‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 3 sur 56 · D AUTREFOIS · texte numérisé non relu

D AUTREFOIS

Paris, cc 3o décembre 1669.

Je profite, mon cher comte, d’un rhume qui me retient depuis quelques jours au coin de mon feu, pour vous donner des nouvelles de ce pays. La plus importante, et celle qui vous fera le plus de plaisir, c’est que M. de Guise a obtenu la faveur d’avoir un carreau à la messe du roi ; il n’a pas manqué d’en profiter dimanche, et, soit dit entre nous, avec un peu trop d’éclat.

On attend monts et merveilles du marquis de Martel, qui s’est vanté de forcer les Algériens à la paix ; je n’ai pas de foi à ses almanachs.

Le duc de Vermandois vient d 'être revêtu de la charge d’amiral ; madame de La Vallière a reçu cette marque d’une faveur insigne avec la plus belle indifférence. Je suis bien de votre avis, cette femme n’est pas à sa place.

Votre frère vous a-t-il écrit que nous avions été ensemble à la première représentation de Britannictis? Quelques prôneurs de Racine m’avaient tant vanté cette pièce, que, ne pouvant avoir de loge, j’ai envoyé mon laquais à dix heures me retenir une place sur le théâtre. J’ai cru que je n'arriverais jamais à l’hôtel de Bourgogne , j’avais pourtant laissé mon carrosse à l’entrée de la rue Mauconseil ; mais, sans Chapelle et Mauvilaiu, qui connaissent tous les comédiens de Paris, je ne serais jamais parvenu

12 UNE PnEMI ÈRE REPRÉSENTATION

à me placer. N’allez pas vous méprendre sur cet empressement du public : il y outrait encore plus de malveillance que de curiosité. J’ai été faire mes baisemaius à madame de Sévigné dans sa loge, où se trouvaient mesdames dé Villars, de Coulanges, de La Fayette, escortées du petit abbé de Villars et du frondeur de Grignan. Je vous laisse à penser si Rrilannicus avait beau jeu dans cette loge.

Madame de Sévigné disait l’autre jour, chez madame de Villarccaux, que le Racine passerait comme le café: ce mot fit beaucoup rire, et tout le monde s’accordapour le trouver aussi juste que plaisant. Ce que j’admire sur-tout, c'est la présomption de cet écolier tragique, qui s’avise de vouloir faire parler les Itomains après notre grand, notre sublime Corneille : il y a des gens qui ne doutent de rien.

Je n’ai jamais vu l’Lôtel de Bourgogne aussi brillant: une aussi belle réunion méritait une meilleure pièce : c’était à qui baillerait au parterre, et à qui dormirait dans les loges. Je ne vous citerai pas, comme exemple, Vilandry, qui ronflait dans celle du commandeur de Souvré : depuis qu’il dîne à cette table, la meilleure de Paris, il va digérer au spectacle, liaciendo lasiesla, se réveille à la fin, et prononce que la pièce est détestable. Je ne concevrai jamais quel plaisir ce brave et spirituel commandeur trouve dans la société d’un bomme qui n’ouvre la bouche que pour manger.

d'autrefois.

Despréaux , à côté de qui je me trouvais placé, était furieux de la froideur du parterre. Il soutient que c’est le plus bel ouvrage de Racine, que les anciens n’ont rien de plus beau, que ni Tacite ni Corneille n’ont rien écrit de plus fort. Il a manqué se prendre aux cheveux avec Subligny, pareeque celui-ci , dans la scène où Néron se cache derrière un rideau pour écouter Junie, n’a pu retenir un grand éclat de rire qui s’est propagé dans toute la salle. 11 est probable que cette mauvaise pièce lui fournira quelque antre Folle Querelle ' , où nous rirons comme à la première.

Ninon et M. le Prince étaient, avec Despréaux, les seuls qui défendissent le terrain pied à pied, mais sans pouvoir rétablir les affaires de Britannicus. Je suis curieux de savoir comment le petit rival du grand Corneille prendra cette chute; car c’en est véritablement une. Ce qu’il y a de pis dans son aventure, c’est qu'on a remarqué des vers dont l’allusion est très claire et très audacieuse. Le roi ne s’en est pas expliqué ; mais hier, à son lever, il a contremandé un ballet dans lequel il devait danser à Saint-Germain. Ceci pourrait bien mettre notre poète assez mal en cour; mais aussi, que diable un poète fait-il là? . .

Floridor a été sublime’; on aurait dit qu’il avait parié de faire réussir un des plus mauvais rôles qu’il ait jaihais jonés.

1 Parodie d’ Andromuque.

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