‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Cécile, ou les passions. Tome 2Chapitre 22 sur 41 · LA MÊME AU MÊME · texte numérisé non relu

LA MÊME AU MÊME

Pia* d’espoir! Cécile est perdue pour nous.-.-.. La présence de son père a déoit^é de son Sort. L’état où elle était lorsqu’il arriva-hier à quatre heure» de l'après-midi, attendrit un moment ce, cœur dè bronze, et la douleur dont sa fille lè vit pénétré' parut adoucir la siennoi La source (les larmes se rouvrit, et les convulsions s’apaisèrent. 'iîlle fte se lassait pas d’entendre parler de sa mère, et © pieuse ' douleur recueillait avec avidité les dernières paroles sorties de sabouGbe: Gro irez-vous que ce' père inhumain choisit un pareil moment, pour lui montrer l’éerit fatal dont un prêtre fanatique ou'eriminel avait fait le gage du viatique qu’il ne voulut adminfftrer qu’à ce prix à madame de Clétford au tnoment d’eXpirer?

Après avoir lu ce papier et l'injonction qui le ter-

CÉCILE

minait» dans laquelle madame de Clénord conjurait sa fille de. renoncer à Anatole et- d’épouser le comte de Montford, Cécile regarda son père avec une expression de terreur. et de désespoir où j’aurais dû vcjjr la résolution qu’elle allait prendre. Sans exprimer line plainte, elle demanda la permission à son' .père de se- retirer dans sa chambre pour y prendre quelque repos jusqu'au lendemain matin , où nous devions tous enserhble reprendre le chemin du château.

Cécile en nous séparant se jeta dans mes brâs, où je la tins quelques moments serrée , et sortit en saluant , mais sans. embrasser son père. Pendant les deux heures que je restai seule avec M. de Clénord, j’achevai de me convaincre quocet homme était sans entrailles,. et que ma malheureuse nièce allait vivre sous un joug d’autaût plus insupportable , quelle n’avait plus-de mère pour en alléger le poids. J’avais accepté cependant la proposition qu’jl m'avait. faite de rester à Beauvoir jusqu'à la fin du deuil de Cécile.

En passant devant La porte de sa chambre, qui ne communiquait avec Ja- mienne que pat le corridor, j'aurais été surprise qu elle en eût retiré la clef avant de m’avoir revue, si je n’avais réfléchi qu’elle avait pu craindre que son père n’y rentrât avec moi.*

J’étais si -horriblement fatiguée de la rout^que nous venions de faire, et des tourments de Cette dernière journée, que» malgré les chagrius et les

LETTRE LXXXVUI.

inquiétudés qui déchiraient mon.amc, je dormais encore à sept genres du matin , quand M. 4e Clénord vint frapper à ma porte, en me demandant si Cécile était chez moi. Effrayée dé cette question * je me lève à la hâte, .rentre avec lui dans la chambre de sa fille, elle était sortie : tandis qu’il court Interroger l’hôtesse et les gens de l’hôtel , je visite i’appartepient, je retourne tous les meubles, etje découvçe sous un flambeau dont la hoirie avait été consuruée tout entière, lin billet de Cécile qui portait tnon adresse, où je lis ces mots :

u Je n’ai plus de èeeours sur la terre ; je me réfugie daps les bras de Dieu ' je suis en ‘ce* moment au couvent de Laguîehe- M je n'en sortirai jamais. Pardonnez-moi , ma bonne' tapte, et n’oubliez pas •Cécile tout entière-. -, * •

Je viens de montrer ce billet à M- d.e Clénord^ ii se rend ap couvent , où je pai pas voulu l’aîceompagner..,. Adieu, monprni, p.laignéz^tnOi et venez qie voir à Champîleuryj je vais ’m y , rendre,. Je siÿs décidée à pe plus rèmettte le.pied à Beauvoir.,

i(16 ,cû:iXiK.v -

CH*KLES C ÉP1VAL à. VICTOR B’fepfVAL ‘ .

'Une heure du matin.

Non., mon.frère , non , mon ami , de quelque nécessité qpe Soit en ce moment nia présence à Rennes, je ne saurais même assigner dé terme à mon séjour dans les lieux où je suis. Les malheurs d’une famHle qné je regarde comme la mienne^ m’attachent t£i pins, irrévocablement que naîtraient pu le faire les liens qui devaient munir à' madame

de Neuville, et (qui peut-être ne se focmèroùt

jamais. . • • . . • '

Tous vous étonnez du silence que je garde avec vons /depuis deux. mois, et vous paraissez croire

1 On a supprimé une partie des lettres de Victor d’Épival à soit frère , et l’on n’a conservé que celles de Charles, qui se liaient à l’histoire d’Anatole.

qn entièrement absorbe dans mes projets d'hymen, je ne m'cp remets à vous des soins, de tous- mes iu»«v rets 'de fortune, qde pour évité»’ de me distraie quelques instants du sentiment dont mon cœur est rempli. Pourquoi suis-je obligé-, mon cher Victor, d’affliger votre amitié pour justifier la mienne, et de vous p»»ayer que je suis le phis malheureux des hommes pour vous empêcher de croire que j’en suis le plus ingrat Peu de mots suffiront : les d’eux mois desHcnceqUe vous me reprochez m’ont accablé des coups les phis affreux : madante de Cléaord est jmorte ; Cécile’ s’est jetée dans un couvent , et Anatole près de qui je veille en ce moment a perdu l’usage de sa raison'. *

Vous n’exigerez pas ‘de moi, mon frère', que ‘je soncfe mes blessures ouverts et saignantes ,. cl que jet vous retrace, dans leurs affreux détails, dés événements qui ont porté le désespoir dans l amé d’une femme adorable à laquelle j’allais êt»;e uni < vous le dirai-je enfin, la Vue des maux que j’ai maintenant sous les yeifx,, le spectacle effrayant afii dé- . lire d’Anatole , fait une sorte dé trêve - à tonte autre douleur, ou plutôt lès' réunit sur un seul’ objet.... 11 nie reconnaît encore..,. les médaclns ne croient pas* son mal sau§ remède,, si l’on parvient à l’assujettir A un traitement ; mais pour cela , il faudrait qu’on, pût lé décider à recçvoir lent visite, et "la réception qu’il

a faite au premier qui sert présenté, «est pas de nature A encourager lés autre»....

M m’appelle: adieu, mou cher Victor; je vous écrirai pour vous donner des nouvelles dé mon mallieurcux ami. Aimez et plaignez votre frèrÇ.

LlîT'.TftE <XC".

LETTRE SrC: .,.

PAUTHSE A UC^ILi:.

v » * : • £l»m||fl«o«y, u*f»% .• /•;•

II est donc vrai,, Cécile , tu ne veux point me voir; tu ne veux Voir personne ; mais suis-je quelqu’un moi? Ne suis-je pas l’amie de ton cceut, la Compagne de tan enfance? ne m’as-tu pas appelée oent fois ta sœur?.... Cécile, au nom 4e l’amitié, au nom Je tout ce qui te fat cher au monde , nô brise .pas' av«c , tant de cruauté le saint ncbud qui nous Ije; ne cliire pas le cœur de Pauline; les cruels t’ont causai bien des maux ! mais moi * que t’ài-je Fait"?.... n’as-tu pas toujours été te premier intérêt de ma vie?.?., le premier, Cécije !....-. et ta pourrais m'abandonner, sans pitié, sans remords?!... Non-, ce n’est -pas tavolonté que l’on m’g fait connaître ; non , tu-ne m’as pas interdit ta vue!.... Mais cependant c’est- madame de Neuville qui me l’assure ; elle-tnêrho n’a pu pénétrer jusqu ’4 toi; n importe, nous nous réunirons ; s’il est vrai , comme ‘ton père l’a dit

I Jo ÇÉt5l Lfi. *

au mien, que tu sois .décidée & tç faire religieuse, mon parti est p iis, jetpitterai moa-père ,.pa famille, etjirai m 'enchaîner au pied des mêmes autels 1 où j’ai déjà vù mourir nne'jmie.

Cécile, nous n'avons jamais été séparées; dans notre enfance te même berceau nous a souvent réunies' les premiers jours de notre jeunesse se sont écoulés dans ce cloître-oà ta yen* achever* ta vie; tu ne m'y attendras pas long-temps.... Madame de Neuville se charge de te faire’ parvenir, ce billet si

tn he die réponds pas , j’entendrai too süençe.

.1 jp&fa

fc.V \ -V';V* .* • V * "f. '

•.* ^ ef, I » •»' *1»- i

tETTK ti.wj. ;

1 J-* A - *. vV i > .... •; •

CÉCILE A .WCtlNE. : «V "n*.

Je croyais- impossiblp, mil. tendre amie/qne rien pftt aggraver mes souffrances ; ta lettre m’a'prouvé tpte mon coeur renfermait une source ^intarissable dé douleurs : il était. donc de nia destinée dé fjiire'le malheur de tous ceux qui mont aimée..., ' • -

Lorsqu à mon retour des Pyrénées (où mont- retenue défc événements que tu n’as pas dû connaître) , j’appris, en arrivant à Blois, que je naVâis plus de mère, et que l’autorité paternelle m’attendait, ponf m’itnposer lin jong qu’aocune puissance au monde n’aurait pb me faire subir , je ne puas conseil ipietjte mon désespoir : un amour funeste , invincible-* avait causé ma per^e et déirüit ?<* bonheur de toute ma famille;- peut-être, hélas! avait-il conduit ma mère au tombeau; et cependant, jitge\ Pauljne, dé l’horreur de ma positon; ce' néjt qu’au 'sein dé cet amour criminel, source de tant de maux, que yair-

iy2 ÇÉ(JILE.

rai* pu trouver Ja récompense' de mes longues douleurs.. ..... ...

Je in 'étais réfugiée au couvent pour éviter de rentrer Sous le toit puternçl ; mais , faut-il te l’avouer? j'y nourrissais l’espoir d éfi sortir bientôt, et de confier mon sort à celui qujs’en était rendu l’arbitre. Résolue à- ne point voir mon père, j’ai dû dans ces premiers moments me priver du bonheur de te serrerdans mes bras; mais jetais loin alors de regarder notre séparation comme éternelle. Un derniër coup du sort vient d’achever de briser mon cœur ; la raison d'Anatole s’est étcjnte dans les angoisses du désespoir. ‘Dès çe jour tout a fini pour moi ; j’ai résolu de mettre éntre le monde et moi .une barrière insur-

raontable, et j’ai cfioïsi. la mort la plus lente pour joiiir an moins de mes regrets et de ma douleur t tu en connaîtra» toute l’étandue, ma chère Pauline-, quand je t’aurai dit que mon amitié pour ma tante et pour toi n’est pas le lien qui me coûte le .plus à rompre, . ' . .

Pion, Pauline, je ne sortirai plus des murs oà je suis enfermée,. et- j’attendrai avec impatience la fin de mon noviciat ponr m’oncbaîner au pied des autelf : c’est là seulement qu’il m’est permis de vivre encore..., Mais toi, l’àuline, devant qui s’ouvre unesi loogue carrière de boubeur; toi, l’idole d’une famille ohérie, l’esg|wrdup amour vertueux, l'ornement . d’ua monde où tous les succès t’attendent ,

I,ETTRE XCI.

où tous les hommages te suivro n , tu viendrais m'imposer ici, le- remords d'un crime plus grand que le mien? Oui , Pauline , plus grand que le mien. J’afflige l’amitié, mais je .ne l’outrage pas; je qûitte un père qui ne m’a jamais aimée; tu abandonnerais un père qui te chérit, et qui voit en toi l’appui, la consolation, l’honneur de sa vieiHesse. La viè a perdu pour moi tout son enchantement : Anatole m’est ravi!.... Est-ce à moi de te rappeler que j ai un frère, et qup le même sentiment qui,m!éloigne à jamais du monde te fait un devoir dy rester?.... Ah! si quelque grandè infortune devait un jour t’atteindre; si.... (que le ciel te préservç d’un pareil malheur!) si tu avais à jamais à gémir de la perte de là moitié de toi-même, c’est alors, Pauline, mais seulement alors que ta viendrais chercher auprès de moi, dans la retraite où je vais aehejer «tes jours , ces consolations de l’amitié ‘qui ne peuvent avoir 1 d'effet que sur les cœurs éprouvés par les mêmes chagrin^.

174 CÉCILE

Page 1