‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Cécile, ou les passions. Tome 2Chapitre 24 sur 41 · MÉMOIRES D’UN FOU · texte numérisé non relu

MÉMOIRES D’UN FOU

.... Je suis dans les ténèbres.... Je ressens je ne sais quelle chaleur vive et sombre; mon cerveau brûle, et pourtant ma raison s'éteint.... -le flambeau fume encore,. il n’éclaire plus !...’ Malheureux Anatole, tu ne peux même rassembler les débris d’une pensée autrefois puissante, d’une imagination autrefois active; la mémoire m'abandonne, et je me

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dévore dans la conscience de nia propre destruction....

. L’horizon s’éclaircit, les nuages s'effacent!.... Je le revois ce monde que je déteste; une puissance de pénétration, qui m'était inconnue, m’en découvre la profonde stérilité Science! esprit!

vertu! qu’est-ce?.... rien; le désespoir!

Si je suis, si j’ai vécu, j’ai senti tous les biens, tous les maux de la vie; l’amour!.... l’amour! Pourquoi ce mot, qui réveille en moi tant de ravissement, de douleurs, de voluptés, de regrets même, ne me rappelle-t-il pas son autre nom?.... Elle est là cependant; je l’entends, je la vois, et je ne puis l’appeler.... Elle viendra; que lui dirai-je?.... La pluie qui abreuye le sable aride et brûlant du désert n’y verse pas la fraîcheur et la fécondité..

Un génie m’a dit l’autre jour : « Tu feras le malheur de tous ceux qui t’aiment ;... tu seras une épouvantable calamite pour l’insensée qui attachera sa destinée à la tienne. » Il mentait; elle est bêureuse, et mon cœur 1 nage dans la joie....

D’où vient donc que je pleure?.... Misérable! tu l'as perdue, tu l’as tuée de ta propre main.... Dis au moins dans quel tombeau à fleur de terre tu as placé ses restes.

(U se lève, et parcourt la chambre à grands pas comme un homme qui entreprend une route.

Après une heure de marche, il s’arrête quelque temps immobile à lune des croisées qui donnent sur un vaste champ de bruyères, de l’aspect le plus triste; puis il revient s’asseoir et continue à écrire.)

Ces montagnes sont majestueuses, ces forêts sont belles , ces prairies sont riantes; de nombreux ruisseaux les arrosent. Cet œil de l’univers, qui s’ouvre pour lui rendre la vie, offre un merveilleux spectacle : je l’admirais jadis; mais cette gaieté de la nature n'est plus à mes yeux qu'une sanglante ironie, elle insulte à mes peines. C’est un désert, c’est une caverne qu’il faut au lion blessé....

Pourquoi ne pas mourir.... Suis-je un lâche?.... Non; mais j’ai tout oublié; je ne sais plus comment on meurt : pauvre moi !

(Il pose sa plume, appuie sa tête sur scs mains, et fond en larmes. )

L’orage vient de fondre sur la forêt ; la foudre a brisé les arbres.... le chêne est frappé , et ne tient plus à la terre que par quelques racines à demi brûlées.

Je mettrai un jour plus d’ordre dans mes pensées; aujourd’hui mes souvenirs sont confus comme des mystères ; mes idées se' suivent et ne s’enchaînent pas : des images surnaturelles, des fantômes extravagants m’environnent de toutes parts; encore si je pouvais les fixer!.... Je sais seulement que je viens d’atteindre le terme de mes jours.... La mort !

Cécile , t. 11. ta

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Non , ce n’est point elle encore.... c'est la vieillesse

Cependant ma trentième année n’est pas sonnée.... Les passions font des siècles avec des heures.... J’ai atteint le terme de ma vie....

Quels sont ces deux êtres bizarres qui forment des danses autour de moi , et me font signe de me joindre à leurs jeux? Je les reconnais.... c’est le Temps et l’Espérance. Que me veulent-ils, ces décepteurs de l’humanité?.... m’aider à supporter la vie.... Loin de moi cet affreux bienfait.... Ils rient d’un rire infernal, et me présentent un fantôme sous un linceul.... C’est elle!.... Qui?.... C’est elle, vous dis-je.... Quelle blancheur sépulcrale! quelle immobilité dans tous ses traits!.... Je t’ai laissée croissant au milieu des fleurs et des songes de l’espérance, jeune, brillante, heureuse, et maintenant.... regarde, je suis changé comme toi-même.... Ses yeux sont fermés.... elle dort....

(A travers la porte vitrée du cabinet où je vous écris, je vois Anatole assis sur son lit; le mouvement convulsif dont sa tête est agitée, m’annonce une crise nouvelle. Je me hâte de fermer ma lettre.)

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