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ou
tiES COMÉDIENS DE PROVINCE.
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QiURCrilUL, thc Apofagy.
Celle tribu errante, semblable à celle «les Arabes v:i<;abumls , va sans cesse courant «le place en place.
Les mœurs des comédiens ambulants ont un caractère d’originalité qui m’a toujours paru digne d’une étude particulière. Leurs habitudes, leurs goûts, leur genre de vie, leur langage (car ils en ont un qui leur est propre) en fout une classe à part , qui ne ressemble à rien de ce que nous voyons dans la société.
C’est à l’espèce d’isolement où les retient un préjugé plus absurde dans son principe qu’injuste dans ses conséquences, qu’ils sont redevables de cette physionomie particulière qui les distingue. Ce pré-
‘LE CAFÉ TOUCJIAIID.
jugé, que d'honorables exceptions ont fait en grande partie disparaître dans la capitale, existe en province dans toute sa force, et c’est là qu’il faut chercher les originaux des portraits des Ragotin et des La Rancune, tracés par Scarron, d’une manière si vraie et si comique, dans le seul de ses ouvrages qui jouisse encore de quelque estime parmi les honnêtes gens. Ceux qui veulent se faire une idée des usages, des réglements de cette corporation dramatique et des membres qui la composent , doivent se rendre au café Touchant pendant la quinzaine de Pâques.
J’entends d’ici presque tous mes lecteurs de province et même de Paris qui me demandent à-lafois: >■ Qu’est-ce que c’est que le café Touchard? Où se trouve le café Touchard?» Ce café, situé autrefois et de temps immémorial rue des Boucheries, a changé depuis peu de maître, de nom, et de quartier, sans changer de destination; c’est maintenant rue de l’Arbre-Scc, tout près delà fontaine, que Thalic, ou plutôt Thespis, a établi le dépét central des comédiens de province qui n ont pas assez de talent ou de bonheur pour trouver des engagements à domicile ; de ceux qu’un public brutal dispense d’achever l’engagement commencé; de ceux que leurs dettes obligent de quitter une ville où ils n’ont plus que leurs créanciers pour spectateurs; de ceux, enfin, que l’espoir d’un début amène à Paris.
I,E CAFÉ TOUCUAIU). lfiü.
Tous les genres, tous les emplois viennent se produire au café Touchard : les directeurs de troupes se rendent, de leur côté, dans ce bazar comique où les talents se mettent à l'enchère et sont pris au rabais. La fortune, en ce lieu, s’amuse à parodier ses propres caprices. Celui-ci , valet l’année dernière à Bordeaux, va débuter dans les financiers â La Rochelle ; Vingénue du théâtre de Lille passe; à l’emploi des grandes coquettes sur celui de Strasbourg : c’est une loterie de rangs comme dans la société, avec cette différence pourtant que les bonnes chances y sont assez généralement pour le mérite.
A moins d’avoir assisté à cette assemblée burlesque, on ne saurait s’en faire une idée. Depuis fort long-temps je suis dans l’usage d'aller, pendant la quinzaine où nous entrons, passer charpie jour une heure au café Touchard. Cette habitude m’a mis dans une sorte de relation avec tout ce que la province a d’artistes déclamants, chantants, et gesticulants. Grâce ensuite à une réputation de générosité, faite et entretenue au prix modique de quelques verres de liqueur et de quelques écus que je ne redemande jamais, pareeque je sais qu’on me les emprunte pour toujours, je me mets au courant de toutes les anecdotes de coulisse, de toutes les aventures comiques, tragiques , et burlesques, qui ont eu lieu pendant l’année théâtrale; aussi, depuis le * premier rôle jusqu’au dernier caractère , depuis la
LE CAFÉ TOÙCHARD.
grande coquette jusqu’à la plus petite utilité, je ne pense pas qu’il y ait en province un seul comédien dont je ne connaisse directement ou indirectement l’histoire, les talents, les succès, les revers, et, ce qu'on aura plus de peine à croire, la filiation.
.le n’avais garde d'oublier cette année de nie rendre à mon poste, je m’y suis installé mercredi, et déjà j’ai revu quelques unes de mes vieilles connaissances : deux ou trois directeurs venaient de faire l’ouverture de cette bourse de nouvelle espèce. L’un se disputait avec un tyran pour cinquante écus; celui-ci voulait obliger Orosmane à jouer Mathieu Crochet dans la petite pièce ; cet autre, pour savoir par lui-même à quoi s’en tenir, écoutait un Colin qui détonnait une ariette de Monsigny; là, c était une basse-taille qui s’essayait à donner le fa en buvant une bouteille de vin de Sur rêne; ici, une duègne qui partageait avec son épagneul son petit pain et sa tasse de café au lait; plus loin, une grande utilité qui inscrivait sur une feuille de papier les noms des quatre cent soixante rôles qu’elle était prête à jouer : l’un stipulait une représentation à bénéfice, l’autre un congé de six semaines, tous demandaient des avances.
Le premier qui in’ait reconnu est un nommé Dori val, doyen des jeunes premiers de tons les théâtres de France. Depuis trente-six ans il est en possession de cet emploi, qu’il joue sans partage: son
trioinphe est le Saint-Albin du Père de Famille; et comme il se croit toujours.de l’àgc du personnage qu'il représente, il n’y a point de raison pour qu'il se décide jamais à prendre les pères nobles.
Cependant , à mesure que son talent se forme et que les années arrivent (je lui en connais pour le moins soixante-deux), son crédit, parmi les directeurs, diminue sensiblement: il ne change point d’emploi , mais il change de ville ; il a fait dans sa jeunesse les délices de Lyon , de Bordeaux , de Nantes et de Marseille ; il s’est fait applaudir vingt ans après à Orléans, à Tours, à La Rochelle; il arrive en ce moment d’Angoulême, et va s’engager pour le théâtre d’Ëvreux. A tout ce que j’ai pu lui dire pour lui prouver que sa vanité faisait un mauvais calcul , il s’est contenté de me répondre par le mot de César ■ « Qu’il valait mieux être le premier dans un village que le second dans Home. »
« Je ne suis pas de cet avis (interrompit un gros garçon qui vint s’asseoir familièrement à notre table); il faut quelquefois savoir déroger pour vivre. » Celui qui nous parlait était un homme d’une cinquantaine d’années, dont l’accoutrement attira d’abord mon attention : il était vêtu d’un mauvais habit de velours noir, recouvert d’une espèce de doliman de bouracan bordé de petit-gris, dout il se servait dans les rôles turcs, et qui lui tenait lieu de vitchoura pendant l’hiver; il avait sur la tête une
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toque polonaise, et pour chaussure des bottes en
cuir jauue , lacées par derrière.
« Vous voyez (ajouta-t-il en jetant un coup d’œil d'amateur sur le bol de punch que j’avais fait apporter); vous voyez. Messieurs, le meilleur et le plus pauvre financier, la plus belle et la plus triste basse-taille qui soient au monde. Vous me regardez, vous cherchez où vous m’avez vu ? Par -tout : à Bruxelles, par exemple, où l’on parle encore, après dix ans , de la manière dont je jouais le Sylvain. Caillot vous dira que , lorsque je me suis gargarisé le larynx avec une bouteille de vin de Bourgogne, personne ne chante comme moi : Dans le sein d un père. .
Il entonnait ce morceau de toute la force de ses poumons d’airain, lorsqu’un petit homme, en perruque à la Préville, après l’avoir examiné attentivement quelque temps, profita d’un point d’orgue pour lui redemander soixante-douze francs d’avances, reçus par lui Floridor, trois ans auparavant, pour un engagement au Havre, qu’il avait jugé à propos d’aller remplir à Perpignan.
L’explication, qui commença d’une manière assez plaisante , menaçait de finir d’autant plus chaudement, que le bol de punch touchait à sa fin, et que Floridor en avait bu la plus grande partie; mais j'apaisai le différend, et je parvins à tout concilier en proposant au directeur, comme un moyen
de recouvrer ses trois louis, d’engager son débiteur dans la troupe qu’il formait.
Pendant qu’ils rédigeaient sur le bout de la table les conditions de ce nouveau contrat , une voix glapissante fixa l'attention de rassemblée sur une veste de brocard qu’un père noble , dans le malheur , mettait , à l’enchère pour payer son loyer, et que l’on faisait passer de table en table. La veste fut suivie de l'habit de livrée d’un premier comique qui changeait d'emploi , et successivement de différentes pièces de la garde-robe de Thalie et de Melpomène, dont les directeurs meublaient à peu de frais leurs magasins, en spéculant sur la pauvreté et sur l’inconduite de leurs pensionnaires.
L’encan fut interrompu par la dispute la plus singulière dont j’aie jamais été témoin. Le tyran d’une troupe d’acteurs de mélodrame venait de retrouver là sa femme, qui l'avait quitté depuis cinq ans, en lui laissant des enfants et des dettes. La dame, qui jouait les qrandes princesses, avait abandonné le tyran à Châteaudun pour suivre la fortune d’un Colin, qui l’avait cédée à un financier , qui se l’était laissé enlever par un second comique , qui s’en était arrangé avec un La lhielte, qui l’avait remise aux mains d’un jrime, que le mari voulait forcer à accepter les enfants et les dettes, tandis que celui-là prétendait, au contraire, que le tyran devait reprendre sa femme, laquelle ne voulait retournée
avec son mari qu'à condition qu'il adopterait deux jeunes princes dont elle avait augmenté sa famille pendant leur séparation. I<a contestation se compliqua de tant de circonstances, de tant d’incidents divers, qu’il me fut impossible d’en suivre le fil et d'en présumer l’issue.
A la table auprès de la mienne se trouvait une Dugazon-corsel, de quarante-cinq ans pour le moins, qui cherchait à prouver à un directeur qu’on lui offrait un ordre de début à Feydeau, sur la réputation quelle s’était acquise à Poitiers,* dans l’opéra-comique, où elle u'avatt débuté que depuis cinq ans. A coté de cette virtuose était une ingénuité d’un embonpoint visiblement accidentel , dont elle fixait le terme à un mois, par une clausse expresse de son engagement.
Cn premier rôle de tragédie, drapé dans son manteau de la manière la plus pittoresque, discutait, avec son directeur, sur une demi-représentation qu’il voulait ajouter à son traitement; sou accent gascon et les lambeaux d'alexandrins dont il ornait ses discours leur donnaient une grâce tout-à-fait originale.
«Ce directeur, me dit M. Dori val (en parlant de l’homme avec lequel s’entretenait le tragédien de Carcassonne), est un novice qui n’entend rien à son affaire : avant la fin de la quinzaine, il aura dépensé ici cent écus eu rafraîchissements pour se composer une troupe du rebut de toutes les autres.
Il n'en est pas ainsi du vieux Berville, que vous voyez tout seul à cette table vis-à-vis de nous ; il a été quarante ans comédien ; il connaît tous les secrets, c’est-à-dire toutes les ruses du métier: aussi trouve-t-il toujours le moyen d’avoir les meilleurs sujets au meilleur marché possible.
La plus sévère discipline régne dans sa troupe, qu’il commande avec fermeté; chacun des comédiens qui la composent, joue, au besoin, tous les genres et tous les emplois. Avec lui, point de doubles, point de remplaçants , point de chefs ({emploi en titre d’office; Berville ne connaît que les plaisirs du public et l’intérêt de son administration, 'l otis les engagements qu il passe sont autant de brevets de santé qui mettent les contranctauts à l’abri des migraines et des vapeurs dont l’atmosphère des théâtres est communément chargée. Il résulte de là que le public est satisfait, que la caisse se remplit, que les acteurs sont régulièrement payés, et que l’entreprise enrichit son directeur.
Après une petite digression sur la tactique théâtrale, Dori val me proposa de passer dans la chambre des essais. C’est un arrière-salon, dans le fond du café, où les comédiens dont la réputation n’est pas suffisamment établie donnent aux directenrs ou à leurs préposés un échantillon de leur talent, .le ùr crois pas qu’on puisse rien imaginer de plus extravagant «pie ce tableau : la variété des figurés et des
attitudes, le contraste du costume et du langage, la cacophonie des voix, dont les unes chantent tandis que les autres récitent ou déclament, le sangfroid de ceux qui écoutent cet épouvantable charivari , tout porte à croire qu’on est dans une de ces maisons de fous où l’on s’est imaginé de faire jouer la comédie à ces insensés pour les guérir.
L’un débite une tirade de Milliridate, l’autre une scène de Cadet-Roussel ; le monologue du Métromanè est interrompu par la polonaise du Calife; Camille adresse ses imprécations à Jocrisse au désespoir, et l’ariette de la Fausse Magie est accompagnée par les castagnettes d’un danseur qui répète un boléro.
C’est dans cette salle que les adresses se donnent, que les vacances se font, et que les engagements se signent. Le comédien engagé rentre dans le café en triomphateur, et regarde en pitié ceux de ses camarades qui sollicitent encore ce qu’il vient d’obtenir, sans songer qu’il lui reste à subir la plus rude des épreuves, celle de plaire au public devant lequel il doit paraître.
J’ai lu quelque part qu'un père, dans le dessein de corriger son fils d'un penchant dangereux , le conduisait dans les hôpitaux pour lui faire observer les suites des désordres auxquels il était enclin : peutêtre, pour guérir tant de jeunes gens de cette frénésie du théâtre qui les possède, suffirait-il de les conduire de temps en temps au café Toucliard.
PARIS A DIFFÉRENTES HEURES
PARIS A DIFFÉRENTES HEURES
A unquùm
Sic impar sibi
Mon. , ut. nr, lab. |.
IUtn de plu. variable cl de plu. bizarre.
l T n de nos plus fameux peintres, qui joint au talent supérieur qu’exigent les grandes compositions UD ,alent to,,t particulier pour ce genre de croquis que 1 ou a fort bien nommé Fépigramme du dessin, me parlait, y a quelques jours, du projet qu’il a formé de composer une suite de caricatures à la manière d’Hogarth; ayant pour objet le développement de quelque idée morale. Une première esquisse qu'il ma communiquée m’a paru aussi piquante qu’ingénieuse: dans cette suite de petits tableaux, qu’on pourrait intituler les Contrastes, le peintre se propose de représenter les différentes classes de la société en opposition l’une avec l’autre, de manière à rapprocher celles qui, par leur posi’
Don, leurs besoius, leurs goftts, et leurs plaisirs, forment entre elles l'antithèse la plus complète, et ’
1>AIIIS A DIFFÉRENTE» HEURES.
conséquemment la plus propre à mettre en évidence les habitudes, les ridicules, les défauts, et les qualités de chacune.
Je réfléchissais, en le quittant, au parti quuu moraliste observateur pouvait tirer d’un semblable rapprochement envisagé d’une manière plus générale, et tracé sur de plus grandes proportions, et je mettais à profit, pour arranger cette idée dans ma tète, le trajet de la nie de Richelieu , que je parcourais dans toute sa longueur, à trois heures du matin. En se rappelant mon âge et l 'époque de l’année où nous sommes, on me demandera peut-être par quelle circonstance je me trouvais si tard ou de si bonne heure, seul, à pied, dans les rues de Paris. Ma réponse est une histoire tout entière qui m’entraînerait trop loin de mon sujet ; elle pourra trouver sa place ailleurs.
Arrivé au coin de la rue Neuve-des-Petits-Champs, je m’y trouvai arrêté un moment par le concours des charrettes des maraiebers qui portaient des légumes à la Ilalle, et des carosscs qui allaient au bal de l'Opéra ou qui en revenaient. Ce contraste du plaisir et du travail réunis par mie activité commune dans la poursuite d’objets si différents, me donna l’idée du cadre où je pouvais renfermer les observations qui s’offraient à mon esprit , et me conduisit à considérer cette grande ville à la manière des astronomes, comme une planète qu’on ne peut.
PARIS A DIFFÉREN TES HEURES. 1 75 bien connaître qu'en observant ses phases à différentes heures. Essayons d’en saisir les trois principaux aspects, au matin, à midi, et au soir.
A trois heures du matin, dans cette saison, l’aris ( les jours gras exceptés) est enseveli dans un calme profond; les mes désertes et silencieuses, qu’éclairent faiblement les réverbères qui brûlent encore, ressemblent aux longues galeries d'un monument funèbre : tout dort, excepté les amoureux et les voleurs, qui rôdent dans l’ombre, et se rencontrent quelquefois sur le même balcon.
Que fait là cette voiture à la porte d’un petit hôtel de la rue de Ménars? Examinons: à travers les rideaux de pourpre d’une fenêtre de l’appartement du premier, j’aperçois une faible lumière, et l'ombre qui se promène sur le rideau trahit la présence d im homme éveillé.
Le cocher, qui attend son inailre en se promenant à côté de sa voiture, enveloppé dans son vitchoura, a l’air d’en avoir pris l'habitude; mais les chevaux, serviteurs moins dociles, battent la terre d’un pied très impatient: la porte s’ouvre, un gros homme sort , soutenu sur les bras d’un laquais : je cherche à deviner qui ce peut être....
A peine la voiture a-t-elle tourné le coin de la me, qu’un jeune homme, blotti dans l’angle d’une porte cochère en face, vient frapper trois coups à une fenêtre basse. La porte s’ouvre pour la seconde fois
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le jeune homme entre, et un moment après je vois deux ombres au lieu d’une sur le rideau délateur; je passe mon chemin, en priant Dieu, en bon chrétien, pour les fripons et pour les dupes.
A quelques pas de là, je me trouve devant un hôtel de belle apparence, éclairé comme pour une fête. Plusieurs voitures de maîtres sont rangées dans la cour; une file de fiacres attendent à la porte. J’examine ceux qui sortent : les uns se fâchent contre ' . ■ leurs gens, les autres leur parlent avec bonté ; ceuxci rient aux éclats en appelant un fiacre, ceux-là jurent entre leurs dents en s’en allant à pied : j’entends dire que la maîtresse de cette maison n’en fait pas également bien les honneurs; quelle est aveugle et capricieuse ; je demande son nom , c’est la Fortune: j’ai reconnu son palais, c’est le Cercle des Étrangers. Pendant que ses favoris rentrent chez eux les poches remplies d’or, des malheureux, une lanterne et un crochet à la main , disputent des haillons aux tas de boue qui les couvrent, et cherchent quelques pièces de monnaie dans le ruisseau qui les entraîne.
Il est quatre heures ; le jour ne s’annonce pas encore, et deux boutiques viennent de s’ouvrir, celles du boulanger et de l'épicier; dans cette dernière, un garçon, à moitié endormi, rallume la lampe du comptoir, et prépare les flacons de cassis et d’eaude-vie qu’il va débiter par poisson aux cochers de •
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fiacre, qui rentrent chez leurs bourgeois après avoir veillé pour le service des bals; aux ouvriers de la plus pénible et de la plus repoussante profession; à quelques ivrognes qui ont passé la nuit dans la rue, faute de pouvoir regagner leur gîte.
Au moment où s’ouvre la boutique de l’épicier, le bureau de loterie se ferme; c’est aujourd’hui le jour de clôture : une lanterne transparente en a prévenu toute la nuit les gens qui auraient pu oublier pendant le jour cette manière de placer, c’est-àdire de perdre leur argent.
Le jour parait, les petites charrettes des laitières, les mulets chargés de légumes, arrivent à la file, et croisent lcnorme diligence qui broie le pavé sous son poids. Les ouvriers vont au travail ; l’activité renaît dans tous les ateliers, et le bruit de l’enclume poursuit jusqu’au fond de son palais le riche qui vient d’y rentrer, fatigué des plaisirs de la veille, et déjà en proie aux soucis du lendemain.
Tout ce mouvement, d’abord concentré dans les quartiers les plus populeux, ue se communique qu’au bout de quelques heures aux quartiers du l’alais-Royal et de la Cbaussée-d’Antin , et plus tard eticore aux faubourgs Saint-Germain et Sainl-llonoré; mais une fois mis en action, avec quelle prodigieuse activité les habitants industrieux de cette région du luxe et de la mollesse ne vont-ils pas réparer le temps perdu?
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A huit heures, tout était en repos dans la rue Vivienne; à dix, une foule innombrable s’y agite, s’y presse dans tous les sens. Les courtiers vont prendre les ordres de leurs commettants ; les garçons de caisse, l'énorme sacoche sur l’épaule, et le grand portefeuille à la boutonnière, se mettent en marche pour faire les recouvrements du jour. Tous les jockeys de la basoche sont en campagne, et font leur chemin à travers une nuée d’employés, de commis, qui se rendent lentement à leurs bureaux, avisant au moyen d'en sortir le plus tôt possible.
Pendant que les spécidations mercantiles occupent, à cette heure, les habitants éveillés de la. rive droite de la Seine, les travaux scientifiques sont l’occupation principale des habitants de la rive gauche. Les élèves des lycées encombrent les rues de la Harpe et Saint-Jacques; les disciples d’Hippocrate, un Barthès ou un Richerand sous le bras, s’acheminent vers les hôpitaux pour y chercher des exemples à l’appui des préceptes; les gens de loi, en toque et en robe, gagnent à pas précipités l’antre de la chicane , en feuilletant un dossier par maintien ; enfin les savants écoliers du Collège de France vont achever d’éclairer leur esprit et de former leur goût à l’école des Tissot et des Cuvier.
Veut-on jouir d’un spectacle moins uniforme, et peut-être aussi moins édifiant, il faut se rapprocher du Palais-Royal: vers trois ou quatre heures,
PARIS A DIFFÉRENTES HEURES. I les cours sout remplies d'une classe particulière de négociants ou plutôt de spéculateurs, et la Rotonde est envahie par les marrons qui font ce qu’on appelle des affaires, c’est-à-dire qu’ils escomptent des effets à cinq pour cent par mois, ou qu’ils vendent à terme des marchandises qu’ils n’ont pas *.
En repassant par la rue Vivenne ou par celle de Richelieu, vous trouverez la foule éclaircie; les piétons circulent le long des boutiques, et abandonnent le milieu du pavé à des voitures brillantes qui s’arrêtent à la porte des principaux magasins : de jeunes femmes en descendent poun faire des emplettes, et il ne tient qu’à vous de croire quelles sont très surprises de trouver là des jeunes gens de leur connaissance que le hasard y amène tout exprès.
Si quelque rayon de soleil égaye la matinée, cet essaim de mouches brillantes se répand aux Tuileries ou sur le chemin du bois de Boulogne, tandis que les élégants du second ordre, les célibataires, et les désœuvrés de la Chaussée-d’Antin, assis sur le boulevart de Coblentz, attendent patiemment l’heure du dîner en regardant danser ces enfants laborieux
Qui de Savoie arrivent tous les ans,
Et dont la main légèrement essuie Ces longs canaux engorgés par la suie.
1 l,a Bourse, pour laquelle vient de s'achever le plus bel édifice de l'Europe modetne, se tenait alors au Palais-Royal.
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Ils trouvaient jadis dans leur travail, non seulement un moyen d’existence, niais une source de petites économies qu’ils reportaient dans leur famille : depuis qu’une administration bienfaisante est parvenue, sinon à détruire la mendicité, du moins à atténuer beaucoup ce fléau, les petits ramoneurs se sont donné rendez-vous sur ce boulcvart et dans toutes les promenades publiques, où ils perçoivent à leur profit l’impôt que les mendiants de profession avaient mis sur la charité publique. '
L’heure du dîner rappelle les gens de bon ton à Paris; et tandis que le modeste artisan, harassé de fatigue, va retrouver sa famille et manger avec appétit la salade de pommes de terre ou le morceau de petit-lard apprêté par sa ménagère, les heureux du jour courent eu voiture à ces diners priés, où l'ennui corrompt tous les mets que l art des plus habiles cuisiniers assaisonne: les parasites, en bas noirs, gagnent sur la pointe du pied la maison où ils se persuadent que leur couvert est mis; et plus d’un aventurier dont la bourse est à sec va rôder sous les galeries du Palais-Royal, pour y trouver un ami qui l’invite ou qui lui donne le moyen d aller faire un de ces excellents dîners à trente sous par tête, dont il est quelquefois réduit à lire à jeun les nombreuses affiches qui tapissent les colonnes des galeries.
A ce moment d’activité succède un calme qu’interrompt de nouveau l'heure des spectacles: toutes
PARIS A DIFFÉRENTES HEURES. 1 8 I les portes cochères s’ouvrent, les voitures se lancent ; les théâtres et les cafés se remplissent.
Une heure après la sortie des spectacles, les boutiques se ferment; les artisans, les bourgeois, les gens occupés de toutes les classes, se retirent paisiblemeut chez eux, et abandonnent les rues de Paris à une population nocturne, dont les mœurs ne peuvent être observées que par ceux qui les surveillent, et qu’il faut laisser dans l'ombre ou la crainte et la honte les retiennent.
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