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réséda elle ne se décide à rompre une liaison qui ne les rend heureux ni l’une ni l’autre. »
A ce jeune homme succéda un de ces vétérans de la galanterie dont Potier, dans le Ci-devant Jeune homme, nous offre en ce moment une copie si parfaite au théâtre des Variétés. Ce vieux heau conserve à cinquante-cinq ans les manières, les goûts, les habitudes, qu’on avait de la peine à lui passer à trente ; il emploie, ou plutôt il perd sa matinée entière à la toilette de quelques femmes don t il fait les commissions, sans se rendre compte du motif qui les détermine à l’admettre en tiers le soir dans leur loge, et à prendre de préférence sa main en sortant du spectacle. Madame Bernard en fait beaucoup de cas: c’est pour lui <jue fleurissent les premières violettes, que s'entr’ouvrent les premières roses; il est vrai quelle lui fait chèrement payer les goûts de son éternelle jeunesse.
Tout occupé de ce Lovelace sexagénaire , je n’avais pas fait grande attention à un homme de moyen âge, d’un extérieur plus simple que négligé, qui était entré et sorti sans dire un mot, après avoir payé un bouquet d’héliotrope que madame Bernard lui avait remis sans qu’il le demandât. Elle me le fit remarquer. ■■ Regardez bien cct homme, me dit-elle ; il est à peu près unique dnns Sôn espèce, non pas en qualité de peintre , quoiqu’il ait un talent très distingué, mais en qualité de mari. U y a bientôt onze ans qu’il a perdu une femme qu’il adorait, et depuis ce
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temps, le 6 de chaque mois, jour de la mort de son épouse, il ne manque jamais de porter sur son tombeau un bouquet des fleurs quelle a le plus aimées. » J’ai eu besoin d’acquérir la preuve du fait que m’assurait madame Bernard ; car je crois plus facilement à l’excès de la douleur qu’à sa durée. J'ai vu des gens mourir de chagrin en quinze jours ; j eu ai bien peu vu pleurer le même objet dix ans après sa perte.
Je me préparais à quitter madame Bernard, lorsque je vis arriver un jeune auteur : il venait commander des bouquets pour deux actrices qui jouaient le soir dans sa pièce nouvelle. A son air d’assurance, à la difficulté qu’il avait à trouver rien d’assez beau pour ces dames, je devinai sans peine qu’il était fort content de lui-mêine, et qu’il avait bien bonne opinion de son ouvrage. La bouquetière, qui le connaissait, lui demanda en riant s’il était nécessaire quelle préparât les bouquets que les garçons de théâtre sont dans l’usage d’aller offrir aux auteurs le lendemain d’un succès : il répondit modestement qu’on ne pouvait répondre de rien, et que sa pièce pouvait fort bien, comme le Misanthrope , tomber à une première représentation. Les journaux du lendemain m’ont appris que le chef-d’œuvre de ce modeste auteur avait effectivement subi le sort de celui de Molière ; il est à craindre qu’il ne se relève pas aussi victorieusement de sa chute.
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A DISSON.
Quelle fonle insensée et frivole !
Je vois encore d’ici cet ancien jardin du Palais- Royal , planté sur les dessins du sieur Desgots , neveu du célèbre Le Nôtre ; ces deux pelouses symétriques bordées d’arbres en boule; ce grand bassin en demilune qu’entourait un treillage à plusieurs niches, dans lesquelles on avait placé quelques statues assez médiocres de Guillaume Goustou et de Leremberg; ce quinconce de tilleuls; cette magnifique allée en berceau , fermée sur les côtés par des charmilles taillées en portiques. Ce beau jardin , où mon grandpère avait vu le mentor de Louis XIII promener ses sombres rêveries et méditer avec la même gravité un plan de campagne et un plan de tragédie, le siège de La Rochelle et nn couplet à Marion de Lorme; ce jardin, dans ma jeunesse, avait ses trois classes d'habitués très distinctes.
L’une se composait de ces spéculatifs, mieux dé-
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signés sous le nom de gobe-mouches , qui règlent incognito les intérêts de l'Europe; l’autre formait une es pcce d’académie en plein vent, où l’on discutait, scène par scène, vers par vers, le mérite de Zaïre et de Rhadamisle , où l’on distribuait, en prenant une glace, les rangs dans la littérature et les fauteuils de l’Académie; la troisième, composée en grande partie de gens du monde et de littérateurs du second ordre, était bien la réunion la plus joyeuse et la plus maligne qu’il y eût au monde : on continuait à y distribuer les breveLs du régiment de la Calotte; on y faisait justice en vaudevilles, en épigrammes, des sottises du temps, des détracteurs de l’Encyclopédie, du quiuquina, et de l’inoculation. Tous les amateurs du théâtre se rassemblaient , avant l’heure du spectacle , au café de Foi ( le seul qu'il y eût alors au Palais-Royal ) ; ils en sortaient par groupes pour se rendre, les uns à l’Opéra, dans l’enceinte du Palais même, les autres aux Tuileries et dans la rue Maucouscil, où se trouvaient la Coinédie-Frauçaise et la Comédie-Italienne, et revenaient au même lieu se rendre compte de la représentation à laquelle ils avaient assisté.
Tel était l’état des choses au Palais-Royal en 1 7C2, , lorsque je partis pour un voyage de long cours. A mou retour, tout était changé. D’immenscs galeries, d’innombrables boutiques , avaient remplacé les allées de tilleuls et les portiques de feuillages; je
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crus être encore à la foire du Caire ou au grand marché d’Ispahan. On criait beaucoup contre un prince qui avait, disait-on, spéculé sur le déshonneur de son palais, et qui perdait en considération ce qu'il gagnait en revenu. Ces plaintes, élevées par les propriétaires des maisons voisines, qui ne trouvaient point leur compte à ces changements, étaient aussi injustes que ridicules; et l’opinion publique qui les adopta méritait peut-être, dans cette circonstance, le mépris que ce priuce affectait trop généralement pour elle, et que depuis il expia si cruellement.
La physionomie des habitants du Palais-Royal a changé avec celle du lieu même: c’est maintenant une espèce de chambre obscure où l’on voit tout ce qui se passe dans la capitale, une seutine où se trouvent rassemblés toutes les folies , tous les vices, tous les ridicules, tous les plaisirs, et toutes les misères de l’humanité. Depuis un assez grand nombre d’années, je navals vu le Palais-Royal qu’en le traversant ; sans aucun autre motif qu’une répugnance qui tenait à des souvenirs fâcheux , j’évitais de m’y arrêter. Cette vieille rancune céda au désir de remplir, dans toute son étendue, ma tâche d’observateur; et je pris la résolution de consacrer une journée entière à visiter ce grand bazar de l’Europe, et à étudier les mœurs de ses habitants.
J’y entrai mardi dernier à huit heures du matin ,
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après avoir été faire quelques emplettes dans la rue Saint-Denis. Le premier contraste dont je fus frappé, fui celui du mouvement qui régnait dans un quartier, et du repos qu'à la môme heure je trouvais dans l’autre. Tous les marchands de la rue Saint- Denis étaient, depuis long-temps, à leurs comptoirs; tous les magasins du Palais-Royal, excepté ceux de comestibles, étaient encore fermés. .l’allai m’établir sur une chaise auprès de la Rotonde, où je me procurai pour deux sous la lecture des journaux. G 'était le surlendemain d’une pièce nouvelle; plusieurs curieux se les disputaient. De six journaux quotidiens, deux assuraient que la pièce était tombée ; les quatre autres annonçaient qu elle avait eu le succès le plus brillant ; je remarquai avec un sentiment pénible que la plupart de mes compagnons de lecture témoignaient un empressement tout particulier pour les deux feuilles malévoles, et j’en conclus que l’Envie et la Haine se lèvent plus matin que la Justice et l’Amitié.
Le jardin commençait à se remplir de trois espèces de gens qu’ou est presque toujours sûr de trouver ensemble, et qui cherchent à employer, ceux-ci leur temps, ceux-là leur argent, et les autres leur industrie. Les premiers sont faciles à reconnaître : d’un air aussi ennuyé qu’ennuyeux , ils traînent leurs pas dune allée dans une galerie, d'un café à une chaise , et arrivent au soir sans pouvoir se rendre
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compte d’une seule action de la journée. Les seconds, sans être plus occupés, sont plus agissants : ils parcourent les magasius, se créent des fantaisies qu'ils appellent des besoins, et, constamment dupes deux-mêmes et des autres, finissent toujours, sans sortir du Palais-Royal , par trouver l’occasion de vider leur bourse. La troisième espèce est, de beaucoup, la plus nombreuse: vous reconnaissez les gens dont elle se compose, à leurs prévenances, à leurs civilités obséquieuses, à 1 empressement qu’ils mettent à vous apprendre la nouvelle du jour, à vous arracher mie réponse insignifiante qui leur donne le prétexte de lier conversation aujourd’hui, et de vous aborder le lendemain comme une ancienne connaissance.
11 est dix heures; j’entre au café de Chartres, où j’ai vu jadis aux prises les cocardes vertes et les cocardes blanches, la Montagne et la Gironde; abandonné pendant long-temps aux paisibles joueurs de dames et de dominos , il est maintenant en grande faveur parmi les gourmands de profession. Le café Hardi a vu disparaître la gloire de ses rognons devant les coquilles aux champignons du café de Chartres, où déjeunent pour l’ordinaire ceux qui vont dîner au Rocher de Cancale.
Je demande du thé; un gros homme de la table voisine , qui dépeçait un poulet à la tartare , me regarde en pitié ; les garçons ne se pressent point de me ser-
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vir : l’humeur me prend ; je sors , et vais an café Lcmblin. Ce café , d'institution moderne, ne tardera pas à faire du bruit'dans le monde, si l’on tient au projet d’en faire le centre de la faction musicale, ou plutôt anti-mitsicale, qui s’est proposé la noble tâche de décrier un établissement public dont la France s’honore. Déjà quelques uns des affidés viennent y pérorer en faveur de la musique de M. llelloni, qu’ils n’ont point entendue, et contre la musique de M. Catel, qu’ils sont désespérés qu’on entende. « l’oint d’harmonie, point d’orchestre, point de bruit! secrient-
ils de toute leur force ; nous voulons du chaut
— Mais enfin , messieurs , la mélodie — Point
de mélodie! nous voulons du chant, rien que du chant. » Quelle sotte et misérable querelle ! Peutêtre n’y aurait-il qu'un mot à dire pour la terminer; mais il y a tant de gens qu’elle amuse, tant d’autres quelle occupe, sans compter ceux qui en vivent, qu’on ne doit pas se presser de fermer la bouche aux professeurs du café Lemblin.
C’est à midi que le Palais-Royal brille de tout son éclat : les magasins se remplissent ; les gens d’affaires parcourent les allées; les vieillards s’asseyent au soleil; les oisifs se promènent sous les galeries, s’arrêtent devant le vitrage des boutiques , ou s’amusent à lire les affiches dont les murs sont tapissés.
Tout en m’amusant moi-même à lire ces affiches, je vis entrer au Bras-dOr, daus la boutique d’un
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marchand-tailleur, un grand jeune homme, qu’à son habit de silésie chiné , à ses boutons d email , à sa veste de satin couleur de feu à franges vertes , et à sa culotte de Casimir serin , je ne balançai pas à prendre pour quelque honnête provincial , arrivé la veille par les pataches du Bourbonnais : il resta près d’une demi-heure dans ce magasin. Curieux desavoir qe qu’il pouvait y faire, j’eus la patience de l’attendre : je le vis ressortir, à mon grand étonnement, vêtu de neuf des pieds à la tête , et tellement changé dans son nouveau costume , qu’il aura pu se faire remarquer le soir, par son élégance , au balcon de l’Opéra.
Je laissai là mon provincial , et, sous prétexte de changer un verre à mes lunettes , j’entrai chez Ilaring l’opticien, en même temps qu’un jeune homme dont la figure m'aurait paru plus agréable, si sa démarche n’eût pas été aussi insolente : il fit l’emplette d’une paire de besicles en vermeil, d’un lorgnon en or, et d’une lunette de spectacle.
Interrogé par l’opticien sur le numéro des verres dont il faisait usage, il convint qu’il avait la vue excellente ; qu’il n’achetait un lorgnon que pour avoir occasion de le suspendre à son cou par une tresse de cheveux d’une couleur très voyante; qu’il ne se décidait à porter des besicles que pour n'être pas obligé de voir tous ceux qui le saluent , et qu’il ne se servait d’une lorgnette au balcon que pour se faire remarquer dans les loges.
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En sortant de chez Ilariug, je m’arrêtai avec quelques badauds à la porte de Corcelet , le mar- /. chaud de comestibles. Deux ou trois maîtres-d’hôtel s’y concertaient sur le choix de leurs provisions, et consentaient à débarrasser le marchand des objets dont il désespérait de se défaire. Si la probité de cette classe de gens n'était pas aussi généralement reconnue, je serais tenté de croire que ceux-ci n’ont pas joint le mémoire de Corcelet à celui qu’ils ont présenté à leurs maîtres.
A quelques pas de là , je remarquai , dans la boutique d’une modiste, une très jolie personne dont les traits ne m’étaient point inconnus. Ce ne fut pourtant qu’après de longs efforts de mémoire que je me rappelai certaine petite villageoise, fille d’uu honnête fermier des environs de Bayeux, qui était venue à Paris pour être bonne d’enfants, et que l’on avait adressée à une dame de mes amies. A la recherche de sa parure, à l’aisance de ses manières, à l’espèce d’hommages quelle recevait, je devinai qu elle n’avait point cédé à sa première vocation , et quelle avait pris un autre essor. Je crus inutile de répétera une belle demoiselle coiffée à la grecque, en apprentissage dans un magasin de modes des galeries de bois, les leçons de morale que j’avais faites à une petite fille en cornette et en bavolet, arrivée à Paris de la veille; mais je me promis bien de consigner quelque jour dans un bulletin
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spécial les réflexions que cette rencontre me fit naître.
Vers quatre heures, la place de la Rotonde offre le tableau le plus piquant et le plus varié. LA , le marchand de Leipsick rencontre le négociant d’Ainsterdam auquel il avait assigné ce rendez-vous six mois d’avance; lA, se réunissent ces joueurs heureux qui n’avaient pas de quoi dîner la veille , et qui vont ce jour-là dépenser 4o francs aux Frères Provençaux ; là, se retrouvent ces frères d’armes, compagnons inséparables de gloire et de plaisirs, concitoyens de Marseille, de Bordeaux, de Toulouse, que trahit leur accent méridional.
Dans la foule qui circule autour de moi , je remarque ce jeune étourdi qui poursuit un brocanteur pour lui donner A moitié prix la montre de Breguet qu’une série de rouges lui a fait acheter la veille, et qu’une intermittence le force à revendre le lendemain; j’écoute en riant ce que raconte à son compatriote cc gros bourgeois de Montfortl’Amaury. «11 avait quelques emplettes A faire; il est entré sous les galeries dans un magasin de nouveautés: dix jeunes filles de boutique, charmantes , étaient rangées autour du comptoir ; A chaque article qu’il demandait, une de ces demoiselles lui répondait avec un sourire: Nous ne tenons pas cela ; et il est sorti sans deviner ce que tenaient ces demoiselles, et ce que l’on pouvait
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vendre dans une boutique où il n’y avait rien. » L'heure du dîner était venue, j’entrai chez Nau- <let ; et lorsque je redescendis pour continuer mes observations , je ne tardai pas à m’apercevoir que celles qui me restaient à faire au Palais-Iloyal n’étaient point de ma compétence , et qu’il y a dans certains tableaux une partie qu’il faut laisser dans l’ombre.
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