‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 31 sur 56 · ET SUCCÈS DES SALONS · texte numérisé non relu

ET SUCCÈS DES SALONS

Faitcs-vou* des amis prompts à vous censurer;

Qu'ils soient de vos écrits les confidents sincères,

Et de tous vos défauts les zélés adversaires ;

Dépouilles devant eux l'arrogance d'auteur.

Mais saches de l’ami distinguer le flatteur.

Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue: Aimes qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous loue.

Boileau , Art poét. , chant 1.

J’ai connu dans ma jeunesse un enseigne de vaisseau nommé le chevalier de Rumigny, que l’on citait, à Paris, comme l’espoir de la marine française : nous nous embarquâmes ensemble; et, pendant six mois que nous passâmes à bord du vaisseau , je me fis une occupation particulière d’observer ce prétendu phénomène, sans pouvoir rien trouver en lui qui justifiât les magnifiques espérances dont il était l’objet. Dans les discussions qui s’élevaient à table, il gardait pour l’ordinaire un imperturbable silence, et si par quelques questions directes on le forçait à

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répondre, il s’exprimait d’une manière si vague et si laconique tout à-la-fois, qu’on avait plus tôt fait de lui supposer une opinion que de deviner la sienne.

Cette extrême réserve, dont on faisait honneur à sa modestie, passait aussi pour de la profondeur. Pendant tout le temps de son quart , il affectait de ne parler à personne, et se promenait à grands pas Sur le gaillard d’arrière avec l’air de méditer profondément sur quelque point de la science nautique. Le docte chevalier, presque toujours enfermé dans sa chambre, était supposé, le compas à la main , travailler à comparer le Neptune de Bouyer avec celui de Roberston, Y Atlas céleste d’IIevelius avec celui de Flamslced; personne ne doutait qu’il ne s’occupât d’un travail très important.

Une fluxion de poitrine enleva subitement ce jeune homme le jour même où nous entrâmes dans la baie d’Antongil, à Madagascar. Dès le lendemain de sa mort, le capitaine, suivant l’usage, fit dresser l’inventaire de ses effets et de ses papiers. Qu’on juge de notre surprise, en ouvrant son secrétaire et ses portefeuilles, d’y trouver, pour tout manuscrit, une douzaine de paquets de lettres de femmes, bien et dûment étiquetés , avec le portrait de l’auteur en tête de chacun ; des liasses de recettes pour faire le cirage anglais, l’encre de la Chine, le marasquin, la colc à bouche et le vin de quinquina ;

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plus, deux gros registres écrits de la main du chevalier, et remplis d’énigmes, de charades, de logogriphes, extraits du Mercure.

Ses camarades, honteux d'avoir été si long-temps sa dupe, s'empressaient de revenir sur les éloges qu’ils lui avaient prodigués de son vivant, et moi je me promettais bien de ne jamais jurer sur la parole des autres, et de me méfier de ces réputations improvisées dans les salons, auxquelles il est quelque? fois si difficile de trouver même un prétexte. Dans quelque carrière que ce soit, dès qu’il est question de gloire, je demande des titres, et je n’admets les espérances qu’autant qu’elles sont fondées sur un premier succès. Vous prétendez à un nom dans la littérature: où sont vos œuvres? dans votre portefeuille? le public ne tient compte que des ouvrages imprimés : combien n’en pourrais-je pas citer qui n’ont pu franchir ce passage difficile ! Pour ne parler que des plus notables, les poésies de Bernis, l’Art d'aimer de Bernard, tant vantés avant de paraître, du moment où ils ont vu le jour ont été degringolando , comme dit madame de Sévigné; le poème des Jeux de mains , de Rulhières, n’a joui que d’une réputation inédite.

Quelque temps avant la révolution , à défaut de temple on élevait de tous côtés des petites chapelles à la gloire, où chaque société nichait son idole et l’enivrait d’encens. Au nombre des réputations lit—

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téraires que j’ai vues se former par ce moyeu, quelques uues ont acquis une sorte de consistance dont on peut se reudre compte en remarquant que ceux qui eu ont joui, ou qui même en jouissent encore, ont eu assez d’empire sur leur amour-propre pour résister à la voix de la louange, et ne pas rompre avec le public ce silence prudent dont Conrard leur avait donné l’exemple. Pour quelques élus, combien cet engouement de société n’a-t-il pas fait de dupes et de victimes? Que de manuscrits livrés à l'impression sur la foi des éloges qu’ils avaient re eus à la lecture, et dont le libraire ne traitera jamais qu’avec l’épicier! Que de comédies, de tragédies, prônées, vantées, applaudies dans les salons, à l’égal des chefs-d’œuvre de la scène, sont venues, sur le théâtre, mourir au bruit des sifflets!

Je serais fâché qu’on se méprit sur ce que j ai dit - et sur ce qui me reste à dire, au point de croire que je veuille ici confondre ce que l’usage a de véritablement utile avec ce que l'abus a de ridicule et de dangereux. Loin de blâmer le commerce des gens de lettres avec les gens du monde, je le crois également avantageux pour les uns et pour les autres, et c’est de leur réunion que la société me parait tirer son plus grand charme: les premiers y portent le savoir et les lumières; les autres cette politesse, cette urbanité que le mérite même a besoin d’ac-

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quérir. Eu sc rapprochant, les gens du monde deviennent plus éclairés, et les gens de lettres plus aimables. Une lecture en présence de vrais amis, de véritables connaisseurs , que l’on rassemble avec l’intention de profiter de leurs conseils, d’épier leurs impressions, de rapprocher leurs sentiments, est, 'pour le mérite, je ne dis pas seulement un moyen, mais un garant de succès. 11 est fâcheux ( et c’est sur cela que porte ma critique ) qu’il soit si difficile de composer un aréopage dans les véritables intérêts de l’art, de l’auteur, et de la justice.

C’est du beau siècle de Louis XIV que datent, à Paris, le goût et même la manie des lectures. Depuis ce temps, on a toujours cité dans cette ville plusieurs maisons et quelques palais où ce noble plaisir a été mis au nombre des plus douces habitudes.

Ce berceau des auteurs naissants a souvent été 1 l’asile des auteurs persécutés. Tartufe, en dépit du premier président, qui ne voulait pas qu'on le jouât, avait été accueilli avec enthousiasme dans la petite maison de la rue des Tournelles, avant qu’il lui fût permis de paraître à l’hôtel de Bourgogne. Le connétable de Bourbon, à qui mademoiselle Lespinasse avait fait une si belle réputation, la conserverait peut-être encore s'il n’avait, en quelque sorte, forcé es portes du théâtre, que l’autorité s’obstinait à lui

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