DE LA RUE-SAINT-HONORÉ. IOQ
On avait pris sur la longueur de ce grenier deux petites chambres, où l'on ne pouvait sc tenir debout qu’à la porte. L’une était occupée par un garçon cordonnier très habile dans sa profession, mais qui, n’ayant pas assez d’argent pour lever boutique, travaillait pour le compte d’un des plus habiles bottiers de la capitale, dont il faisait la fortune en lui livrant à vingt francs l’ouvrage que le cordonnier passé maître faisait payer quarante à scs pratiques. Dans tous les états, dans toutes les conditions, comme dans la montre que nous avons en poche, c'est une roue de cuiviv gui fait mouvoir une aiguille d’or.
Le voisin du cordonnier était bien ceilaineruent le plus pauvre et le plus fou de tous les locataires de cette maison: en était-il le moins heureux? Il avait pour manie incurable de se croire toujours à la vëille de faire fortune à la loterie ; il y dépensait la presque totalité de son mince revenu, et l’expérience de vingt ans n’avait pu affaiblir un espoir que chaque tirage voyait expirer et renaître. Cet homme, partageant sa vie entre les privations qu'il souffre et les espérances dont il jouit, ma fait souvenir de cette égalité parfaite de bonheur, «pic Pascal établit entre un pauvre diable qui rêverait toutes les nuits qu’il est roi, et un roi qui rêverait également toutes les nuits qu'il n’est qu’un pauvre diable.
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LE PUBLIC
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LE PUBLIC
Btllua multorum et en pi tu m ; nàm quut tiquer* eut quent 9 * * Hon. , 1. 1, fp. 1 .
Tu et une bête à mille têtes: * laquelle m’attacherai-je? quel parti prendrai-je ? >
U11 article die journal n'est pas une chose aussi facile à faire qu’on le croit généralement. Quand je songe, en prenant la plume, qu’il s'agit de contenter à-la-fois des gens d’humeur, de condition, d âge si différents, et cela dans le moment de la journée où les lecteurs vous jugent avec plus de sang-froid, et conséquemment avec moins d’indulgence, je trouve cette tache si difficile à remplir, que, par modestie, ou peut-être par amour-propre, je suis toujours près d’y renoncer. Le choix démon sujet seul m’arrête quelquefois des heures entières.
Est-il de nature à plaire à ce désœuvré qui , tout en déjeunant au café Hardi , veut pouvoir partager son attention entre ce qu’il lit et ce qu’il mange, et craint beaucoup plus de fatiguer son esprit que son estomac ? Amusera- t-il ce laborieux négociant qui, après setre occupé douze heures
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de suite du cours de la -Bourse, des arrivages dans les ports, de ses bordereaux et de sa correspondance, croit pouvoir employer à la lecture d’un feuilleton le temps qu’il passe entre les mains de son perruquier? Cet article sera-t-il du goût de cette petite-maîtresse qui s’éveille à midi, et dont la première occupation (après avoir chiffonné un madras autour de sa tête , ouvert ses billets et reçu sa marchande de modes) est de jeter les yeux sur . son journal, ne fût-ce que pour savoir ce que l’on donne aux différents spectacles? Dois-je oublier en écrivant que je suis lu par des abonnés de province, pour l’ordinaire assez indifférents à cette foule de bagatelles dont on s’amuse , et le plus souvent même dont on s’occupe à Paris?
Cette difficulté, et pourtant cette obligation de concilier tant de goûts hétérogènes, se présentait depuis plusieurs jours à mon esprit avec plus de force que jamais; et , les pieds sur les chenets, tout en tisonnant mon feu , je me surpris répétant tout haut :
« Ce n’est pas une petite affaire que de contenter . le public. » Ce mot de public me remit en mémoire 1 une lettre charmante d’un de mes correspondants sur cette question : Qu est-ce que le public , et où le trouve-t-on ? Après y avoir beaucoup réfléchi , trèspeu satisfait des réponses que je me faisais à moimême, je pris le parti de consulter les gens qui ont le plus communément ce mot à la bouche.
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La première personne que j'interrogeai fut un jeune auteur connu par le succès brillant qu’il a récemment obtenu sur le premier de nos théâtres. Ma question posée, il m’assura qu'il n’y avait pas deux manières d’y répondre, et que le public était « cette réunion d’hommes éclairés qui fréquentent habituellement les spectacles, et dont les jugements irréfragables faisaient le destin des ouvrages et des auteurs. » Le hasard voulut que je m’adressasse un moment après à l’un de ces courtisans disgraciés de Thalie, de Polymnie et de Mclpomène, moulu par ses chutes et vieilli sous les sifflets.
* Si vous voulez que je vous réponde, me dit-il avec humeur, posez votre question comme Charnu fort, et demandez-moi combien il faut de sots pour faire un public. »
Je ne fus pas mieux reçu par un prédicateur sujet à faire bâiller son auditoire. Un médecin que je consultai ne croyait pas qu’il y eût d’autre public que ses malades, et, grâce à ses soins, ce public-là diminue tous les jours. Enfin, après avoir interrogé séparément des commerçants, des. gens de loi, des gens du monde , je demeurai plus que jamais convaincu qu'un pareil sujet n’est pas de ceux que l’on peut traiter à tète reposée ; qu’il tient de plus près encore à l’observation qua la morale; que c’est une de ces études qu’il faut faire d’après nature , et qu’une promenade du dimanche m’en appren-
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drait plus en quelques heures que les plus profondes méditations.
En conséquence , je résolus de parcourir les lieux fréquentés par ce public qu’un auteur a cru définir en l'appelant un souverain duquel relèvent tous ceux qui travaillent pour le gain ou pour la réputation. Ce monarque-là n’est pas plus difficile à tromper qu’un autre ; et ses plus chers favoris sont quelquefois aussi de bien plats personnages.
En entrant sur le Boulevart par la rue du Mont- Blanc , je restai nn moment indécis sur le chemin que je prendrais. Par habitude, j’allais suivre la foule qui se portait aux Tuileries , lorsque je fus entraîné en sens contraire par un autre tourbillon, en dépit du libre arbitre. Je me déterminai par indifférence, et je m’acheminai vers le boulevart du Temple, non sans remarquer qu’en fait de promenade il est déjà fort difficile de prononcer sur le goût du public.
En approchant du faubourg du Temple, la foule se partageait : une partie entrait dans les cafés , une autre s’arrêtait et faisait cercle autour des bateleurs de toute espèce dont les boulevarts sont couverts. Je suivis le plus grand nombre , et j’arrivai à la Courtille. Les salles de Y Jrc-en-Ciel étaient. encombrées ; et s’il est vrai , comme dit Bautru , qu'un cabaret soit un lieu où r on vend la folie en bouteille, on peut s’assurer que nulle part il ne s’en fait un aussi grand
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commerce. Quand on veut bien observer, il faut, tant qu’on peut, se dérober soi-même à l’observation. Je me plissai, sans affectation, au milieu des groupes les plus joyeux , et je pris place à un coin de table, où je m'accommodai paiement du modeste repas de la puinpuette. Le vin de Surène commençait à monter à la tête de ce public , dont j’avais bien de la peine à entendre les oracles, au milieu de cent voix discordantes qui les prononçaient.
Je démêlai cependant que la conversation la plus pénéralc roulait sur l’établissement d’un nouveau cabareticr qui devait 'rivaliser avec le fameux Desnoyers. 11 n’était bruit depuis huit jours, à la Courtille et dans les environs, que delà beauté, c’est-àdire des vastes dimensions de son local , de la bonté de sou orchestre, en état d’exécuter les contre-danses les plus nouvelles du Colisée et de la Chaumière; enfin de l’acquisition qu’avait faite le propriétaire du fameux barthélcmi , dont le talent pour les gibelotles et pour les civets ne connaît point d’épal. Telle était la grande nouvelle de la Courtille : j’en sortis après avoir inscrit cette note sur mes tablettes : « Le public prend le plus vif intérêt à l’établissement d’une nouvelle’ guinguette à l’enseigne du Baireau vert. »
Je me remis dans la foule ; elle grossissait à •chaque pas, et je me sentis bientôt entraîné par
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le torrent. Aux cris affreux que des femmes, sur le point d’être étouffées, poussaient autour de moi, je reconnus que j 'étais à la Gaieté: on y donnait la vingtième représentation du mélodrame en vogue, la Fille sauvage. Ce ne fut pas sans peine que je me tirai de cette bagarre, et sans humeur que je cherchai à me rendre compte de cet engouement du public pour un genre de spectacle extravagant, ridicule, indigne d’une nation civilisée, et qui n’a besoin, pour achever la ruine de l’art dramatique en France, que d’être traité par des auteurs qui sachent écrire en français.
Je nie réfugiai au Jardin-Turc : je n’avais fait que traverser le Boulevart, et je me trouvais dans un nouveau monde. Là tout était bruit, mouvement, tumulte: ici tout était calme, sang-froid, gravité; c’était l’assemblée des oisifs du Marais: les uns, assis en cercle, discutaient un exemple de longévité, sur la foi de la gazette de Prcsbourg; et le plus grand nombre, regardant jouer au billard, attendait l’occasion de donner son avis sur un carambolage équivoque. Ce public me parut de l’espèce la plus idiote.
En le quittant pour en chercher un antre, et déjà fort mal disposé pour le public en général , je me demandais, chemin faisant, les raisons qui font que tant de gens s’agitent pour lui plaire; que l’acteur passe des mois entiers à étudier un rôle, dans l’espoir démériter ses applaudissements; que le poète,