GLOIRE
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«Allons, défile devant moi, bon Philippe Bérauld; prouve-moi par témoins que tu as dépassé , en fait degénic, les facultés humaines, et cite , pour me convaincre, une phrase où Érasme, le Voltaire des théologiens , te donnait l’immortalité.
« Montre-toi , Gaspard Barthuis , suivi d’un immense tombereau chargé de livres et portant cette inscription de Bayle: «L’imagination est étonnée «du grand nombre de ses ouvrages. Je ne sais si « ceux qui blanchissent dans la poudre d'un greffe «ont écrit autant que lui.... » Et ces mots plus magnifiques encore de Scaliger : « Il est né un génie pour [ immortalité ; c’est Barthuis. »
«O mes amis, rions de l’immortalité de Philippe Bérauld! rions du sublime génie de Barthuis et de
CÉCILE
la pompeuse formule employée par le grammairien délia Scala....
« Mais une bande d'écrivains anglais, commandée par un nommé Sackville et le grand John Lily , s’approche de moi fièrement. Sidney , auteur de l'^rcadie, sort des rangs pour aller donner la main à l’auteur français de YAslrée. Tous deux également vantés de leur temps, sont tombés dans une obscurité semblable. Je vois passer devant moi Jean fVallis , Guillaume de Malmcsbury , Cambrensis , poète, historien, savant et philologue; le fameux Reboul, qui paya les pasquinades de sa vie et qui fut décapité à Home ; G. Bigot , le roi des philosophes ; Théodore Gaza , Jean Camerarius , Joseph dExeler, Barclai, si célèbre dans son temps , que les femmes même se disputaient la gloire d’avoir lu scs œuvres, et pourtant l’originalité, l’audace de sa pensée, n’ont pu le garantir de l’obscurité fatale où il est plongé. Foule illustre, vous êtes engloutie dans le même oubli : la littérature, comme l’Océan , a renouvelé mille fois ses vagues depuis votre mort !
«Vont-ils me tuer? Quelle fureur respire dansleurs regards! J'aperçois dans un coin Scioppius, le chien de la grammaire , tout prêt à me lancer à la tête un de ces in-folio que l'infaillible pape Urbain VII décora d’un beau bref, au roi des érudits. Je vais essayer
les forces de mon éloquence, et tâcher de calmer leur courroux.
«Messieurs, grands hommes, génies sublimes, magnifiques écrivains , je n’ai pas eu la pensée de rabaisser vos sublimités. Loin de moi l'idée téméraire de récuser vos titres de gloire! Je sais tout le mal que la plupart d’entre vous se sont donné pour atteindre à l'immortalité. Castellan que voici ne buvait ni ne mangeait : il s’enveloppait la tête d'une vieille couverture, dormait trois heures, et se remettait au travail. Scioppius a fait de même pendant plus de quarante années. Vous avez tous construit, en votre honneur , des pyramides de livres. Hélas ! je vous cite des faits : ces monuments sont en ruines : ou ne lit plus même Jean Bodin , homme d’esprit et d’érudition , que l’on a long-temps regardé comme un ange plutôt que comme un homme; encore moins le célébré John Lily, le Sans-Pareil ( the Unparalleled ), ni Siméon de Burham, ni Benoit de Saint-Pétersbourg , ni Jean Ilarvil de Saint-Alban....
u Le haro devient général....
— C’est fort bien, reprit aigrement un poète italien que je reconnus pour être le cavalier Marin; mais enfin, monsieur, l’immortalité n’est pas une chimère. Indiquez-nous, vous qui vous montrez si difficile, les moyens de l’acquérir ou de la conquérir. Quoi! il ne reste plus un seul souvenir des écrivains des siècles passés !
CÉCILE
— Je te réponds à toi qui semblés parler raison. Eh bien! sage rimeur, apprends que toutes les immortalités nuisibles ou inutiles aux hommes sont nulles. Venez pour apprendre à ces pédants ce que c’est que la véritable gloire: Grotius, restaurateur du droit politique; Montaigne, observateur si vrai; Dante, qui as stigmatisé dans ton enfer les crimes d’un temps barbare! Voltaire, Montesquieu, Rousseau, vous tous, lumières du monde, à qui nous devons le sort moins affreux de nos enfants et de nos femmes; génies qui avez dominé par la pensée, et laissé aux pédants le soin de la phrase et le choix de la citation ! Mais vous, théologiens subtils, scolastiques armés d’arguments, immortels d'un jour, d’une heure, allez, retombez dans le néant qui vous appartient ! »
« Attendez.... Qui êtes-vous, mon révérend père? sous cet habit de moine votre démarche a de la grâce; vous parlez en vous écoutant, mais votre voix est si douce.... si douce....
— J’aurais tort d’attacher beaucoup de prix à une célébrité acquise par trop de malheurs. Vous voyez eu moi Pierre Abélard. Ma lutte avec Bernard, l’Europe attentive à ma gloire, mon explication sur le mystère de la Trinité, l’explication qui la suivit; toute ma vie est trop connue pour que je vous en entretienne.
— Abélard! toi que l’amour d’Héloïse a rendu
célèbre à jamais ! Amant malheureux ! que je te presse sur mon cœur : tes seules amours font ta gloire. Viens me dire combien elle t’aimait, combien tu l'aimais.... Comme moi.... »
(/ci se termine te manuscrit; les traces des larmes d Anatole en ont effacé les derniers mots.)
LETTRE XCIY.