CHARLES DÉPIVAL A VICTOR D’ÉPI VAL
; • : ' „ Des Bruyères, T 787: *
Il né reconnaît plus personne ! Madame de Neuville, qui vouait le voir tous les jours, a été témoin avant-hier du plus terrible accès de- dèoiençe qu’il eût encore éprcfuyé : elle n’a pu supporter ce spectacle sans s’évanouir-, je lui ai fait promettre quelle ne viendrait plus chercher ici des émotions dont la violence est au-dessus de ses fprees.
Vous vous souvenez, mon cher .Victor , qu’en vous parlant d’Anatole, dans toutes mes lettres, je vqus l’ai toujours représenté comme un dc.ces liommes’màrqnés par la nttture du sceau de la supériorité , et dont les passions seules pouvaient vaincre la destinée. L’état cruel où il est réduit , loin de changer mes idées à son égard , semble leur prêter urne nouvelle force; on dirait que, dans soif délire, Anatole abjure volontairement une raison vulgaire, pour se soumettre aux lois d’une plus haute intelli-
gence. Telle est, sur ce point, la préoccupation de mon esprit, que je recueille avec un soin religieux toutes les paroles qui sortent de sa bouche et toutes, les pensées qui s'exhalent de son coeur, sans avoir été soumises à la réflexion dont il a perdu l’organe.
Mon malheureux ami, qui ne voit plus en moi qu’un secrétaire que son vieux professeur de philosophie lui a envoyé d’Orléans, a consenti à ce que je couchasse dans sa chambre, pour me dicter, à toutes les heures du jour et de la nuit, ce qu’il a luimême intitulé Mémoires d’un Fou , un jour où il avait encore assez de raison pour s’apercevoir qu’il commençait à la perdre.
Il y avait soixante heures rju’il n 'était entré dans son lit; il vient de consentir à se coucher: il dort; son sommeil est calme , et j’en profite pour copier quelques fragments intelligibles de son manuscrit.