ANATOL| 4 MADAME DE NEUVILLE
, Boaugency, 1786.
Quelle réponse exigez-vous de moi ? quelles expressimi^pQurront vous donner une idée de mes regrets, de mes douleurs, de mon désespoir? Croyezmoi , ma sœur, quelque amers que soient vos reproches, ils sont bien moins cruels que ceux que mon cœur m’adresse. Combien je suiseoupaidel...
Coupable, sans doutt^; mais, chère Émilie, pourrais-tu cfoire^ qu’une fatalüé inévitable ne présidât pas à tant de malheurs? Pourquoi-la seule femme dighe de tant d’amour était-elle celle que la société me fait un crime d’aimer ? pourquoi l’ai— jé vue ? pourquoi , en venant chercher sous le toit paternel le bonheur et la paix , ai-je rencontré un éternel sujet de douleur et de repentir ? Sous quel astre infernal suis-je né !
Ma sœur, ma tendre sœur, dans le délire où je suis , j’assemble des mots et ne puis lier des idées....
CÉCILE
Ordonne, Kniilib, taut-il m’éloigner pour quelque temps, pour toujours?. le partirai, je retournerai dans cette Amérique nouvelle où j ’aurais pu mourir avec quelque gloire ; peut-être effacerai-je tous ces souvenirs de mot* coeur ; peut-être...?.
Ah ! ma chère sœur, à quoi tient notre malheureuse existence? Vois-moi anéanti, perdu à jamais, sans espoir, sans avenir, dévoré dcyemords , poursuivi par le passé , bouleversé par le présent, et ne voyant dans les jours ou les années qui me restent qu’un long sujet de désespoir.
Je ne demande pas à te voir, à t’effrayer de mes remords ; mais prends pitié de ton mtSheureux frère; mais écris- moi , parle-moi d’elle; d’elle, que j’ai précipitée dans l’abyme , et que je ne voudrais pas rendre à l’innocence au prix de cet amour forcené qui fait mon crime et son malheur.
CHARLES A ASATOLE.
• Beauvoir*. 1746*.
En fp rendant compte de la scène qui «est passée hier à Beauvoir, et dont je suis encore profondément ému, je ne ménagerai point ta sensibilité; il y a des fautes, dont il faut porter la peine intérieure , et que l’amitié même ne doft pas chercher à affaiblir. * . - . ...
M. de Clénord, aptes avoir présenté le comte à Cécile é comme madame de Neuville m'a dq te l’avoir raconté),: dès le lendemain a signifié à Sa fille que. son intention était dç voir bientôt terminer un mariage illustre (je me sers de- sôn expression), qui conduisait Cécile à la cour, et alliait sa famille à l'une des plus grandes maisons de la France et de l’Angleterre. Cécile n’avait d’abord répondu que par des larmes , et sa mère , qui ne voulait que gagner du temps, s’était bornée à oppo-
CÉCILE
ser aux vœuin^son mari l’extrême jeunesse de sa fille. . •
Quelques jours s’écoulèrent sans que M. de Clénord revînt à la charge, et nous commencions à espérer, sinon qu’il eût renoncé à son projet, du nioins qu’il en avait ajourné l'exécution. Juge de notre douleur et de notre étonnement, lorsque hier au soir, à la fin dn souper, où se.trouvaient le comte de Montford et toute la famille d’Amercour, il invita, de l’air le plus solennel, la société à passer dans son cabinet, où nous trouvâmes mj notaire, assisté de ses deifx acolytes. A cette, vue, Cécile, à qui le comte donnait la main ; le quitta brusquement , et alla «e réfugier entré sa mère et sa tante , en les regardant l’une et l’autra avec un sentiment de terreur dont je n’oublierai janiais l’eïpêession. Quand tout le monda fut assis, ‘M. de Clénord prit la-parole, et prévint 1’assernblée qu’il s’agissait du Contrat de mariage de sa fille. « De mon* mariage! s'écria-t-elle en se ' jetant dans lés bras de sa mère. — D’Où naît votre surprise? reprit avec beaucoup de sang-froid M. de Clénord; depuis.pfbsieurè jours n’êtes-vons pas prévenue de la recherche honorable dont vous êtes l’objet?*— Je me flattais, continna-t-elle' avec timidité, qiie mon père interpréterait mon silence, et que monsieur (s’adressant an comte) croirait devoir s’assurer de mon consentement après avoir obtenu celui de moù père.
-r-J’avotte, mademoiselle, répondit M. de Montfond, que je me croyais suffisamment qptorUé.par votre silence, auquel mon amour et, m*n respect pour vous ne me permettront jamais de chercher un motif'étrauger-à cette pudeur dont je me plais à voir en vous le modèle. — Nous avons peut-être été un peu vite, interrompit M. de Qlénord , mais l’emprçssement dn comte est trop flatteur pour-quc ma fille puisse s'en plaindre.... Passons à la lecture du contrat. » •
A ces mots , Cécile , entraînée par une émotion violeqte quelle ne pouvait plus maîtriser : >< île déclare, a-t-eUe.dit d’une voixétoirffée par ses larmes, qup je ne veux point me marier. — Peut-être 1 , dit Mqntford en s'efforçant de sourire, aurait -on pu réserver cette scène pbür une qpcasion moin* solennelle; mais puisqu’on m’ob^ge à y prendre "part , je prierai mademoiselle Cécile de ne point me donner l’air, aux yeux de $ps amis, d’un homme qui veut faire violence à son inclination. Je la prie de se souvenir qu’elle a pu se familiariser depuis plus d'un an, qu’elle a reçu mon premier hommage, avec l’idée d’une alliance dont j’ai l’amour-propre de croire qu elle pourrait être fière. — Cécife ne répondait pas ét fondait en larmes dans les bras eje sa mère qui la serrait , *en pleurant, çontre son sctb. M. de Clénord, moins touché des pkûrs de ss fille que du mécontentement que témoignait fc
4o Cécile.
comte de Montford, essayait de prouver à ce deruier que l^douleur à laquelle s’abandonnait Cécile, était l’effe» de là surprise et de la modestie; il allait * insister pour que l’en commençât la fatale lecture, lorsque madame de Neuville s’adressant au comte : .
» Mon. frère a raison, dit-elle; Cécile était d’autânt moins préparée aux viyes émotions qu’un pareil moment a dû lui faire éprouver qu’il avait été convenu qu’il ne serait question de mariage pour elle qu’au retour des eaux, où elle doit m’acconjpagner et qui lui sont également prescrites; je suis certaine qu’il n’entre point dans le» intentions de * M. de Montford de changer quelque cho.se à nos projets , et qu’il ne voudra pas -arracher un consentement qu’il peut un jour obtenir. » Cette observation de madame (je Neuville, faite à propos et de ce ton d'autorité que gi lui conquis, eut tout l’effet que l’on pouvait emattendre. M. de Montford qui prévoyait de la part de Cépile un. refus formel dont il était bien loin de soupçonner la véritable chuse, se pressa d’accepter un délai qu’il eut larr de prendre pour un engagement ; M. de Clénord qui commençait à craindre les suites d’una lutte entre son autorité et le désespoir de sa fille, ne crut pas devoir se montrer plus exigeant que celui qu’il appelait déjà son gçndre; et Cécile, à qui l’im,minencc du péril faisait voir un moyen de saint dans une circonstance qui en éloignait la menace,
témoignait «a reconnaissance au comte avec un sourire si tendre, qui] faut pardonner à ce dernier de s être mépris au sentiment qu’il exprimait.
Tu seras heureux d’apprendre', «ion ami, que madame de NëUville, qui ne voulait pas donner aux parties belligérantes le temps de la réflexion , a cru devoir avancer son départ de quelques jours, et que ta sœur, et ta nièce partent' demain pour Baréges. • .
P. S. Madame de Neuville a exigé que je ne fisse partir ma lettre que ce soir, dans la crainte assez probable que tu fisses la folie d’aüfcr les attendre * sur. la grande route : quand tu recevras ce message’ les chevaux, de poste sjurodt mis soixante-dix ou quatre-vingts lieues entre vous. ,
CJÊCILE.
CÉCILE A ANATOLE
• >Reauvoir f 1786.
.lé vais partir; dans deux heures je m’éloigne pour. la première fois des rives - de la Loire... Je fe quitte' sans te -voir, toi qui fais ma destinée, toi qui seul peux m’estimer encore - après m’avoir rendue indigne d’estime... Mon ami, soutiens ma faible raison qui s’éteint; et, pour me consoler dans eette cruelle épreuve, dis-moi qu’elle met un terme aux poursuites d’un Somme qui a. pu croire un moment qu’il obtiendrait la main de ta CéGile..\ Ma maiu !... l'insensé ne devait-il pas savoir que mon cœur, que ma vie, que tout mon être t’apparjient ? Hélas!... c’est un «crime, un crime an-dessus de la clémence céleste; et j’accuse celui qui a pu m’en soupçonner coupable !... C’en est fait, la vertH, l’innocence, la piété, tout a fui: -je reste seule avec mon amour, sans espoir, sans avenir; et pourtant sans remords.
Je ne me suis point couchée ; j’aurais craint que
le sommeil ne t’éloignât un moment de ma pènsée, dans cette dernière nuit que je passe sous'le toit paternel... Je nèfface point oes mots ^dernière nuil, qu’un invincible pressentiment' a laissé* tomber de ma plume... Te le dirai-je, Anatole? poursuivie par l’idée que je ne rentrerai jamais dans ce chàteaH que je vais quitter dans quelques heures. .. je regarde tous lés objets avec ie sentiment douloureux dune éterpelle séparation. C’est dans cette chambre où je t’écris, que l’année dernière, à la même-époque, et presque au même jour, mes lèvres mourantes exhalèrent dans ton sein l’aveu coupable auquel ton cœur a si têndéement répondu. Tu in écrivais :• • Ce « que vous appelez votré crime est le mierrç ce que « vous nommez votre honte est la mienne : unis par « la faute, nous ne serons pas séparés par le châti- « ment. » • * •
Ente oonsacrant dq^ jours tjuetu m’avais rendus, j’ai rempli ma part dé notre destinée; mais tu n’as pasuchevé la tienne, Anatole: qu’importe maintenant crû finisse ma vie ? ellè est tout entière dans quelques mois qui t’qppartiennent encore... Ta carrière est plus vaste ; les hommes qnt une mission plus haute et plus étendue que la nôtre à remplir sur la terre. Après avoir vécu jrour mbr, songe-qu’il te reste à vivre polir ton-pays ; que n a-t-il pas droit d’attendre de toi, que tant de courage, de talent, et de grandeur dame, distingue du vulgaire,* dans
CÉClIJv
cette tempête politique dont ‘tu m'as tant de fois fait observer les lignes avanb-cour/eirrs ?
J’avais quitté la plume pour relire- vos lettres ; je la reprends après deux heures d'interruption. ... J’aurais voulu vous voir avant mon départ, j’en avais témoigné le désir & ma tante, et sa tendresse indulgente avait concerté avec votre ami le moyen de retrouVer quelques moments à Blois ; mais, la crainte d’y reilcontrer M. de Montford , qui est depuis quelques jours à Ménars , nous a forcés à renoncer à' ce projet. La pensée effrayante d'une semblable rencontre s’est tellement emparée de l’esprit de tna tante, quelle a avancé, de vingt-quatre'heures notre départ, pour que vous ne puissiez en .être instruit que le lendemain. .
Ainsi donc, mon ami, ce# un long adieu que je vous adresse... Quand vous reverrai-je? en qüels lieu??... Avec quel frémissaient d’amour et de terreur j écoute la-voix mystérieuse qui me répond !.. . Le jour paraît, et déjà le Bruit des cbevqux . quon attèle se fait entendre dans la cottr du château.' On entre chez mbi : c’est votre excellente sœur ; elle ne lit point ma lettre, mais elle veut, avant <jê la fermer, y ajouter quelques mots .
, «-Rien n-’est perdu si vous êtes raisonnable ; la 'lettre de Charles, qu£ vous recevrez en même temps que celle-çi, vou^dira ce' qui s’est passé à Beauvoir, et les événements qui- ont amené notre prompt
LETTRE LXil. 45
départ pour Baréges. Notre retour est fixé par M. de Clénord ; mais vous concevez qu H dépendra de circonstances qu’il n’a pu prévoir. Anatole , votfs avez commencé à réaliser la prédiction d'une mèfe expirante; vos passions ont creusé sous vos Das uu effroyable abyme : n’achevez pas la ruine de celle que vous avez enchaînée à •votre dèstin; et souffrez du moins les avis de ceux qui pourraient vous adresser de si justes reproches. N’allez pas à Beauvoir pendant notre absence , Vous pourriez y rencontrer le comte de Motitford , et sa vue exciterait en voys des transports que vous n’auriez ni la force ni le courage de contenir. . *
>< Noos ne Vous écrirons qu’une fois par semaine ; sotfgez, en noué répondant, que le traitement des. eanx, que nous allons suivre,- exige, dans l'état on nous sommes, dne parfait» tranquillité d esprit , et que lesjettres de nos correspondants , qui pourraient troubler le repos dé notre solitude, ae nous parviendraient pas. » .
CÉCM.E.
• LETTRE LXÏH
MADAME DE NEUVILLE AU CHEVALIER d'éPIVAL.
' • Toulouse., 17 86.
Nous l’avons emmenée , tibusTavons arrachée des
bras de sd mère; et nous voici au pied des Pyrénées. Avant de parler de notre séjour, je vous dois compte de notre voyage. Quelques incidents l’ont attristé, le plus important doit- vous être connu ; je vous le raconterai cependant, mon ami, ne fût-ce que pour vous mettre à même de comparer |es deux narrations. .
11 était cltaq heures du matin lorsque nous avons quitté^fleauvoir ; Cécile , quf ne sxtait pœi couchée, entra dans la chambre'de 'Sa mère à-qui j’avais fait accroire que nous ne partirions qn’après déjeûnor; elle se jeta à genoux aux pieds de son lit, reçut ses embrassements et sa bénédiction d’un air égaré, et . monta machinalement en voiture. Le postillon refermait sur nous la portière , ioréque Mfc de Clcnord ,
LETTRE LJJIII. . 47
à qui nous avions fait nos adieux la .veille^ mit la tête à. la fenêtre et nous prévint qu’il allait. descendre. Je savais tlop bien ce gu’à avait à nous dire , pour ne pas épargner à Cécile lechagrin dfe l’entendre ; je donnai l'ordre au postillon de partir , sans faire attention aux cris que l'on poussait pour npus rappeler. ’ . ,
Je tue gardais bien d'arracher en ce monieht la pâuyre Cécile 4 l’espèce d’anéantissement physique et moral où je la voyais plongée , et qui hti ôtait du moins la conscience des douleurs qu’elle éprouvait: nous gardions. le silence, je tenais sa main dans la mienne et j’épiais sur sa figure les mouvements de son ame.,Hépuis*notre départ ses yeux restaient fixés sur la Loire, mais il était aisé de voir que sa pensée en remontait le- cours. . ' . . ,
En passant devant Ménars , elle se détourna brusquement et pressa ma main contre ses lèvres. Je commençais à m’effrayer de' l’immobilité de ses traits, ef j’avais besoin de voir couler ses pleurs. Je prononçai .Te nom 8’ Anatole : à ce mot sa poitrine se souleva, et les souvenirs .qui l’étouffaient commencèrent à se frayer un passage;, je pleurai pour lui arracher des larmes; j’entrai dans tous scs sentimeftts et je'rendis le mouvement à son ame.abattue spus sa. propre énergie. « Songez , ma Cécile , lui dis-je .en la pressant sur mou cœur , qu’il ne vous reste d’autre* moÿen de récompenser n« tendre
CÉCII-E.
amitié , que de seconder nies efforts pour ramener h; calme dans vos esprits, et l’espérance dans votre cœur. Je sais que l'amour , ce sentiment doux et terrible , repoussé tout ce qui n’est .pas lui ; mais nous . sommes tous bien malheureux 5> pt nous ne pouvons attendre dé soulagement qUe de votre courage; prenez donc pitié de vous pour avoir pitié des autres*» . »''• k
La chère enfant se jeta dans mes feras , m’appela des noms les plus tendres et s'abandonna sans réserve à toute la' vivacité des émotions que j’ayais réveillées en elle... Que je me sus bon gré de n’avoir pas emmené de femme de chambre avec nous 1 * . . •
La contrainte que nous aurait imposée la présence
d’ut) titys, eût empêché Cécile de m'ouvrir son aine tout entière. Quel trésor inépuisable de bonté , de courage et d* amour I Oh , mon ami ! qu’elle» sont à plaindre ces aines privilégiées, ces âmes favorites delà nature , que leur éonfiance mêmettensfa-Vertu qu’elles chérissent expose à mille dangers q'tii n approchent pas des âmes vulgaires!...'
Arrivées de très bonne heure à Blois , nous descendîmes à /Viole/ </' Angleterre où j’exigeai que. Cécile* prit un bouillon avant deuous remettre 'en route, v * • ' ' é •
Le Cocher, qui nousavart amenées avec nos chevaux jusqu’à Blois, vint prendre oougé de nous, tandis qu’on attelait les chevaux de posfe à notre voiture ;
les adieux.de ce vieux serviteur quia vtniaître la mère de Cécile dans ee même château où il retournait, aptété pour eette chère enfant l'occasion d’une nouvelle douleur, que je m£ suis -bien repentie de ne lui avoir pas épargnée. t
• Son cœur eut un nouvel, assaut à soutenir en passant devatit-Je couvert de {«aguiche r ~où elle «me témoigna le désir de s'arrêter un moment! sans m’y opposer d’une manière trop absolue , je parus céder avec tant de chagrin , «qu’elle n’insista pas; mais l’aspect de ce lieu, où s’étaient écoulées les dernières années de. son enfance , la replongea dans une mélancolie profonde dont je ne cherchai pas à la distraire pendant lc.reste de la journée.
Je ne sais quel pressentiment m’avertissait de ne pas nous arrêter à Tours ; mais le jour qui tombait nous menaçait d’une nuit d’orage; Cécile, fatiguée, avait besoin de repos, et nous ne pouvions espérer de trouver plus loin une auberge aussi bonne que célle du Faucon où le postillon nous avait conduites sans même nous avoir consultées. . .
Je connaissais Uhôtel et nous y fûmes accueillies avec beaucoup d’empressement;. la chambre verte à deux lits, où je me fis conduire , était celle que j’avais plusieurs fois occupée en allant à ura, terre de Neuville dans les premières années de mon mariage. . • • •
Tandis que je causais avec la jeune hôtesse qui
Cécile, t. ii. 4
5o CÉCILE.
nous avait suivies et qui donnait des ordres pour préparer notre logement et notre sçuper, Cécile, après s’être informée de l’heure bà partait la poste, s'était misé à écrire. Dans la foule des questions oiseuses que j'adressai à notre hôtesse, je lui demandai si elle avait en ce moment .beaucoup de voyageurs.
« Deux familles anglaises , me répondit-elle , qui sont ici depuis qn mois, -et un' jeune homme arrivé la nuit dernicré et qui doit partir avant le jour. »
Le souper servi , Cécile me remit sa lettre ouverte; je la pliai, la cachetai sans la lire; j’y mis moi-même votre adresse, et je Ja fis porter aussitôt à la poste par notre courrier, .en le -prévenant que nous repartirions le lendemain matin à sept heures.
Nous étions sorties de table;. j'avais renvoyé les domestiques de l’auberge, et nous allions commencer notre toilette de nuit. On frappe doucement à la porte dont j’avais ôté la. clef. Je ne doute pas qne ce ne soit une 'des servantes de l’auberge. J’ouvre; concevez ma surprise, mon ami, concevez la terreur de ma nièce; c'est Anatole!.... -Il se précipite dans la chambre , et se jetant aux pieds de Cécile : « Grâce, s’écria-t-il , pour pn malheureux qui serait mort s’il eût dû renoncer à vous voir avant une si longue séparation. — C’est à ma tante qu’il faut demander grâce, répondit Cécile en fondant en larmes; pour' moi, mon ami, je vous attendais.... — Mon frère, lui dis-je en réprimant l’expression de ma tendresse ,
vous avez déjà sacrifié de plus chers intérêts que les miens à la passion funeste qui vous possède; comment m’étônuerais-je aujourd’hui d’une déntarche imprudente qui -ne peut désormais compromettre qtae moi. seule? » Il se montra si sensible à l'amertume de ce reproche, que je me repentis bientôt de le hii avoir adressé. « Cette fois du moins, répondit-il en jetant sur moi un regard qu^aurait désarmé l’envie, je n’ai compromis personne, j’ai fait vingt-quatre lieues en six heures de temps avec le rrjême cheval; au lieu de vous suivre, je vous ai précédées; jp- repars à l’instant, et Charles lui-même ne saura pas que je vous ai vues. » Il y avait tant d'amour, tant dé douceur dans son excuse, que je finis, en hii sautant au cou, par lui témoigner autant de plaisir de le voir, qu’il en avaij lui-triéine de se retrouver avec nous. " ,
Après quélques -moments d’un entretien où chacun de nous mit entommunsesvœux, ses craintes, et ses espérances , je dis à Anatole que je ne le tenais pas quitte de la punition que méritait s’on imprudence; que j’alhûs vous écrire tout ce qui s’était passé,. et que je lui imposais l’obligation <^e vous porter lui-même ma lettre ; « par ce moyen , je jerai plus sttre , ajoutai-je en riant , qu'elle lui parviendra , que Cécile ne l’était tont-à-l’heure en vous écrivant par le courrier. »
Cécile et Anatole, en pie voyant prendre la
CÉCILE
plume,, me remercièrent d’un regard, aussi reconnaissant que S’ils eussent deviné mou intentiou de leur ménager . là faveur d’une conversation plus intime. Je n’ai point écouté , mon ami, et cependant je pourrai* répéter, tout ce qu’ils se sont dit. La seule inflexion de' leurs voix m’a^souveirt arraché des larmes dont vous pourrez retrouver des traces sur ce papier..-.
A minuit.
Anatole nous quitte : cette entrevue dont l’idée me faisait frémit, a eu le plus heureux résultat; cette" violente commotion a, pour’aiqsi dii*ê , retrempé leufs âmes; je soutiendrai le courage de Cécile, achevez de rendre Anatole à lui-même.
Adieu, mon ami : les sentiments que je vous al voués sont à l’épreuve du temps, dut malheur, et de l’absence.
LETTRE LXIY.'
OBCILE AANATÔLE. ,
> Barèges, '1786.
Je ne sais, mon ami , quel changement singulier s’est fait en moi. En vous quittant inoh aêur s’était brisé, et la'douleur seule me faisait sentir qué j’existais 'encore. Comment se fhit-il qu’à mesHi*e- que je me suis éloignée de vous, le calme soit insensiblement rentré dans, mon ame, et qu’â deux centslieues du • seul être par qui et pour qui je vive, j’éprouVe une Sorte de satisfaction indéfinissable ; .dont la source est dans ce même sentiment oh rhon désespoir avait pris naissance ? L’espace et le temps peuvent donc rendre plus étroits, plus immédiats, les nœuds qhi nous unissent? Il - n’est donc aücun .obstacle dans la nature qui puisse nous séparer? Depuis dix jatirs que vous êtes loin de moi, je ne vous ai pas quitté; et, je le dis ôq rougissant, c’est à peine Si lè souvenir de Ma tag^re mère, si la présence de çnà tante», de la meilleure des amies , a pu distraite un moment
ma pensée du seul objet qui l’occupe, du seul espoir quelle embrasse. • • •
Je ne vous rendrai point compte de notre voyage 'jusqu’à Bagnères. Qu’aurais-je à vous dire, mon ami? que la douce illusion de Tours s'est reproduite sur toute la route ; que je n’ai vu que voire image ; que je n'ai entendn que Iç son de votre voix, et- que cet amour fatal , auquel je m'abandonne avec terreur et délices, est la seule consolation des tourments qu’il mç cause. Mon cœur se nourrit de sa peine, et son poison devient son aliment.
Ce n|est qu’en sortant du joli village de Tressons, et à la vue d une. nombreuse cavalcade de femmes et, de jeunes gens que nous rencoutrâmes sur la rive de l’Adoitr, que je m’aperçus que nous touchions au terme de notre voyage. . • ",
En entrant, à Bagnères, je fus moins- frappée de la grâce pittoresque de cette jolie petite ville, située, au pied, d’une vaste (xdline, à l’entrée dé la vallée de. Carupan , îj'ue du bruitet du mouvement qni me parurent y régner. Nous ne trouvantes qu’avec beaueoup de -peine à nous lojjter près de la source du petit, bain. A peiœ. étions-nous- installée; dan» la seule chambre vacante, d’une maisonnette où se trouvaient .cinq ou six autres locataires , que le maître de la maison vint nous apporter la liste imprimée dé; baigneurs, en nous priant df vouloir bien lui donner nos noms pour être inscrits dans là
le
liste supplémentaire. Sans attendre la réponse- de ma tante , j<% m'empressai de lui dire que notre intention n’était point de séjourner à Bagqères, où nous ne faisions que passer pour nous rendre à Haréges.- Notre hôté croyait .sans, doute nous faire cliaugef'de résolution en nous assurant «que les eaux de Bagnères étaient bien plus efficaces que celles de Baréges pour la guérison de nos maux (qu’il ne connaissait pas); que cette petite ville et «es environs étaient ravissants, tandis que Baréges n’était qu’un misérable- village jet .la plus triste des Stations thermales; que nc4^i’y trouverions personne, tandis que Bagnères était cette année le rendez-vous de la meilleure et de la plus brillante compagnie de l'Europe. »...
■ Je n’eus besoin de faire valoir auprès de ma Jante que cette dernière considération pour la déterminer à nous éloigner bien vite d’ün lieu où il était impossible quelle restât deux jours inconnue.
Lé lendemain donc â cinq heures du matin nous étions sur le ehemin de Baréges, où nous descendîmes par la -vallée de Bàstan. Sa sauvage aridité, le calme solennel de la nature , le silenœ de cette solitude, semblaient dilater mon cœur; j’éprouvais quelque chosede l’émotion qu’on doit ressentir en rentrant.dans sa patrie. .
Quelque idée que j’eusse pu me faire de Ôaréges , l'aspect de ce lieu de désolation l’aurait surpassée.
Du haut de cette, route étroite par laquelle on desceud ou plutôt on se précipite dans cft abyme , le village que l’on découvre, composé d'une soixantaine de maisons blanches, alignées dans une seule rue, vons offre l'aspect /l’un cimetière pratiqué dans une carrière de marbre. Cette image vous suit dans toute la longueur d'une route semée çà et là de blocs de marbre que les avalanches entraînent du sommet des montagnes, et laissent à découvert lors de la fônte des neiges.
Nous sommes logées au pied du pic de Saint- Justin, dans l'endroit le «As reculé et le plus sauvage de cet borrible coin ne terre. La jolie maisonnette que nous habitons appartient à l'un des deux gardiens qui restent dans ce village pendant l’hiver, époque à laquelle les propriétaires des soixantequatre maisons dont il se composese retirent dans les villes voisines pour échapper au danger des avalanches. • * • *
C'est là , mon cher Anatole , au. pied de ces grandes montagnes qui semblent suspendues sur ma tête , au sein du remords et de la honte, qne je viens cacheé quelques jours d’une existence dont l’amour enchante les. tourments. Ma santé faible, incertaine, ajoute à ce calme effrayant dont je jouis dans une folle ivresse... Que puisse espérer? que puisje craindre, Anatole? ne suis-je pas lion dé la vie?... Je vous aime!...' . • *. •
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