‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 30 sur 56 · A JOURNÉE IJ UN HACHE · texte numérisé non relu

A JOURNÉE IJ UN HACHE

mots leur valeur littérale, et croient en effet qu’il n’y a pas d'autre "monde que celui au milieu duquel ils vivent, et dont ils fout partie. Essayez de leur prouver que la société se compose de plusieurs classes, qui toutes, jusqu’aux plus infimes, ont leurs mœurs, leurs usages, leur physionomie particulière, dont l’examen n’est dénué ni d’intérêt, ni d’instruction; ils vous écouteront avec un profond dédain , et pourront fort bien en conclure que vous n’allez pas dans le monde.

11 y a long-temps que je me suis mis à cet égard au-dessus de tous les préjugés du bon ton , et que , pour bien connaître tous les habitants d’une maison, j’ai pris le parti de les observer à tous les étages. La prétention de tout ennoblir, d’éloigner les contrastes en ramenant tous les objets à des formes de convention , commence à se faire remarquer jusque dans les arts et dans les lettres. On craint de dégrader son burin , sa plume ou son pinceau , en descendant à la peinture des scènes populaires; et abusant du principe que les arts ne doivent se proposer que l’imitation d’une nature choisie, on s’expose à retomber dans l’afféterie et dans le maniéré. Le bon goût applaudit eu même temps aux beautés si différentes de ltaphaèl et de Teniers, aux douleurs tX Iphigénie et aux facéties de Petit-Jean. L’artiste qui ne se borne pas à peindre des arabesques doit meubler son album de figures

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prises dans toutes les conditions; et puisqu’il en est plusieurs dont il ne peut trouver les modèles que dans des greniers, sur les ports, ou dans les cabarets, c’est là, quoi qu’on en puisse dire dans le monde, qu'il doit aller esquisser leurs portraits.

J’ai souvent entendu dire à Préville qu’il avait pris dans un cabaret de la Courtille son personnage si comique de La Rissole. Taconet, à la même école, avait si bien étudié les allures des savetiers, que le grand acteur dont je parlais à l'iustant ne le trouvait déjà plus à sa place dans un rôle de cordonnier. Si le peintre et l’acteur ont souvent besoin d’aller chercher des modèles au cabaret , le poète dramatique, le moraliste, le romancier, doivent quelquefois y prendre des notes.

Ce petit préambule était nécessaire pour excuser aux yeux des gens du monde l'aventure qui me reste à raconter. Lundi dernier, j étais allé me promener au Jardin des Plantes, et j’avais fait assez lestement une course un peu longue pour mon âge. En revenant, je m’aperçois que la promenade m a un peu fatigué; j’étais encore loiu de chez moi; je me décide à prendre une voiture : on m'iudique une place de tiacres dans la rue des l'illes-du-Calvairc ; j’y trouve effectivement les voitures rangées sur le côté gauche de la rue , et les chevaux , abandonnés à eux-mêmes, cherchant au fond du sac qui leur pendait au cou quelques grains d’avoine, reste

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LA JOURNÉE D’UN FIACRE

du picotin tic la journée. Mais j'ai beau parcourir la file de la tête à la queue, je ne vois point de eochers.

Du fond de son échoppe , une marchande de vieux linge s’aperçut de mon embarras, et me dit obligeamment, en m’indiquant de la main un cabaret de la plus chétive apparence, «Les cochers que Mon- « sieur cherche sont à dîner chez la mère Henri. » J’entre, et, déterminé sur-le-champ par la nouveauté des observations que ce lieu me présente , au lieu d’un cocher, je demande un couvert. Bien que vêtu très modestement, j’attirai l’attention de la mère Henri, qui me fit répéter deux fois avant de m’inviter à passer dans la salle, où me conduisit une petite fille armée d'une énorme cuiller à pot en cuivre étamé, pleine d'une eau grasse que l’on appelait emphatiquement du bouillon. Je trouvai dans la salle, c’est-à-dire dans une enceinte de quatre murailles charbonnées du haut en bas , une douzaine de cochers de fiacre, rangés en file aux deux côtés d une table très longue et très étroite , à l’extrémité de laquelle je pris place.

Après avoir trempé la soupe de mes voisins, la fille, que j’entendis appeler Manette, vint placer devant moi mi litre de vin , un gobelet de fer-blanc, une cuiller d’étain et une fourchette de fer; les couteaux à l’usage des habitués de la maison étaient attachés à la table par une petite chaîne de laiton.

LA J OU II NÉE 1>’UN FIACRE, lin me servant un repas très frugal , mais moins mauvais que je ne m’y serais attendu, Manette me demanda « si j’avais apporté mon pain ; » et ma réponse négative parut ajouter à la haute opinion quelle avait déjà conçue de moi. Le dîner n’était qu’un prétexte; jetais resté là pour voir et pour écouter: je n’ai pas perdu mon temps. Dans les premiers moments, la conversation n’était pas générale; chacun s’entretenait avec son voisin: celui-ci se plaignait de sou bourgeois; celui-là s’applaudissait de l'arrangement qu’il avait fait avec le sien; cet autre, mis à la journée, ne se tirait d'affaire que sur la nourriture de scs chevaux; un autre racontait toutes les petites ruses qu’il mettait eu usage pour multiplier ses courses et pour augmenter ses pour-boire.

Je liai conversation avec le cocher qui se trouvait le plus près de moi. C’était un gros garçon de quarante-cinq ans, d’humeur assez joviale. Une bouteille de vin que je lis venir, et dont je lui versai quelques verres, m’attira toute sa confiance : eu moins d’un quart d’heure il me mit au fait de sa vie entière. J appris qu’il avait été tour-à-tour cocher d'une femme entretenue, de chez laquelle on lavait renvoyé pour une légère indiscrétion; palefrenier chez un jeune homme dont les créanciers avaient saisi les chevaux ; courrier d’une maison de banque pour laquelle il avait fait vingt-sept fois le

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voyage de Hambourg. Fatigué de tant de courses, il s’était reposé deux ans au service d’un vieux médecin dont il conduisait la demi-fortune, et qui avait fini par aller rejoindre ses malades. Emporté par uu mouvement d’ambition, il avait pris les rênes du carrosse d’un ministre qu’il avait eu le malheur de verser quelques jours après sur la route de Saint-Cloud. Perdu de réputation dans toutes les écuries par ce dernier échec, il avait pris le parti de se mettre sur la place, où il se trouvait si bien qu’il ne troquerait pas sa mauvaise houpelandc contre la plus belle livrée de Paris. Tous les jours n’étaient cependant pas également heureux , mais l’un allait pour l'autre; et, à tout prendre, une journée comme celle de samedi dernier consolait de beaucoup d’autres. Je desirais connaître en détail cette journée si heureuse ; une seconde bouteille de vin à quinze, que je fis apporter, lui donna autant d’envie de parler que j’en avais de l’entendre.

« Samedi , me dit-il , en sortant à sept heures du matin de chez mon bourgeois , qui demeure dans la rue de Buffaut, Pctil-i/ris, mon cheval hors la main, détacha deux ruades. Bon ça! me dis-je à part moi , les aubaines seront bonnes aujourd’hui : ce présage-là 11e 111’a jamais trompé. Eu effet, comme je tournais le coin de la nie , deux hommes, dont l’tiu portait sous son bras une boîte car-

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rée, m'arrêtent , montent dans ma voiture, et m'ordonnent de les conduire du côté des carrières de Montmartre: arrivés à la barrière, où se trouvent deux jcuues gens qui me font signe d’arrêter, ceux que je conduisais descendent de voiture, et s'éloignent avec les autres ; je les suis au pas : ils quittent la grande route; et, du haut de mon siège, je les vis descendre dans une espèce de ravin. A peine les avais-je perdus de vue, que j’entends un bruit d'armes à feu. Quelques minutes après, un des jeunes gens que j'avais conduits accourt, 111c met 12 francs dans la main, et disparaît en me recommandant d’attendre les autres. Les deux hommes (pic j’avais rencontrés à la barrière, et dont l’un était blessé, montèrent dans 111a voiture, et je les ramenai de toute la vitesse de mes chevaux aux bains de Tivoli. Cette course me valut six francs. C’est un des duels les plus lucratifs que j’aie encore eus.

« Comme je regagnais gaiement le boulevard, j’accrochai, sans le faire tout-à-fait exprès, le cabriolet'd’un auditeur, qui voulut me faire mettre en fourrière. Le commissaire de police prononça en nta faveur, et le maître du cabriolet fut obligé de 111e payer double le temps qu’il m’avait fait perdre. Avant d’arriver sur la place , je fus pris par un mon sieur qu’à ses bas de soie et son habit habillé ( à onze heures du matin ) je reconnus pour un eau-

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didat au Corps-législatif. Je le conduisis chez tous les sénateurs de la Chaussée-d’Antin et du faubourg Saint-IIonoré; il ne fut reçu nulle part, et ne m aurait payé le temps que nous passâmes ensemble qu’aux termes de l’ordonnance, si ma montre, qui allait juste avec la sienne quand nous partîmes, n'eût avancé d'une heure quand nous arrivâmes.

A peine avais-je déposé mon candidat à sa porte, rue Froidmanteau, qu'une fcmmc-de-chambre me fait signe de la suivre, et me place au coin de la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Après avoir examiné s’il y avait des stores à ma voiture, elle prend mou numéro par écrit, me remet une pièce de 5 fr., et me dit d’attendre une dame qui ne tardera pas à venir, et que je reconnaîtrai à son manchon.

C’était une bonuc occasion pour faire déjeuner mes chevaux et pour déjeuner moi-même : je tire du caisson de la voiture mon sac à avoine ; je fais la part à mes pauvres bêtes, et je donne, comme de raison, la meilleure au pelit-tjris en faveur du présage. J’allais entrer au cabaret voisin ; je vois arriver la dame au manchou, qui tournait autour de ma voiture en soulevant son voile pour lire le numéro. u C est ici , » lui dis-jc en ouvrant la portière. Elle moutc en s'appuyant sur mon bras et en regardant autour d’elle avec inquiétude ; je demande où nous allons: « Aux bains Saint-Joseph , » me répou-

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dit-elle à demi-voix, .le monte sur mon siège, et nous y voilà.

Avant de descendre, la dame, sans me demander si l’on m’a payé ma course, tire un napoléon du coin de son mouchoir, où il était lié, et me dit de prendre bien vite un écu; elle était pressée, je le voyais; en conséquence, je mis beaucoup de temps à dénouer ma bourse de cuir; je me plaignis de n’avoir à rendre que des gros sous; la petite dame était au supplice: j’offris d’aller changer dans une boutique ; elle perdit patience comme je l’espérais ; descendit de voiture, et dit en s’échappant : » Gardez tout. — Grand merci, notre bourgeoise, et qu’un autre vous rende tout le plaisir que vous me faites. »

Il était deux heures; je vais prendre la file et achever mon déjeuner au bout de la rue Montmartre. En revenant à la tête de mes chevaux , je trouve deux jeunes filles dans ma voiture, qui, d'un air délibéré , me disent de les conduire chez Charrier, sur le boulevard du Temple; arrivées là, elles m’envoient au jeu de paume demander M. Prosper; celui-ci, qui jouait une partie très importante, et qui venait de perdre trois chasses de suite, m’envoya promener en termes de joueur malheureux, et, par réflexion pourtant, me dit de prévenir ces dames qu’il les rejoindrait dans un moment au Jardin Turc : je les y déposai, et cette course me fut encore très généreusement payée.

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“ Debout derrière mon siège, et m’en allant au pas le long du boulevard, j'additionnais sur mes doigts ce que j’avais déjà gagné: on m’appelle par mon nom du fond de la boutique d’un épicier. L’épicière était accouchée de la veille, il s'agissait d’un baptême ; le fiacre qu’on avait fait venir ne suffisait pas pour tous les iuvités, et mon camarade m’appelait à son secours; ma voiture était la plus belle; j’eus l’honneur de transporter à l’église la garde, l’enfant, la nourrice, le parrain, la marraine, le mari, et la mère de l’accouchée. I^cs témoins montèrent dans l’autre voiture. Cette course, dont je partageai le bénéfice avec mon camarade, me rapporta six francs pour ma part, et de plus un verre de cassis que l’épicier nous fit servir sur le bout du comptoir.

« L’heure du spectacle était arrivée : en attendant la sortie de l’Ambigu - Comique , j’entrai chez un marchand de vin avec quelques autres cochers de fiacres; nous jouâmes notre dîner à la triomphe; j’étais en bonheur, je gagnai mon écot; j’avais fait venir deux bouteilles de vin dont je voulais régaler mes camarades ; avant quelles fussent bues un petit garçon vint m’avertir qu’un monsieur et une dame, sortis du spectacle avant la fin , m’attendaient dans ma voiture. J’y cours; une voix d’homme, répondant d’avance aux questions d’usage, me crie par la portière : » A l’heure, au pas, oit lu voudras. —

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J’entends, notre bourgeois. » Et me voilà roulant vers la Madeleine. En face du pâté des Italiens, je me sens tirer par ma redingote; j’arrête, le monsieur descend, me donne un écn et me charge de reconduire la dame, qu’il laisse dans la voiture, rue Gaillon, n°

« Ce fut là que je terminai mes courses: il n’était encore que dix heures , mais ma bourse était remplie, et mes chevaux étaient fatigués. Je retournai chez mon bourgeois, en visitant ma voiture, j’y trouvai une montre d’homme, une collerette, et une paire de gants de femme : je les déposai le lendemain à la Préfecture de police; mais, par suite de mon bonheur, personne ne les a réclamés. »

Quand mon homme eut achevé son histoire et bu le dernier verre de vin à ma santé , il me proposa de me reconduire gratis jusque chez moi ; et j’y consentis à condition qu'il accepterait pour boire le double du prix de sa course.

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n° lui. [5 j cm 1813.]

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