‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Cécile, ou les passions. Tome 2Chapitre 26 sur 41 · AVEC LES IMMORTELS · texte numérisé non relu

AVEC LES IMMORTELS

« Ah ! vous voilà ; vous sortez de vos tombeaux ; les catacombes littéraires s’ouvrent. Pauvres immortels, que vous avez dormi long-temps ! vos contemporains vous encensaient ; que de louanges ! que de vanité ! que de fumée ! conquérants d’une gloire étemelle.... plus inconnus que le plus humble artisan de nos villages !

« Mais je veux lier conversation avec vous.... Sortez donc de la poudre érudite, momies ensevelies sous vos propres cendres ! Controversistes , annotateurs et annotateurs des annotateurs! grands hommes.... je vous évoque.... paraissez.... Les voilà !

« Je savais bien que ma puissance intellectuelle triompherait de leur sommeil, et que je parviendrais à réveiller leurs fantômes, .le les ai vus tous, rangés en bataillons poudreux; in-folio, in-quarto, in-douze, chargés des honneurs de leur siècle et de l’oubli des siècles. Du sommet de chaque volume s’échappait une tête, ou chauve, ou chevelue, blonde , grise , chenue, chargée d’un mortier, d’un capuchon, d’un froc; tous les costumes du monde, étaient là, devant moi, et mille voix criaient : «Ma gloire, mon immortalité! moi! moi! moi!

CÉCILE

— Qui, vous?

— Nous sommes immortels! je suis immortel !

— Je suis immortel!

— Honneur à mon génie! gloire à ma plume!

que la postérité me vénère !

Vous parlez trop haut et trop vite. Attendez,

chacun aura son tour. Que vos immortalités veuillent bien procéder par ordre. Çà, qui es-tu, toi?

Je suis Jérôme Tolbius, Gretserus, Swertius,

Magirus Bucholcerus, Melchior Adam, Jean Bullart, le grand Poccianli; je suis Jason Denores, Spizelius, Obert Gifanius, Christophe Laudicus ; je suis Bochius, Jean Bliodius, Pierre Scavenius, Flaccus Blondus, et Ballhazar Boniface; je suis le docte Baudius, et l’érudit Gaspar Barthius, et l’admirable père Goulu !

— Et tous mortels !

— Immortels! immortels!

— Si j’en connais pas un, je veux être pendu.

Quoi! tu ne savais pas que le doux Bochius ,

prince de la poésie, a mérité le titre de Virgile 11 , suivant Fa 1ère André, à la page 1 4 * dc sa Bibliothèque belgique ! »

«Je fis signe que non: alors tous ces grands hommes se mirent à crier à-la-fois : « Haro sur l’ignorant! ne connais-tu pas non plus Bernardin Ochin, Sixtinus Amama, Joachim TVestphale? La

couronne de Ileshushius et de Schlupelbergius estelle flétrie à tes yeux? N’as-tu pas entendu parler de Robert Ilolkot , d 'Augustin Niplius, du père 7erillus, Frulerius, de Nevizan ? Faudra-t-il te nommer Jean Daurat, Blondel l’universel, Blondellus , Cumpanella, et le miraculeux Jean Gayet , et Galeoltus Karisbergius de Ilasni.

— Mais non, messieurs; non, de par tous les diables, personne aujourd’hui ne se doute que vous ayez été.

— Impossible, reprit vivement un in-folio; je suis Galeoltus Karisbergius de Hasni. Je suis vieux; mais le génie n’a point d’âge. Le célèbre Philippe Canonheri, le grand O laits Borrichius , le spirituel Paganinus Gaudrulius, ne parlent que de moi dans leurs ouvrages.

Que leur destinée vous console ; on ne pense pas plus à eux qu’à vous.

— Et moi, moi, le grand Blondel, qu 'Etienne de Courcellcs nomma un prodige de mémoire, un foudre d’éloquence, l’esprit le plus pénétrant de l’univers?

— Et moi, l'une des immortelles gloires du règne de Chartes IX, moi Jean Daurat , dont Papyre Masson a fait l’éloge!

— Prodiges, merveilles, astres de votre temps, votre temps est passé.

— Quant à moi, s’écria un gros docteur de Sor-

bonne, je ne crains rien de pareil. Ma gloire est écrite en caractères célestes. J’ai imprimé contre les hérétiques, la Fournaise ardente pour évaporer tes eaux de Siloë et corroborer le feu du purgatoire. Vous reconnaissez le grand Cayet, l’oracle de toutes les langues, commcdisait l’élégant Antoine Délavai , en son Dessein des Professions nobles, à la page 322 .»

«Je me trouvais en face de tous ces amourspropres furieux, auxquels je répondais tour-à-tour: «Non, vous netes pas immortels; vos contemporains ont eu beau vous flatter, vous êtes oubliés, très oubliés; vous reposez comme les rois d’Égypte dans leurs pyramides, au sein de quelques catalogues mortuaires que des savants infatigables ont préparés pour nous. Mais vous êtes pour le reste du monde comme si vous n’aviez pas existé. Vous avez beau secouer vos bannières, sur lesquelles je lis les régions qui vous ont vus naître. Gamurrini, Pierre Betussi, grands Italiens, l’univers ne s’embarrasse pas de vous.

— Mais moi, Slephano Guazzo!

— Inconnu! »

« Un petit homme bien paré s’approcha de moi d’un air pédant et écervelé qui tenait du grammairien et du poète.

« Je suis le Béni : eh bien ! la Crusca se débatelle encore? Ai-je assez convaincu ses académiciens d’ignorance? Le grand Baillet a eu tout-à-fait raison

de me promettre une place dans l’avenir, comme au défenseur de la langue Italienne. Tomasini m’a aussi rendu justice, en disant que j’étais connu du monde entier , ainsi que vous le verrez en son premier éloge, page....

— Bon Dieu 1 l’ami, ne triomphez pas si fièrement; la Crusca est oubliée; votre nom l’est davantage....

— Per Bacco ! interrompit un cardinal petitmaître! comment cela ne serait-il pas? il faut être comme moi, poète et philosophe pour vivre toujours. Les ouvrages qu'on n'oublie pas, ce sont, par exemple, mes Discours Azolains. Vous savez qu’on en a fait cinq éditions; on n’a parlé que de mes livres ; ils étaient dans le boudoir de toutes les femmes. Ah çà ! je vais les réimprimer; que vous semble de l’entreprise?.... »

“ .... Pour toute réponse je lui tournais le dos, quand un autre s’approcha de moi. C’était un gros homme, aux sourcils épais et noirs, à la barbe grise, que suivait un petit chien noir et blanc.

— A ce petit chien seulement vous auriez dû me reconnaître ; l’univers s’est occupé de mon chien. J’avais , de mon temps , la réputation detre un si grand homme , qu’on voulait absolument que ce petit chien fût le diable. C’est ce que mon domestique Wyer, à qui j’appris le latin, a eu soin de consigner dans ses Mémoires. S’il faut , après cela , vous décliner mou nom , je suis Cornélius Agrippa.

CÉCILE

— Ah ! oui; vous êtes ce fameux Cornélius Agrippa que l’on faillit brûler cinq ou six fois comme sorcier; auteur du traité de Vanilale scientiarum ; supérieur à votre siècle , et pourtant oublié du nôtre, comme tous ces messieurs. »

« A ces mots, prononcés avec humeur , le concile littéraire devint un théâtre de tumulte.

« Apaisez-vous ! apaisez-vous ! N’avez-vous pas joui, pendant votre vie, de la renommée qui vous revenait? la postérité est juste.

— Ah! ah! ah! s’écria un jeune homme, vêtu à la Louis XIV , et qui se barbouillait le nez de tabac ; mes pauvres auteurs, il faudra que je mette en sonnets la gloire de vos mésaventures et les mésaventures de votre gloire : ce sera curieux !

— Je te connais, beau masque : tu t’appelles Benserade; si je m’en souviens , tu étais un bel esprit.

— Qui en douterait? j’ai, comme l’a très bien dit

Perrault, ajouté un nouveau genre à la poésie antique ; et Pclisson , en me décernant la palme immortelle que j’ai méritée, m’appelle [égal des anciens, sans être leur imitateur. Eh bien! mon cher! mes rondeaux sont-ils toujours lus ? Que préférez-vous , de Job ou d 'Uranie? Vous vous taisez; je vois que vous êtes uranien : c’est cependant le parti du mauvais goût.... Cette pédante duchesse de Longueville tenait aussi pour les uraniens contre le prince de Condé. » . .

(Ici, comme fatigué d’avoir conduit pendant long-temps, dans une direction presque conforme aux lois de la raison, le fil de sa pensée errante, notre ami a, tout- à- coup, interrompu sa prosopopée érudite, et dessiné, sur un feuillet blanc, plusieurs têtes de docteurs environnées d’une auréole ; il a écrit ensuite au sommet d’une page blanche , en caractères d’une dimension énorme , le mot

Page 1