY.

ANATOLE A CÉCILE

Je t’ai promis, Cécile, le récit d’un miracle qui s’cst opéré sous mes yeux, et qui m’a réconcilié avec toutes les histoires de fées et de revenants dont on berce trop souvent l’enfance.

Depuis que je suis aux Bruyères, le bonhomme Mouret , vieux concierge de soixante-dix-sept ans , ne manquait pas, chaque matin, de venir me faire un nouveau conte sur les esprits , les fées , les revenants qui hantaient r disait-il, une des ailes du château, bâtie sous la seconde race, et qu’on avait été forcé de laisser tomber en ruines , faute de trouver des ouvriers assez hardis pour y pénétrer. Je me moquais du bonhomme, qui tremblait de tout son corps à la seule pensée que j’oserais un jour m’introduire dans ce manoir infernal. «Si monsieur, me disait-il, avait seulement passé une fois, vers minuit, sous le cltcne des dames, ou, sans aller si loin , s’il se

LF.TTHF. LXXXV.

trouvait à la même heure dans la bruyère , au pied de la tour îles Archives, il verrait , ou du moins il entendrait des choses qui lui ôteraient le courage de tenter une pareille entreprise. « Je me promis bien de commencer par cette première épreuve.

L’idée m’en revint mardi dernier, en jetant les yeux sur la tour enchantée où je croyais voir briller et disparaître une clarté rougeâtre à travers une des meurtrières de la tour.

Je descends, et je vais me tapir dans la bruyère qu’avait indiquée le concierge. J’y étais à peine que j’entendis les sons prolongés d’une espèce de cornemuse, au moyen de laquelle on cherchait à imiter un long gémissement ; presqu’en même temps, je vis voltiger sur la plate-forme quelques feux violets, qui tous me paraissaient sortir du même foyer où ils revenaient s’éteindre. Après avoir réfléchi quelques moments sur ce phénomène, que je m’expliquais de diverses manières , des éclats de rire , accompagnés du son lugubre de la cornemuse, fixèrent à-peu-près mes idées sur cette étrange aventure.

Le lendemain , Charles, qui s’était absenté depuis quelques jours, revint à l'ermitage; je lui fis part de mes observations de la nuit dernière , et nous convînmes de commencer, dès le soir même , la chasse aux esprits.

Le bonhomme Mouret, instruit de notre dessein, avait d’abord refusé, sous différents prétextes, de

Cécile , t. il io

CÉCILE

nous donner les clefs de ce pandémonium ; mais, quand il nous vit décidés à faire sauter les portes , il nous apporta, en tremblant, le petit coffret de fer où elles étaient renfermées, en nous prévenant qu’il allait quitter le château pour ne pas être témoin de sa destruction et de la nôtre. Nous l’autorisâmes à aller passer la nuit en prières, chez le curé de Soing, son arrière-neveu.

Nous n’attendons pas l’heure du sabbat pour nous mettre en quête; armés jusqu’aux dents, et munis chacun d’une lanterne sourde, nous voilà traversant avec précaution une vieille galerie dont le plancher, écroulé en plusieurs endroits, nous oblige à faire notre chemin de solive en solive jusqu’à la porte fatale qui donne entrée dans la tour. Nous l’ouvrons avec d’autant plus de facilité, que la serrure énorme qui la ferme s’est à-peu-près détachée du bois vermoulu où elle était encastrée; mais, à notre grand désappointement , nous trouvons cette ouverture murée de l’autre côté de la porte.

Tandis que nous délibérons sur ce qui nous reste à faire , je m’aperçois que la dernière fenêtre de la galerie auprès de laquelle nous nous trouvons, communique à une embrasure de la tour par un petit pont à bascule que l’on n’a pas eu soin de relever. Nous y passons, et nous voilà parvenus à l'un des repos de l’escalier étroit et circulaire qui conduit dans l’intérieur de la tour.

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