‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Cécile, ou les passions. Tome 2Chapitre 2 sur 41 · PAULINE A CÉCILE · texte numérisé non relu

PAULINE A CÉCILE

Iteaugeney, 1786.

11 est des pressentiments qui ne trompent jamais : avant d’ouvrir ta lettre , j’en connaissais le contenu.... j’en aurais dicté chaque ligne, excepté celle où tu renonces à mon amitié.... Y renoncer !.... je t’en défie.... et pourquoi Cécile me punirait-elle de sa faute? pourquoi me priverait-elle du plus cher, du plus saint de mes droits ; celui de consoler mon amie malheureuse? Tu auras beau m'exagérer tes torts , appeler crime ce que je nomme fatalité ; je ne t'en aimerai pas moins , et, grâce à la tournure de mon cœur et de mon esprit , peut-être même t’en aimerai-je davantage. Veux-tu savoir à quoi se borne ton forfait à mes yeux? à mettre ma prévoyance en défaut de quelques mois. J’étais sûre

CÉCILE

que Cécile appartiendrait un jour à Anatole , et j ’avais pris mes arrangements d’avance pour l’aimer dans cette terrible supposition.

Ce n’est pas sur ce ton , il est vrai , que je te parlais dans ma dernière lettre ; mais il s’agissait alors de t’effrayer sur le danger de ta chute; te voilà tombée, je n’ai plus rien à faire qu’à te tendre la main.

Je ne suis plus un enfant , Cécile ; je raisonne comme une autre, mieux qu’une autre, et surtout mieux que toi , dont la raison est toujours dans le cœur; or, je soutiens que si, comme le dit mon confesseur, on n’est pas innocente pour ne pas oser commettre la faute que l’on médite, on ne peut être coupable pour avoir commis celle que l’on a fait tout son possible pour éviter ; à nous juger toutes deux sur ce principe, la plus vertueuse des deux pourrait fort bien encore être cette Cécile si criminelle à ses propres yeux....

Juge de ma surprise : c’est Anatole qui vient de m’interrompre; jeter un cri, renverser ma chaise, et lui sauter au cou en fondant en larmes , tout cela dans un moment et en présence d’Albert qui ne savait trop qu’en penser. Mais le messager va partir ; je suis obligée de fermer ma lettre avant d’avoir pu trouver l’occasion de causer seule avec le cher oncle ; mais je devine et j’approuve le motif qui l'engage à quitter Beauvoir, au moment où M. de Clé-

nord arrive ; son coup d’oeil tendre , humilié , caressant , m'annonce qu’il est instruit que je suis au fait; tant mieux pour tous les deux; nous parlerons sans contrainte; nos coeurs en ont un égal besoin.

CÉCILE

ANATOLE A CÉCILE

Bcaugcncy, 1786.

Comment ai-je fait pour m'éloigner de toi? où mon ame a-t-elle trouvé des forces pour m’arracher des lieux où respire Cécile? J’ai pu mettre entre nous un espace que le son de ta voix ne peut franchir, que mes regards ne peuvent traverser, et dans quel moment encore m’as-tu contraint à un pareil sacrifice! quand ta présence est devenue le seul besoin de ma vie et de la tienne, quand la mort auprès de toi me serait cent fois plus douce que l’éternité du bonheur céleste ; non , ma Cécile , aucune puissance humaine n'aurait pu m'arracher d’auprès de toi; tu m’as dit: Anatole , je le veux, et je suis parti; et me voici seul, isolé, triste, inquiet; le même toit ne nous réunit plus; ce n’est plus le même air que nous respirons ; les yeux de Cécile ne se sont point arrêtés sur les objets qui m’environ-

nent, et j'y cherche en vain la trace de tes regards.

Je veux distraire ma douleur en songeant que je me trouve auprès de ta jeune amie , que je pourrai parler- de Cécile avec elle.... de Cécile, nom magique! il retentit à mon oreille, il remplit tout mon être, il me fait tressaillir; je ne puis sans trembler en tracer les caractères; et mes yeux, quand je les relis , se remplissent de larmes brûlantes ; un poids insupportable pèse sur mon cœur accablé de mélancolie et d’amour.... mais je suis auprès de ton amie, et mes soupirs pourront s’exhaler en sa présence....

J’entends minuit sonner. Hier! hier! Cécile! éternité d'un instant ! passé , présent , avenir, le temps tout entier est concentré sur un «eul moment de ma vie! hier à cette heure elle était sur mon sein ; je la tenais pressée contre mon cœur!... Image d'un bonheur sans mesure, embrase de nouveau mon amc trop faible pour la félicité suprême, mais ne consume pas mes forces. Cécile est à moi ; elle m’appartient à jamais , devant les hommes , devant Dieu; nulle puissance humaine ne saurait ni anéantir cette vérité , ni briser ce lien impérissable comme l’amour qui le forma.

L’avenir qui me menace, je l’interroge sans crainte ; je souris aux persécutions et je défie le sort de me réserver assez de malheurs pour compenser cette félicité sans bornes qui m’élève au-dessus de la desti-

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CÉCILE

née même. Cette fermeté, je ne l’aurais pas, ma bien-aimée, si je ne l’avais trouvée dans ton propre cœur, inépuisable source de sentiments délicieux; souviens-toi de tes paroles quand nous nous quittâmes hier : « C’est en vain que j'ai le sentiment des « malheurs qu’une passion fatale appelle sur ma « tête ; je sens qu’il n’est point d’infortune au monde « pour quiconque est aimé comme Cécile ; et si je » brave le péril qui te menace , juge de quel œil je « vois le danger qui m’environne. »

Je n’ai pu trouver l’occasion, mon unique amie, de te faire part, avant de te quitter, de mes inquiétudes sur le sort de ma dernière lettre à Charles. La date de celle de madame de Neuville qui nous annonce le départ de mon ami, me fait craindre qu'il n’ait quitté Paris avant que ma lettre ne lui soit parvenue. Si elle tombe dans les mains de ma sœur, aux termes où elle en est avec Charles , peut-être ne se fera-t-elle point scrupule de l’ouvrir, et notre secret!... je tremble....

Ne me laisse pas ignorer tes moindres actions; que je puisse te suivre dans toutes tes pensées , dans tous tes mouvements. Je ne sais quel pressentiment confus m’avertit que l’arrivée de ton père doit être pour nous l’époque d’un grand événement. Que je sache le jour où il est attendu.

Le prétexte de changement d'air nécessaire à ma

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santé, que j’ai donné à ma sœur, m’oblige de faire ici quelque séjour; je resterai donc à Beaugency pendant quelques semaines ; mais je le sens , Cécile, il est impossible que je vive éloigné de toi. Huit petites lieues nous séparent , et je puis les franchir en moins de deux heures !

CÉCILE

CÉCILE A ANATOLE

Beauvoir, 1786.

Onze heures sonnent; enfin me voilàseule, retirée dans ma chambre. Si tu savais , Anatole , combien ils me gênent, combien la présence des êtres les plus chéris m’oppresse et me fatigue ! je n'ai plus que toi pour témoin de mes larmes. Ah ! puisque je t’ai sacrifié mille fois plus que la vie, que du moins le sentiment qui m’a perdue remplisse mon cœur et le soulage en le dévorant !

Je ne sais quelle nouvelle force m’élève et me soutient; je ne suis plus la même; Anatole est timide auprès de moi , je puis tout entreprendre , tout braver , et je n’imagine point de péril au-dessus de mon courage. Quelle est, dis-moi, mon tendre ami, cette nouvelle audace? pourquoi une faible femme te surpasse-t-elle en force d’ame? L’avenir est pour moi sans crainte et même sans espoir ; j’ai rempli ma destinée. Je sens que j’occupe aujourd’hui la seule place

qui m’était assignée sur la terre; j'attache je ne sais quelle idée de superstition et de providence au lien fatal qui nous unit.... Bientôt il faudra ne plus se voir; mon père est attendu sous peu de jours, et tout se prépare dans la maison pour son retour. Ne plus se voir!.... as-tu compris ces paroles? Nécessité désespérante ! je me répété que cela doit être , et je ne puis croire que cela soit jamais. Le froid de la mort me saisit quand je songe que ton absence est réelle, inévitable, qu’elle peut être longue, que sais-je? peut-être éternelle, et que ta présence est une fiction de mon amour.

La solitude m’est devenue chère; je crains tout ce qui peut me distraire de la seule pensée qui me permet de vivre. Seule, bien seule, je me retrouve avec toi , je te parle, je t écouté , je t’entends ; aussi vais-je souvent rêver sur les bords du petit étang, je m’enfonce sous les allées épaisses du bois qui l’entoure, et je suis sûre de te trouver sous le vieil orme que la foudre a tant de fois sillonné; sa tête est dépouillée, mais ses branches inférieures sont encore verdoyantes et jeunes. Je m’assieds au pied de cet arbre, et les heures s’écoulent, et la journée fuit.... Adieu, Anatole; adieu, mon ami; toutes tes pensées sont les miennes, unique bonheur de Cécile ! Tu trompes comme elle l’insupportable ennui de l’absence , en te rapprochant par l’imagination de celle qui vit pour toi seul. Adieu ,

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mon ami; demain encore je serai à sept heures sous le vieil ormeau.

P. S. ! Si ta dernière lettre était tombée entre les mains de ma tante, si notre secret!.... Qu’importe à qui s’enivre de son bonheur criminel , à qui trouve , dans son amour , son orgueil , son devoir, et sa religion ?

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ANATOLE A CHARLES

Comment l'espace de quelques heures suffit-il pour renfermer tant de joie, tant de douleurs, des sentiments si violents et si opposés? Je l’ai revue; je l’ai pressée sur mon sein !... Jamais je n’eus si grand besoin d’épancher mon ame et de confier à mon ami les souvenirs brûlants qui m’obscdent, et jamais je ne fus moins en état de parler et d’écrire.

Peut-être hier soir auras-tu remarqué son absence: eh bien! Charles, elle était près de moi! A quelque distance de la ferme de Beauvoir est un joli petit bois sur le penchant du coteau : c’était là que je m’étais pour la première fois trouvé seul avec elle; que j’avais vu se développer à mes yeux ce que la nature a de plus délicieux, les sensations naïves d’une femme qui joint aux douces qualités de son sexe les mâles vertus qui manquent si souvent

l6 CÉCILE.

au nôtre... C’est là, quelle m'avait écrit la veille, quelle irait m’attendre. U y a dans le malheur et dans l’amour je ne sais quel égarement : absorbé dans une seule idée, l'homme devient maniaque et fou; il poursuit dans toutes les circonstances la seule pensée qui l’occupe sans partage. Il faut être très passionné pour concevoir la folie; et je pense, mon ami , que ces organisations profondément sensibles, qui recèlent en elles-mêmes un foyer trop ardent, approchent bien plus que les autres de cet état d’insanité que la pitié flétrit , et où la raison ne devrait souvent voir que les ruines des esprits supérieurs, victimes de leur propre énergie.

A quel propos ce raisonnement sur la folie? Serais-je semblable au joueur qui devient philosophe en perdant son or? Je le sens trop, mon ami; ce sont des excuses que je me prépare... cet état ne peut durer... Revenons à mon récit.

Je m’étais occupé long-temps d’avance des préparatifs de mon départ. Il me semblait que je me rapprochais d’elle à chaque nouveau détail dont je m’occupais. Pendant que les heures de la matinée s'écoulaient , Cécile absente était devant moi : je la voyais , je touchais sa main ; je croyais respirer son haleine; je me promenais à grands pas à travers la chambre, en la nommant, en lui parlant. O mon ami! depuis que cet amour funeste nie domine, j’aspire à perdre

entièrement la raison. Ce qu’il y a de plus pénible au monde c’est d’avoir pour ainsi dire uue partie de son ame éveillée sur les égarements de l’autre ; c’est de se contempler soi-même; c’est de conserver assez de jugement pour comprendre tout son délire, et trop de délire pour ne pas briser violemment toutes les entraves de la raison.

Je partis à deux heures; mon intention était d’arriver à six heures au rendez-vous, d’aller à cheval jusqu’à Saint-Laurent, et de faire à pied les cinq petites lieues qui me sépareraient encore de Cécile. A peine a vais- je commencé ce chemin si doux, dont le but était toujours présent à ma pensée, que je méditai sur les moyens d’abréger la route. Je me souvins d’un sentier de traverse que l’on nomme la route des Genêts , et qui trace au milieu deschamps une ligne à-peu-près diagonale. Arrivé au tiers de nia route, je crus reconnaître ce sentier, et je n'hésitai pas à le prendre. Je m’égarai dans la forêt qui entoure le château des Somynes. Déjà cinq heures devaient être sonnées; le retour des troupeaux et les ombres du soleil se prolongeant sur les plaines, m’annonçaient une époque avancée du jour. Mes regards inquiets cherchaient vainement à l’horizon la touffe de bois qui couronne la ferme. Déjà le jour finissait, j’étais épuisé, j’avais pressé *e pas, cl la sueur ruisselait sur tout mon corps. Je m’aperçus

Cécile, t. ii. a

CÉCILE

trop tard que j’avais pris une route pour une autre, et, me détournant un peu sur la droite, j’allai frapper à la porte d’une petite cabauc dont la maîtresse m’indiqua mou chemin. Je m'étais égaré d'une grande lieue. Juge de mon chagrin. Je craignais que Cécile ne fût partie après m’avoir attendu longtemps; mon cerveau était brûlant, et je joignais à la fatigue de l’esprit la lassitude du corps.

Déjà la lune se levait et les dernières clartés du jour mouraient à l’horizon, quand, le cœur saisi de joie et de crainte, j’entrai dans le petit bois, et je me dirigeai vers l etang, cherchant à reconnaître le vieil ormeau où nous devions nous joindre.... J’écoute: une voix harmonieuse, une voix que nulle voix de femme n’imitera jamais, soupirait dans l'épaisseur du bois le nom d’Anatole! C’était elle! La nuit était venue, et le bruit de nos pas dans les broussailles était notre seul guide. Nous nous rencontrâmes. Je la vis, je la vis à demi cachée par l’obscurité du feuillage , à demi éclairée par les rayons de la lune qui se levait. O mou ami! réunir dans un instant . daus un éclair, tout ce qui pourrait composer une vie entière, la passion , le désespoir, le bonheur, la joie, l’enivrement; éprouver tant d émotions à-la-fois, paraît impossible ; et cependant voilà ce que je sentis.

Quand elle vit mes habits déchirés et mouillés.

mon front battu de mes cheveux trempés de sueur; quand elle s’aperçut que mes genoux tremblaient et que je me soutenais à peine , elle me prit dans ses bras avec cette compassion tendre qui n’appartient qu’à une femme. Nous nous assîmes au pied du vieil orme ; ma tête était sur ses genoux ; d’une main caressante , elle étanche avec son voile la sueur qui couvre mon visage; 6 délices, 6 volupté, dont rien ne peut donner l’idée sur la terre!

Qu’il fut court, le temps que nous passâmes ensemble! Et cependant, A mon ami, quels siècles de plaisirs vulgaires valent cette heure fortunée! Peu de paroles, peu de discours étrangers à l'expression toujours la même, d’une passion si malheureuse, si enivrante, se mêlèrent au sentiment de notre félicité qu’ils auraient corrompue. Quand je pense que cette femme angélique , pour laquelle tous les sentiments de père, de frère, d’amant et d’ami, se réunissent dans mon sein; quand je pense que cet être seul , auprès duquel le monde et toi-même disparaissent à mes yeux ; quand je pense que Cécile ne sera pas mon épouse , que je l’ai arrachée à tout ce qui faisait son repos, et quelle périra par moi: alors , mon ami , la force de penser et de vivre me manque ; le désordre s’empare de tout mon être, et je sens que ma raison m’abandonne.

Ah ! que je la conserve quelques jours encore!....

CÉCILE

Cécile en me quittant m'a appris quelle allait passer quelques jours avec sa mère et le chevalier de Saint- Julien , au vieux château îles Bruyères qui appartient à M. d’Amercour.... Elle m’a promis que nous nous y verrions encore une lois avant le retour de son père.

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