‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Cécile, ou les passions. Tome 2Chapitre 20 sur 41 · PHILIPPE ET BÉRENGÈRE · texte numérisé non relu

PHILIPPE ET BÉRENGÈRE

Vers la fin du règne de l’exécrable Louis XI, ce tyran farouche, renfennédans le château du Plessislcs-Tours, voulant récompenser son compère Tristan de ses bons et loyaux services , lui fit don du domaine et du château des Bruyères. Cet exécuteur émérite des volontés du monstre couronné avait amené avec lui, dans cette retraite , ou plutôt dans ce repaire, une petite fille de treize ans et un jeune homme de dix-huit, que le roi avait confiés à sa garde depuis leur enfance et dont Tristan lui-même ignorait l’origine. Philippe et Bércngère (seuls noms sous lesquels ils aient été connus) vivaient, depuis deux ans, enfermés dans la tour des Archives, d’où ils ne sortaient que pour être représentés à Louis XI , qui venait, à jour fixe , tous les trois mois , s’assurer de l’état de ses jeunes prisonniers.

CÉCILE

La dernière visite qu'il leur fit le 20 mars 1482 , fut beaucoup plus longue. Le roi les fit dîner avec lui, dans la chambre à coucher de son compère, s’assura de leur progrès dans tous les genres, les combla de caresses qui furent assez mal reçues par le jeune Philippe, et les quitta en disant à Tristan, après avoir baisé l’image de Notre-Dame d’Embrun attachée à son bonnet: Demain;.... la poire est nuire.

Leur arrêt était prononcé ; rien n’en pouvait retarder l’exécution. Le lendemain, à la pointe du jour, Tristan lui-même fit descendre Philippe et Bérengère, attachés l’un à l’autre par un bras, dans le cachot souterrain dont il ne referma la porte qu’après avoir entendu trébucher sous eux la trappe des oubliettes.

Par un miracle que l’auteur du manuscrit explique d’une manière naturelle, l’infernale machine qui devait mettre les jeunes infortunés en lambeaux , les descendit sains et saufs au fond de l’abyme. Philippe que son courage et sa présence d’esprit n’avaient pas abandonné dans ce terrible moment, s'occupa d’abord de détacher son lien ; un hasard plus heureux peut-être que celui de sa chute , lui fit trouver dans la poche de sa soubreveste un petit ustensile de ménage dont il s’était servi plus d’une fois pour rallumer sa lampe pendant la nuit ,

dans la chambre de la tour. Il en fit usage avec assez de succès pour éclairer un moment le gouffre où il était plongé , et pour fixer l’étincelle bienfaisante dans un petit foyer qu’il alluma au moyen de quelques morceaux de ses vêtements et des débris de végétaux dont ce cloaque était tapissé.

Après avoir rappelé les sens de sa petite compagne, au moyen des gouttes d’eau que la terre laissait transsuder autour d’eux, Philippe et Bcrengère en vinrent à regretter que le sort leur eût conservé quelques heures de vie, pour les laisser lentement périr dans les tourments de la faim.

Ils commençaient à en sentir les angoisses, quand Philippe se levant avec fureur : « Il me reste assez de force , dit-il , pour ne pas mourir sans vengeance ; » et ce malheureux jeune homme essaie de remonter dans le cachot supérieur, à l’aide de la machine homicide qui les a descendus dans les entrailles de la terre : il y parvient, mais la porte de fer du cachot est fermée; n’aurait-il fait que changer de tombeau? En tâtonnant, sa main rencontre une grosse corde perpendiculaire dont le bout est fixé à un anneau; il s’y cramponne, la détache, et dans le même moment il se sent enlever à une très grande hauteur. A la clarté de la lune, il a reconnu le palier où il se trouve ; il conduit à la salle d'armes qui précède la chambre à coucher de Tristan. Philippe

CÉCILE

y entre , se saisit d'un poignard attaché à la muraille, pénétre sans obstacle par la porte secréte qu'il connaît, jusqu’au pied du lit du monstre qui dort; il le réveille par ces mots : La poire est mûre, et le poignarde.

Le coup terrible qu’il a frappé n’a pas interrompu le silence qui régne dans le château; l’intrépide jeune homme en connaît les détours, il va s’approvisionner à l’office des objets dont il a le plus pressant besoin, et court se replonger vivant, à travers les mêmes dangers, dans l’abyme où Bérengère n’attendait plus que la mort.

Heureux d’avoir satisfait sa vengeance , Philippe ne songe plus qu’à sa jeune compagne : l’expérience qu’il vient de faire avec tant de bonheur et qu’ils pourraient répéter ensemble, ne leur laisse cependantaucun espoirde salut ; Tristan est mort, mais son odieux fils aussi cruel que son père , mais Louis XI, vivent encore ; ils auraient bientôt ressaisi leurs victimes. Cet abyme a conservé leur vie, il en protégera le cours; peut-être existe-t-il quelque issue : c’est à cette recherche qu’ils vont consacrer le temps dont ils n’auront plus que leurs besoins pour mesure.

Us touchaient à la fin de leurs petites provisions, et Philippe lui-même ne songeait pas sans effroi , à remonter dans la tour pour s’en procurer de nou-

velles, lorsqu en passant dans une espèce de galerie souterraine qu’ils avaient déjà déblayée dans un assez long espace , ils découvrirent un canal en maçonnerie, que Philippe reconnut pour un ancien aqueduc. «Courage, Bérengère, s’écria-t-il, nous sommes sauvés. » Ils l'étaient en effet : après une heure de marche , sous une voûte dont vingt siècles n’avaient pu détacher une seule pierre, ils revirent la lumière au sommet d’une de ces oollines dont le lac de Soing est environné.

Dès ce moment leur plan est fait; le miracle, auquel ils doivent la vie, est pour eux-mêmes la preuve d’une mission divine; ils ne rentreront pas dans la société des hommes, et ne se feront connaître à leurs semblables qu’entourés du prestige d’une existence surnaturelle. Plusieurs apparitions nocturnes aux bords du lac , au haut de la tour, les ont déjà signalés à la superstition publique. La mort de Tristan , celle de son fils qui ne lui survécut que de quelques mois, la maladie mortelle dont le tyran du Plessis-les-Tours est frappé, sont l’ouvrage de la fée Argine et de l’enchanteur Abdel (c’est le nom que leur donnent les paysans de la Sologne, dont ils sont à-la-fois la terreur et l’amour).

Établis d’abord dans la partie la plus exhaussée et la plus commode de l’aqueduc , ils communiquent à-la-fois dans la campagne et dans la tour des Bruyères , et telle est l’épouvante qu’ils y répandent,

CÉCILE

que les habitants du château finissent par la leur abandonner tout entière.

Quelques années s’écoulent, pendant lesquelles il est permis de croire que l'amour vint embellir la solitude des deux jeunes magiciens; car, en poursuivant la lecture de ce manuscrit, on retrouve plusieurs fois Bérengère dansant avec ses deux filles autour du Chêne des Dames, à la lueur des feux follets qui voltigent de branche en branche.

La suite de ce grimoire de vingt écritures différentes, la plupart indéchiffrables, ne contient que des notes sans ordre et sans dates, entremêlées de recettes, de formules, de prédictions; mais cependant on peut encore y trouver la preuve que la famille souterraine, dont Philippe et Bérengère furent la souche , s’est perpétuée sans lacune et sans mésalliance depuis le milieu du quinzième siècle jusqu’à nos jours; que pendant ce laps de temps elle est restée en possession de la tour du château des Bruyères, d’où je viens de la déloger impitoyablement et sans examiner si ses droits de propriété, moins légitimes que les miens , ne sont pas plus sacrés

• Cette anecdote, fondée sur une vieille tradition du pays, se trouvait en effet consignée dans un manuscrit que je me souviens d’avoir vu dans 1a bibliothèque du cbàtcau d'Hcrbenux , appartenant à la famille Maurcpas. ( Note de l'Éditeur. )

Cécile, tu ne me reprocheras pas cette injustice quand tu sauras le projet que j'ai formé.... Nous avons aussi nos Tristan et nos Louis XI.... et nous habiterons la tour des Archives!

LETTRE LXXXYI.

CHAULES d’épival a madame d’houdetot, POUR REMETTRE a madame de neuville 1 .

Beauvoir, dix heures du matin, >787.

Revenez, ma tendre amie, mais ne pressez pas votre retour. Ilélas! il n’est plus temps.... madame de Clénord aura cessé de vivre quand vous recevrez cette lettre.... Pauline, par qui je reçois cette affreuse nouvelle, ne l’a apprise elle- même que depuis quelques heures. J’ignore les raisons de M. de Clénord pour avoir caché à tout le monde l’état désespéré où se trouvait depuis huit jours sa malheureuse épouse, mais j’ai su de lui-même qu’il avait fait partir hier mademoiselle d’Obson 1 pour Nice, avec l’ordre de ramener sa fille. On m’assure que des prêtres, du choix de M. de

• On reconnaît encore ici une lacune de plusieurs lettres.

* La gouvernante de Cécile.

LETTRE LXXXVI. 1 5g

Clénord , se sont emparés des derniers moments de sa femme, et (j’ai plus de peine à le répéter qu’à le croire ) qu’on a exigé d’elle , avant de recevoir les sacrements, quelle rétractât le consentement qu elle avait donné par écrit au mariage de Cécile et d’Anatole.

Chaque ligne que je trace déchire votre cœur, je le sais; mais de quoi servirait-il de vous laisser ignorer quelques jours de plus un pareil malheur?.

A huit heures du soir.

Elle n’est plus.... Je me hâte de retourner aux Bruyères, où j’ignore comment je m’y prendrai pour instruire Anatole de la perte qu’il vient de faire. Je suis encore forcé de vous faire partager les inquiétudes qu’il me donne: depuis quelque temps l’exaltation de sa tête augmente, et le moindre ébranlement peut altérer sa raison. Hier, avant mon départ, il m’a entretenu sérieusement du projet de conduire Cécile, aussitôt son arrivée, dans la tour des Archives, et d’y mener avec elle la vie de la famille des Bohémiens que nous venons d'en chasser.

P. S. Ci-joint un billet ostensible que vous pourrez communiquer à Cécile.

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