‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 19 sur 56 · I.F. PUBLIC · texte numérisé non relu

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que l'artiste consume sa vie pour obtenir scs suffrages; que tant de jolies femmes passent à leur toilette des heures entières pour s’en faire remarquer ; que l’homme en place attache le plus grand prix à son estime. Je ne m’expliquais bien que les soins qui avaient pour but d’attraper son argent.

Tout eu rêvassant, jetais cutré à la Comédie- Française; la pièce nouvelle était finie, mais j’étais bien aise de savoir ce qu’en pensait le public. La moitié l'avait applaudie avec fureur, l’autre l’avait sifflée à outrance : je cherchai vainement dans cet arrêt contradictoire la preuve de cette rectitude de jugement qu’on nous dounc comme une des qualités distinctives du public.

C’est dans un des salons les plus brillants de Paris, chez madame de B***, que j'allai prendre mes dernières notes sur l’objet dont je m’étais occupé pendant une journée entière. Ce nouvel examen ne fit qu’accroître mon incertitude et brouiller mes idées : de ce mélange de rangs, d’états, de sexes, d'âges et de fortunes, résultait une diversité de sentiments, de goûts et d’opinions, qu’on ne pouvait additionner ensemble (pour me servir du langage des mathématiciens), par la raison que les quantités n’étaient point de même nature : trois ou quatre femmes, sur un divan, faisaient de la frivolilé ' ; des

1 Espère de festons dont les femmes ornaient leurs mouchoirs.

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jeunes gens jouaient au diable' ; de graves personnages, au coin de la cheminée, attaquaient ou défendaient le rapport du secrétaire perpétuel de l’Académie française; des gens d’affaires, dans l’embrasure d’une croisée, arrangeaient une spéculation sur la dépréciation du rouble , taudis qu'un petit groupe d’amateurs de musique, qui faisaient plus de bruit que tous les autres ensemble (celui du diable compris), se disputaient, à s’arracher les yeux, à propos de Don Juan, du Mariage secrel et de Jean de Paris.

Maintenant, exige-t-on que je tire une conclusion des observations que j’ai faites? je dirai que chaque classe de la société a son public; que ces différents publics ont néanmoins des caractères qui leur sont communs et dont se compose la physionomie du public en général; que son opinion ondoyante, se détermine trop souvent par le motif le plus frivole, ou la partialité la plus révoltante; qu’il s’engoue pour les objets les plus futiles, et qu’il oublie les services les plus importants; qu’il accorde tout à l’intrigue orgueilleuse, et dédaigne le mérite modeste; que sa faveur s’ob-

1 Sorte de toupie creuse, suspendue et composée de deux boules trouées, que l'on agite au moyen d une corde qui la soutient et la lait rouler. Nous donnons ces renseignements positifs aux curieux des temps à venir, qui seraient bien aises de savoir comment s'amusaient leurs aïeules.

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tient sans titre et se perd sans raison ; et qu enfin c’est à tort qu’on affecte de le confondre , comme juge, avec la postérité, qui casse presque toujours ses arrêts.

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>' un. [8 au 18 1 a.j

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D’où viennent tant d’intrigues ,

Tant de petits partis, de cabales, de brigues?

Voltaire, Cabales.

On a fait 1’histoire de presque toutes les folies, de presque toutes les misères humaines: je suis étonné que personne ne se soit encore avisé de faire une histoire des Cabales. Que de matériaux l’auteur d’un pareil ouvrage trouverait sous sa main , dans ses souvenirs et dans les livres ! Quelle source intarissable d'événements, d’observations, de caractères! Que de bonnes vérités à dire parmi beaucoup d’autres qu’il suffirait de laisser entrevoir!

.Sous la plume de Montesquieu , l’histoire des cabales pourrait devenir celle du genre humain. Voltaire a fait sur ce sujet une pièce de vers où il y a plus de raison, d’esprit, et de gaieté, qu’on n’en trouverait dans toutes les diatribes dont ce colosse du monde littéraire est l’objet depuis quinze ans; mais, dans une satire d’une centaine de vers, il n’a pu qu’indiquer çà et là quelques traits d’un tableau

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dont l'entière exécution aurait eu besoin du pinceau de ce maître. Pour éviter le reproche assez commun d’un trop grand luxe d’érudition, on pourrait se contenter de remonter à la cabale de Zoile contre Homère, que Ptolémée vengea peut-être un peu trop royalement ( quoi qu’en dise madame Dacier) en faisant mettre en croix son détracteur. Dans cet intervalle de trois mille ans, combien de cabales sérieuses, comiques, atroces, bouffonnes et toujours ridicules! Je ne prétends pas étendre ce mot au-delà de sa véritable acception, et l’appliquer aux querelles sanglantes des Réalistes et des Nominaux , des Jf'itjhs et des Tory s, de la Rose-Blanche et de la Rose-Rouge , des Guelfes et des Gibelins: ce sont là des factions et non pas des cabales.

Je n'entends parler que de ces intrigues de coteries, de théâtres, de salons, et de boudoirs, qui ont pour but, et presque toujours pour résultat, de fourvoyer l’opinion publique aux dépens ou au profit de quelqu’un ou de quelque chose.

Elle était bien odieuse , la cabale d’Anytus et d’Aristophane, qui força le divin Socrate à boire la ciguë ; elle était bien ingrate et bien ignorante, celle qui retenait en prison Christophe Colomb et Galilée ; celle qui fit mourir Cortez dans l’indigence ; elle était bien misérable, celle de l’hôtel de Rambouillet contre Racine et Molière.

Il est pénible à un Français de faire un pareil

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aveu ; mais il est vrai pourtant qu’en France, plus que partout ailleurs, les grandes découvertes, les grands talents, et les grands génies, ont presque toujours été victimes des cabales, dont le crédit et la puissance ont eu constamment pour objet d’assurer, dans tous les rangs , le triomphe de la sottise et des charlatans : c’est ainsi qu’on a vu, à des époques différentes, les cabales exalter Pradon et dénigrer Racine ; s’élever contre l’antimoine et préconiser le système des Law; poursuivre Voltaire et canoniser le diacre Paris : c’est ainsi qu’on a vu depuis quelques cabales d’énerguménes saper les fondements de tout l’ordre social, sous prétexte de déraciner les préjugés; et, plus récemment encore, la cabale de l’étranger livrer la guerre à nos arts, à nos usages, et même à nos modes.

La cabale, à Paris (il y en a toujours une dominante, et, pour l'ordinaire, c'est la moins nombreuse), y tient le sceptre de l'opinion, règle tout, dispose de tout et prononce sur tout. Elle loue sans restriction et blâme sans examen, ne reconnaît de mérite que celui quelle a signalé, et n’a besoin que d’être assez puissante pour persécuter ceux qui la bravent. La religion, la politique, la morale, les sciences, les arts, tout est du domaine de la cabale; mais le champ de la littérature est celui quelle cède le plus rarement, parcequ’elle y combat avec plus davantage, et quelle y triomphe avec plus d éclat.

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On a souvent avancé comme un axiome, » que les réputations littéraires sont entre elles comme ces liquides de nature et de pesanteur différentes, lesquels, après avoir été fortement agités dans le même vase, finissent par reprendre la place que leur assignent invariablement leurs qualités spécifiques. » Mais cela n’en est pas plus vrai pour avoir été souvent répété. Peut-être ne serait-il pas difficile de prouver, contre l’opinion générale, que de fort bons ouvrages ont succombé sous l’effort des cabales, et que plus d'un cbef-d’œuvre n’a dît qu’à des circonstances fortuites le bonheur d’échapper à l’espèce d’anathème dont il avait été frappé à sa naissance. Je citerai pour exemple (et celui-là peut me tenir lieu de beaucoup d’autres) Athalie, le chefd’œuvre de l’esprit humain, au jugement de Voltaire. Qui ne sait que cet immortel ouvrage fut accueilli par les buées d’une cabale puissante, qui le condamna, d’une commune voix, à l’oubli, dont il ne fut tiré que vingt-cinq ans après, par un caprice du Régent, et contre la volonté de l’auteur, énoncée dans son testament de la manière la plus formelle? Maintenant, que l’on me permette de supposer qu 'Alhalic ait été la troisième pièce de Racine, au lieu d’être la dernière; quelle ait été représentée à l’époque , où parut Andromaque, et accueillie aussi défavorablement sur la scène quelle le fut dans la société : n’est-il pas vraisemblable que ,

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découragé par une pareille injustice, Racine eût renoncé dès-lors à la carrière du théâtre ; qu’il n’eût pas fait iirtprimer son ouvrage, et que la postérité, qui ne verrait en lui que l’auteur des Frères Ennemis et à' Alexandre, pourrait, sans injustice, ne pas le mettre beaucoup au-dessus de ce Pradon que la cabale contemporaine a donné pour rival à l’auteur de Phèdre et d'Iphigénie?

On insiste, on repousse mon exemple, en m’objectant que la cabale qui était parvenue à faire croire, dans les salons, qn 'Athalie était une mauvaise tragédie, n’aurait pu l’atteindre au théâtre; et l’on en relent à cette phrase banale : Les cabales ne peuvent rien contre un bon ouvrage ; à quoi je réponds : Les cabales ont tué plus d’un bon ouvrage. A la preuve ! me crie-t-on de toutes parts. Sans doute il est difficile de l'administrer dans toute son évidence; cependant je puis citer des faits sur la vérité desquels j’en appelle à la mémoire et à la bonne foi d’un grand nombre de témoins.

J’ai vu, il y a, je crois, dix ans, jouer à la Comédie-Française une comédie en cinq actes et en vers, intitulée la Fausse Honte, du même auteur que le Séducteur Amoureux : le plan était bien conçu, le but à-la-fois comique et moral ; les caractères étaient vigoureusement tracés ; l’observation habilement saisie dans nos moeurs , et le style remarquable par beaucoup d’élégance et de facibté. Il paraissait im-

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possible qu'un pareil ouvrage n'obtint pas au moins un succès d’estime; mais une cabale d’un genre odieux, à laquelle l’auteur était alors en proie,

Avait vendu sa pièce aux sifflets aguerris De tous les étourneaux des cafés de Paris.

La chute fut complète; l'auteur n’appela pas de ce jugement inique; il ne fit pas imprimer son ouvrage; et nous avons perdu, je ne crains pas de l’affirmer, uue des meilleures comédies qui aient été faites depuis long-temps. Je citerai avec la même assurance la comédie des Capitulations de Conscience, dont le sujet n’était peut-être pas aussi heureusement choisi, mais où se trouvaient des beautés d'un ordre supérieur.

Le troisième exemple qui s’offre à ma mémoire est celui d'un opéra comique dont le titre était, je crois, la Petite Maison. Le poème était l’ouvrage de deux hommes d’esprit, connus, sur-tout au Vaudeville, par une association de succès: le cadre en était ingénieux, le dialogue vif, spirituel, et les situations étaient préparées de la manière la plus favorable à la musique. Le compositeur avait habilement profité de tous ces avantages ; les chants étaient faciles et spirituels, les accompagnements pleins de grâce, et les morceaux d’ensemble de la plus piquante originalité; mais ce jeune compositeur étranger était alors sans protection, sans intrigues, sans

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coteries: l’envie, qui voit de loin, avait découvert ou pressenti mitaient nouveau; elle avait rassemblé tous ses serpents au parterre : la Petite Maison s'écroula sous les sifflets les plus aigus que j’aie entendus de ma vie, et peu s’en fallut que notre scène lyrique 11e perdit dans la personne de M. Spontini un des plus beaux talents qui l’aient honorée.

La plus dangereuse des cabales est celle des coteries : elle siège, pour l’ordinaire, dans les salons dorés; et je me souvieus que, dans mon enfance, on parlait d’une cabale politico-littéraire à la tète de laquelle s’était mise la duchesse du Maine.

Presque à la même époque, madame de Tencin, échappée du cloître, organisa une cabale financière qui ne contribua pas médiocrement à mettre en vogue le fameux système, où elle eut du moins l’esprit de s’enrichir. Devenue plus prudente après la tragique aventure du conseiller de la Fresnaye, qui fut tué dans son appartement, comme chacun sait, clic se renferma dans la société de quelques gens d’esprit quelle appelait ses bêtes, et ne cabala plus que pour le succès de ses romans, dont son neveu, Pont-de-Vesle, pourrait bien être l’auteur.

La pire de toutes les coteries du dernier siècle fut celle de M. Forcalquier, dite du salon vert: on y tenait école de satire, de médisance, et de noirceur; on y cabalait contre toute espèce de réputation et de mérite: hommes, femmes, grands et pe-

tits , personne n’était épargné. On a cependant une obligation à cette société : elle nous a valu te Méchant.

En cherchant bien, on trouverait encore à Paris plus d’un salon vert ; mais les méchants dont ils se composent, sans être en général aussi spirituels que celui de Gresset, sont beaucoup plus adroits : leurs rangs sont plus serrés, plus inébranlables, et leur front moins découvert; c’est une vraie phalange macédonienne, laquelle a pour chef un sycophante qui ne nous laissera pas même la république des lettres Il n’est pas rare de trouver dans ces coteries des hommes qui se rapetissent pour y entrer, comme les diables de Milton pour entrer dans te Pandémonium. Cet art des cabales a fait, de nos jours, d'incroyables progrès; il a ses principes, ses règles, et même ses professeurs.

J’ai lu quelque part que le Libyen Psapbon était parvenu à se faire passer pour une divinité, en lâchant dans les bois et sur les montagnes une grande quantité d’oiseaux auxquels il avait appris à répéter ces mots : Psaplion est un dieu. C’est là tout le secret des cabales. Est-on convenu de celui qu’on veut porter ou étouffer, on ne s’occupe plus que de lui

1 On sait que Napoléon répondit un jour au grand-maître de l'université, qui déclamait avec beaucoup d’éloquence en faveur du pouvoir absolu: « M. de F”*, laissez-nous du moins la république des lettres. »

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seul: on le prône ou on le décrie par-tout; la Renommée a le mot pour emboucher l’une ou l’autre des deux trompettes que Voltaire lui donne; tous les journalistes sont circonvenus, quatre feuilletons suffisent à peine pour faire l’éloge ou la critique de son dernier quatrain ; il est l’objet ou la victime de toutes les conversations; on a fait, pour ou contre lui, des impromptus, des bons mots, que l’on fait courir dans le monde sous le nom de telle femme d’esprit dont les jugements passent pour des oracles. L’impulsion est donnée, la phrase et apprise; tous les oiseaux , pour ne pas dire tous les oisons de Paris, l’ont répétée; et, pour quelques mois du moins, Psaphon est un dieu, ou Psaphon n'est pas meme un homme.

LES TROIS VISITES

S° UT. [lO MAI l8ll.]

LES TROIS VISITES

Singula q turque tocum teneant soriita dee enter.

Hou. , Ai s poet. , v. 92.

Mettons chacun et chatpic chose & sa place-

En 1637, un grand-oncle de mon aïeul maternel acheta d’un procureur au Châtelet une maison dans la rue de la Ferronnerie, près du charnier des Innocents; c’était précisément celle où Ravaillac était venu se cacher, vingt-sept ans auparavant, dans la fatale journée du i 4 niai.

Mon grand-oncle, qui avait été officier dans le régiment des Gardes sous Louis XIII, fit démolir la maison que le monstre avait habitée pendant quelques heures, et fit construire deux boutiques sur le / même emplacement. Dans l’une il établit, en qualité de marchande mercière, la fille aînée de sa nourrice , et plaça dans l’autre, à la tête d’un petit commerce d 'épiceries, le fils d’un de ses métayers, qu’il eut le courage d’avouer pour son parent (ce qui fut cause, par parenthèse, qu’aucune de mes arrièrecousines ne put entrer dans les chapitres d’Alle-

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magne). Les deux établissements prospérèrent de génération en génération. Le premier s'accrut progressivement, et passa sans faste de la mercerie à la passementerie.

Vers le milieu du dernier siècle, un des successeurs dans la descendance masculine de la fille de la nourrice, M. Bonnefoi, s’éleva jusqu’au commerce de bonneterie; et ses enfants, associés, tiennent aujourd’hui, dans le même endroit, un des magasins de bas et de bonnets les mieux assortis et les mieux achalandés de la capitale.

Le second de ces établissements devint pour son propriétaire la source d’une fortune plus brillante et plus rapide. De père en fils épicier, commis aux aides, employé aux vivres, sous-fermier, agioteur sur les billets de Law, associé de Pâris-Duverney, notre parent, M. Derville, se trouve en ce moment, dans la personne de son arrière-petit fils, uu des financiers de Paris les plus riches et les plus estimés. Chose assez remarquable, ces deux familles ont conservé pour moi une sorte de reconnaissance héréditaire dont je m’honore également, et qui établit entre nous des relations que je cultive avec plaisir.

Douze ou quinze mille livres de rente, laborieusement acquises dans la profession qu’ont exercée ses pères, bien loin de faire naître dans l’esprit du bonnetier le désir trop commun de changer de domicile et de manière de vivre, n’ont servi qu’à lui

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rendre plus chers des lieux et des habitudes auxquels se rattachent de loups et d'heureux souvenirs. Le financier habite un hôtel charmant dans la rue Cérutti ; mais il a repris dernièrement la boutique paternelle, qu'il a transformée en un bureau de loterie, dont il a confié la direction à une très jolie veuve.

Le hasard a voulu que je reçusse, la semaine dernière, trois invitations pour le même jour: le bonnetier me priait de lui faire F amitié 1 , le financier de lui faire le plaisir, et M. le prince de W" de. lui faire F honneur de venir passer la soirée chez lui. Je ne voulais pas refuser le premier; je desirais aller chez le second, et je ne pouvais me dispenser de me rendre à l’invitation du troisième. Cette triple tâche ine parut d’abord impossible à remplir ; mais en songeant que la soirée ne se compose pas des mêmes heures dans les différentes classes de la société , qu’cn profitant de l’occasion qui m’était offerte je pourrais trouver celle d’examiner des contrastes , et de recueillir quelques observations nouvelles, je m’arrangeai pour faire face à mes trois engagements.

Le bonnetier, M. liotmefoi , dîne à trois heures; il a pris ce mezzo termine entre la mode et ses premières habitudes. A quatre heures , lorsque j’arrivai, ou prenait le café dans une arrière-boutique un peu sombre , ornée d’un meuble en lampas flambé bleu et blanc , et qui sert alternativement de cabinet , de salle à manger, et de salon de com-

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pagnie. Ce jour-là le service du magasin était confié aux soins de deux commis, dout l’un paraît avoir toute la confiance de la maison. La famille de cet honnête marchand se compose de M. Bonuefoi aîné, héritier présomptif du magasin de bonneterie, de Matthieu Bonnefoi , second clerc chez un notaire de Paris, et de mademoiselle Victoire Bonnefoi, à peine âgée de seize ans, sur qui roulent déjà tous les détails du ménage. La maison entière est conduite par madame Bonnefoi , dont l’activité, l’intelligence, et l'humeur despotique, s’il faut tout dire, laissent peu de chose à faire à son mari. Deux ou trois voisins et autant de voisines complétaient la société.

J’interrompis, en entrant, une dissertation fort intéressante sur les bonnets de laine et de coton à mailles fixes, sur les bas de soie de Gange, et sur les chaussettes de fil écru de Moulins. Après quelques moments d’une conversation plus variée et plus générale, où il fut question des aventures du quartier, des embellissements de Paris, du prix des denrées à la Halle, et du danger des casseroles de cuivre, mademoiselle Victoire chanta (en s'accompagnant sur uu clavecin à deux claviers, qui portait la date de i "33 ) quelques chansons nouvelles tirées de Y Epicurien Français, dont M. Charles, le plus jeune des garçons de boutique, a eu l’attention de lui composer un recueil.

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1 3 a les mois visites.

Après ce petit concert, on couvrit la labié d’un tapis de Bergamc: à l’un des bouts, M. Bonnefoi commença une partie de dames avec M. Delbenf, marchand drapier à la Barbe- Bleue , tandis qu'à l'autre la maîtresse du loqis faisait un cent de piquet avec le premier chantre de Saint-Eustache , dont l’ancienne intimité dans la maison de M. lionnefoi avait exercé pendant quelque temps la langue envenimée de la calomnie. Le reste de l’assemblée faisait cercle autour deM. Cockerel , employé émérite des messageries, lequel, pour avoir fait deux ou trois fois le voyage de Paris à Bordeaux , dans le cabriolet d’une diligence, se croit l’émule des Tavernier et des Humboldt.

Je sortis à neuf heures de chez M. Bonncfoi : en traversant la boutique, je crus m’apercevoir que le petit Charles parlait avec beaucoup d’émotion à mademoiselle Victoire, qui l’écoutait les yeux baissés sur son ouvrage. Elle rougit, en me voyant, de pudeur plus que de surprise , et je ne doutai pas que le garçon de boutique n’en devînt un jour le maître.

J’étais venu à pied chez M. Bonnefoi; par respect pour mes bas de soie blancs , je pris un fiacre pomme rendre chez M. Derville , où se trouvait rassemblée la société, non la plus brillante, mais la plus aimable de Paris; ce qui suppose qu’on y trouve de l’esprit sans prétention , du savoir sans pédanterie , de beaux noms sans orgueil, et de la gaieté sans tu-

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milite. Madame Derville est en même temps l ame et le modèle de cette société charmante , très variée dans ses éléments , mais où les oppositions ne sont pas cependant des contrastes ; elle possède à un très haut degré ce secret des âmes délicates que Marmontel a défini l’art de concilier les prédilections avec les bienséances, llien de plus gracieux que sa personne , rien de plus spirituel que sa conversation. Ou cite , on répète par-tout ses bons mots ; et , chose assez difficile à croire, ils n’ont jamais affligé personne.

C’est en considérant cette société , et presque tontes celles du même genre, qu’on peut se faire une idée du changement prodigieux qui s’est opéré depuis cent ans dans les mœurs et dans les habitudes de la classe financière. Turcaret n’est plus aujourd’hui qu’un portrait de fantaisie peint par un grand maître, et dont on serait embarrassé de trouver un seul modèle. Je ne parle ici que des manières , que des formes extérieures; cl je ne prétends pas affirmer que la métamorphose soit aussi complète qu elle en a l’air.

A onze heures, on servit du punch et des glaces ; je pris ce moment pour me retirer, en faisant pari à madame Derville de la visite de cérémonie que j’allais faire.... «Je ne veux pas, me dit-elle en riant, que vous arriviez en fiacre dans un palais; ma voiture est prête, et je la mets à vos ordres. 1511e ne se fera pas remarquer par ses armoiries,

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mais du moins elle entrera dans la cour d'honneur. Le domestique sans livrée ne passera pas la première antichambre ; mais vous le trouverez à la sortie pour vous donner votre redingote et faire avancer la voiture. » J’acceptai l’offre de madame Derville , et je me rendis d’abord chez moi pour y faire mie autre toilette. Je sortis de mon armoire un habit de velours épinglé que j’avais fait faire en 1 /83 ; je m’armai d’une épée d’acier à pointes de diamant, dont la laine rouillée est désormais inséparable du fourreau; je couvris mon front chauve d’un chapeau à plumet; et, dans ce burlesque équipage, je me fis conduire au palais de W.... Je remarquai, avec plus de compassion que d’orgueil, plusieurs beaux messieurs en babit brodé qui descendaient de l’ignoble fiacre, au coin de la rue, et traversaient les cours sur la pointe du pied , en tâchant de n’étre pas reconnus de ceux qui arrivaient en voiture.

Je descendis au pied du grand escalier, et j'arrivai , entre deux haies de laquais de toutes les dénominations, à la porte des appartements, dont un valet de chambre ouvrait et fermait les deux battants , tandis qu’un huissier, à voix de Stentor, annonçait les visites en écorchant les noms étrangers de la manière la plus burlesque , et en mesurant lelévatiou de sa voix sur l’importance du titre de celui qui se présentait. Je me glissai , presque incognito , entre

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LES TROIS VISITES

une altesse et nue excellence, et je pénétrai, non sans quelque peine, dans le salon magnifique où se trouvait la princesse, entourée de femmes étincelantes de diamants, qui occupaient, selon leur rang, une place plus ou moins rapprochée d’elle. La princesse paraissait s’ennuyer beaucoup , et ces dames n’avaient pas l’air de s’amuser davantage ; elles s’observaient mutuellement, causaient à voix basse avec leurs voisines; et quelques traits de critique ou de médisance faisaient de temps en temps diversion à l'ennui qui les accablait.

Le prince se promenait dans une galerie superbe avec quelques grands personnages, parmi lesquels on remarquait des généraux fameux par leurs exploits, des hommes d’état distingués par leur génie, et quelques magistrats recommandables par leurs vertus. Je ue savais dans quelle classe je devais ranger un petit homme en épée, mais sans chapeau et sans décoration, qui parcourait tous les appartements d’un air affairé, donnant des ordres aux valets de chambre, parlant à l’oreille du prince, et présentant les dames à la princesse: j'appris que c était un des factotons d’apparat, de ces commensaux honorifères qui ont tout juste assez d’esprit pour régler le cérémonial et l’étiquette dans la maison d’un grand seigneur, et à qui le public suppose une faveur que le plus souvent le prince leur refuse.

Il était une heure lorsque je me retirai , sans être

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sûr d’avoir été aperçu , très satisfait d'avoir rempli un devoir, et bien convaincu que les grands ne font attention chez eux qu’à ceux qui n’y sont pas.

En me rendant compte de ma soirée, je me dis, avec toute la bonne foi dont je fais profession , surtout avec moi-même , que la bonhomie et la cordialité m’attireraient plus souvent dans l’arrièreboutique de M. Bonnefoi, si la simplicité ne s’y trouvait pas aussi voisine du mauvais goût, et si les ridicules de la petite bourgeoisie n’étaient pas , à vrai dire , les plus insupportables de tous ; que j’aime par-dessus tout la gaieté, l’esprit, l’aisance, qui régnent dans les salons de madame Derville, tout en y désirant une bienveillance plus générale, des principes de morale un peu plus solides, et peut-être un commerce plus sûr; qu enfin il faut renoncer à trouver le plaisir par-tout où régnent la cérémonie , l’étiquette , et la contrainte.

R° tv. [ I 5 MAI 1812 ]

A nugthy pomp, thn’madc of lit tic thirup.

Drydcji.

Que cette pompe brillante eut composée «le petites choses !

Jamais le goût, disons mieux, jamais la manie de la campagne n’a etc aussi généralement répandue qu elle ne l’est aujourd’hui parmi les Parisiens. Une fièvre champêtre s’est emparée de toutes les classes de la société ; on est presque honteux de se rencontrer à Paris; et, dans ce cas, on ne s’aborde qu’en déclarant qu'on arrive de la campagne, ou que l’on se dispose à s’y rendre. Les grands seigneurs vont prendre les eaux à Baréges, à Spa ou à Tœplitz; les gens riches se retirent dans leurs châteaux , à quelques lieues de la capitale ; les bons bourgeois louent un pied-à-terre ù Passy, à Chaillot ou à Boulogne, et les artisans passent leur dimanche aux prés Saint-Gcrvais ou au bois de Romainville. Ce n’est guère que dans la classe mitoyenne de la bourgeoisie que se fout ces parties

de campagne dont on s’occupe six mois d'avance , et pour l’exécution desquelles on met en réserve, pendant l’hiver, le produit du flambeau de la bouillotte à trente sous, qu'eu dépit de la mode on continue à jouer tous les soirs dans certaines maisons de la Cité et du faubourg Saint-Jacques.

Le choix du lieu, le nombre des convives, le point de réunion, le moment du départ, les moyens de transport, l’espèce et la qualité des provisions qu’on emportera, tout est pesé, calculé, discuté, comme s’il s'agissait d’aller faire uu établissement dans la Nouvelle-Hollande.

J’ai fait depuis long-tciups la remarque qu’il fallait prendre le plaisir au passage, au lieu de lui assigner uu rendez-vous où il manque presque toujours; et j’ai rarement vu que ces projets d’amusement, préparés de si loiu, répondissent à l’idée qu’on s’en était faite. Entre beaucoup de petites aventures dont j’ai été témoin , et que je pourrais apporter en preuves, je citerai la plus récente.

M. Vaucels est un ancien commis du bureau des affaires étrangères, retiré dans sa maison du faubourg Saint-Jacques, où sa fortune lui permet de recevoir la meilleure compagnie de l’Estrapade et de la place Saint-Michel. Il jouit , dans son quartier, de toute la considération que lui donne une excellente réputation , uue probité exemplaire , et le droit de citer à tout propos les noms du cardinal de Remis,

LA PARTIE DE CAMPAGNE. I 3q

de M. de Vergcnnes, et le traité de 56, dont il a eu l’honneur de faire deux expéditions. Une maladie très yrave de madame Vaucels avait donné ,à sa famille et à ses amis des inquiétudes assez vives, pour que sa convalescence devint l’occasion d'une petite fête sur laquelle on avait délibéré pendant tout l’hiver: on en avait fixé l’époque au 10 mai, et le lieu de la seène sur les hauteurs de Chaville, à la ferme ornée de M. Durivage, gendre de M. Vaucels.

Le motif de cette réunion, et l’estime particulière que j’ai pour une famille avec laquelle je suis lié depuis long-temps, me firent un devoir de cette partie de campagne, dont je n’attendais pas grand plaisir. J’avais d’abord été chargé par la maîtresse de la maison d'en dresser le programme ; mais sou mari ne voulut pas se laisser enlever une attribution qui rentrait, disait-il, dans le domaine des affaires étrangères. U assigna à chacun sou emploi. M. Crochard, ancien procureur au Châtelet, et l’un des gourmands les plus experts de l’ancienne basoche, fut chargé de la partie des vivres, et M. Franc, négociant en épiceries de la rue des Fossés-Saint-Jacques, eut l’entreprise des charrois. Notre petite caravane se composait de dix-lmit personnes: M. et madame Vaucels, M. Durivage, sa femme et leur fille Émilie, âgée de dix-sept ans, de la plus jolie figure du monde; cinq personnes de la famille Cro-

l4o LA PARTIE DE CAMPAGNE,

chard, dont la plus intéressante, aux yeux d'Emilie sur-tout, était le jeune Auguste Crochard , premier clerc de l’étude de son père; M. Franc et sa sœur; madame Desnoyers, veuve entré deux âges, mais assez riche pour s’assurer dans le inonde tous les avantages de la jeunesse; M. Frimont répétiteur dans un lycée, bel esprit du Pays Latin, renommé pour ses couplets de fêtes, ses chansons de table, et ses à-propos de société; enfin, un cousin de madame Vaucels, officier dans la garde de Paris; une demoiselle llinet, vieille fille unique d’un ancien greffier à la cour des aides, un docteur en médecine et moi.

Deux fiacres, une gondole allemande, et uu charà-bancs, étaient mis à la disposition des convives, qui devaient se trouver à six heures du matin au rendez-vous indiqué à la place Cambrai. M. Crochard s’y rendit à la pointe du jour pour emballer lui-même, sur le char-à-bancs, la marmite contenant la tête de veau du Puits-Certain , accommodée de la main de M. Varin lui-même, les pâtes, les pièces froides, et deux paniers de vins de différentes qualités; les caissons des autres voitures étaient garnis de café, de liqueurs, et de toutes les friandises du dessert.

Tout était prêt; personne u arrivait encore : huit heures sonnent, à peine y avait-il assez de monde pour compléter une voiture. M. Crochard s’impa-

Cicnte, les cochers jurent; les plus diligents, au nombre desquels je me trouvais, commencent à passer en revue les défauts cl les ridicules de ceux qui se faisaient attendre; les domestiques courent d’une maison à l’autre pour hâter les apprêts de ces daines: elles arrivent enfin , mais l’une a oublie son ombrelle , celle-ci son sac à ouvrage, une autre les clefs de scs armoires, ün ne veut pas leur permettre de retourner chez elles, et l’on monte en voiture avec humeur, après s’être disputé un quart d’heure à la portière, et le plus poliment du monde, à qui ne prendra pas les places du fond.

Il est près de dix heures; on va partir lorsqu’on s’aperçoit de l’absence de mademoiselle Binet, que le soin de ses oiseaux, de ses poissons rouges, de ses trois chats, et de son épagneul, a sans doute retardée: on envoie M. l’rimont à sa rencontre; ils se croisent en chemin, et l’on se met en route sans prendre M. le répétiteur, lequel doit rejoindre les voitures à la barrière, avec son ami l’officier qui reste pour l’attendre.

Sans parler d’une foule de petites contrariétés qui retardèrent notre course en traversant Paris, j’arrive à une véritable catastrophe : madame Dcsnoyers était seule de femme sur le char-à-bancs où je me trouvais; notre mauvais génie lui suggéra l’idée de conduire un vieux cheval rétif dont notre frêle voiture était attelée. M. Crochard et moi nous

lui adressâmes quelques observations qu elle reçut assez mal, et auxquelles cette (lame répoudit en nous versant dans un petit fossé qui borde la route, en face du chemin d'Auteuil.

Le plus grand malheur qui résulta de notre culbute fut la perte d'une grande partie de nos meilleures provisions : la marmite à la tête de veau roula dans le fossé , laissant sur son passage une longue trace d’écrevisses et de champignons. Les bouteilles étaient brisées par le choc, et le vin coulait à grands flots sur le sable aux yeux de M. Crochard, dont le désespoir avait quelque chose de si comique, que le fou rire qui s’empara de moi m’rtta pendant quelques moments la force de me relever. Nous redressâmes avec beaucoup de peine notre voiture, et nous arrivâmes les derniers à Chaville, où notre mésaventure jeta l'alarme parmi des convives dont la route et le grand air avaient ouvert l’appétit.

Pendant que M. Crochard rassemblait les débris du festin, et s’aidait de toutes les ressources du lieu où nous nous trouvions pour improviser un dîner, M. Durivage eut la cruauté de s’emparer de moi et de quelques autres hommes, et de nous forcer à parcourir avec lui sa ferme et les trente-sept arpents de terres labourées dont elle se compose, sans nous faire grâce d'un carré de luzerne. Les dames, restées dans une espece de grange qui tenait lieu de salon, se plaignaient d’être fort mal à l’aise sur les

chaises d’église que la fermière leur avait prêtées. La jeune Emilie boudait dans un coin contre M. Auguste, qui avait refusé de prendre place auprès d’elle dans la gondole , pour se donner le plaisir de caracoler à la portière sur un cheval de louage.

Comme nous rentrions de notre tournée, Frimont et l’officier, qui, toujours dans l’espoir de rattraper les voitures, avaient fait tout le chemin à pied, arrivaient en nage et d’une humeur épouvantable: ils se disputèrent avec tout le monde et donnèrent au diable mademoiselle Binet et sa ménagerie; cependant, après avoir exhalé sa bile, le poète Frimont vint à penser qu’il avait promis des couplets sur la convalescence de madame Vaucels, et courut s’asseoir sous un vieux saule nouvellement ébranlé (seul abri qu’il y eût à un quart de lieue à la ronde) pour essayer d’ajuster à la circonstance quelques quatrains qu’il tient toujours en réserve.

Pendant ce temps on mettait le couvert; mais une réflexion pastorale du médecin donna l’idée de dîner au grand air, sur une pièce de gazon où l’herbe était ce qu’il y avait de plus rare. On y transporta quelques débris de pâté, une omelette au lard, une salade assaisonnée d’une huile de la ferme, qui sentait malheureusement son fruit, et quelques bouteilles d'un vin du cru, auprès duquel le vin de Surêne pourrait passer pour du nectar.

Notre appétit se serait arrangé de ce dîner frugal ; malheureusement une pluie d’orage fondit tout-àcoup sur nos tables comme les Harpies sur celles d’Énée ; et, quelque diligence que chacun de nous apportât pour mettre les mets à couvert, il fut impossible aux plus affamés d’en faire leur profit.

Frimont, qui avait fait à sa gloire le sacrifice de son dîner, ne voulut point en perdre le fruit: il chanta, sur l’air de Femme sensible, une romance qui n’eut aucun succès. Son amour-propre s’en irrita, il mit en jeu celui des autres ; l’humeur gagnait tout le monde : pour y mettre un terme, on ne vit rien de mieux que de retourner promptement à Paris. Ce moment réconcilia tous les esprits, et l’on convint que sans les contre-temps de la journée la partie eût été charmante. Dui'ivage parla même de prendre une revanche le mois suivant; mais, satisfait d’avoir donné à madame Vaucels une première preuve de l’intérêt que je prends à son rétablissement, je me promis bien de ne pas lui en offrir une seconde du même genre, de me défier à l'avenir des fermes ornées, de n’aller qu’aux maisons de campagne où les maîtres vous attendent, où votre dîner ne dépend pas d’un cheval qui bronche ou d’une ondée qui tombe; où la vanité du propriétaire est tempérée par sa politesse ; en un mot, de n’aller à la campagne que pour y trouver de l’ombrage, du repos, de la liberté, et sur-tout l’oubli de toutes ces pré-

tentions et de tous ces ridicules avec lesquels on transige par habitude à la ville, mais qui paraissent insupportables à la campagne, parcequ’on ne doit pas s attendre à les y rencontrer.

LA B0UQÜET1ÊRE.

»” LVI. [ao MAI 181 i.)

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